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L'exploration
européenne du bassin du Congo commence tardivement, bien après celle
des côtes africaines, car l'intérieur du continent demeure longtemps
une énigme presque complète. Les Portugais,
dès la fin du XVe siècle, atteignent
l'embouchure du fleuve Congo
qu'ils nomment rio Zaire, d'après une déformation du mot kikongo
nzadi qui signifie fleuve. Ils établissent des contacts avec le royaume
du Kongo, se mêlent à sa politique, et
certains missionnaires décrivent une civilisation organisée, des capitales,
des marchés, des rois convertis au christianisme. Mais ni les Portugais
ni les autres Européens ne parviennent
à remonter le fleuve au-delà des premières cataractes. Le courant est
violent, les rapides infranchissables, et l'intérieur reste fermé. Pendant
plus de trois siècles, le bassin du Congo demeure une tache blanche sur
les cartes, traversée de rivières imaginaires et de montagnes inventées.
Le véritable tournant
se produit au milieu du XIXe siècle, lorsque
les Européens, lancés dans la grande reconnaissance
de l'Afrique, commencent à entrevoir l'existence d'un immense réseau
hydrographique au centre du continent. Les récits des trafiquants d'esclaves,
des commerçants arabes et des chefs
locaux évoquent un grand fleuve coulant vers l'ouest, mais personne ne
sait s'il s'agit du Niger ,
du Nil ,
du Congo ou d'un fleuve encore inconnu. David
Livingstone, le missionnaire et explorateur écossais, s'enfonce dans
l'Afrique centrale à partir des années 1850 et découvre le lac Ngami,
les chutes Victoria, puis, lors de ses dernières expéditions, le lac
Bangweulu et le fleuve Lualaba. Il est convaincu que le Lualaba est la
source du Nil, alors qu'il s'agit en réalité
du haut Congo. Livingstone passe des années à chercher la connexion entre
ce fleuve et le Nil, s'épuise dans des marécages, perd ses médicaments,
souffre de fièvres répétées et de solitude. En 1871, le journaliste
Henry Morton Stanley le retrouve à Ujiji, sur
les rives du lac Tanganyika ,
et prononce la phrase célèbre, probablement embellie : "Dr Livingstone,
je présume?". Livingstone refuse de rentrer en Angleterre
et meurt en 1873 près du lac Bangweulu, toujours convaincu que le Lualaba
appartient au bassin du Nil.
Stanley, ancien journaliste
gallois naturalisé américain, reprend le flambeau. Il comprend que la
question géographique majeure n'est plus seulement le Nil, mais le destin
du Lualaba. En 1874, il monte une grande expédition financée par le New
York Herald et le Daily Telegraph, traverse l'Afrique d'est
en ouest, contourne le lac Victoria ,
explore le lac Tanganyika, puis atteint le Lualaba à Nyangwe, un grand
centre commercial où les trafiquants arabes et swahilis organisent des
razzias d'esclaves. À partir de là , Stanley décide de suivre le fleuve
vers l'aval, sans savoir où il mène. Il affronte des rapides violents,
des cataractes, des populations hostiles qui voient dans cette colonne
d'hommes armés une menace. Les combats sont fréquents, parfois d'une
cruauté extrême, et Stanley n'hésite pas à utiliser ses armes à feu
modernes contre les pirogues et les villages. Il note dans son journal
des scènes de violence qui choqueront l'Angleterre victorienne, même
si lui-même les présente comme de la légitime défense. Après des mois
de descente, le fleuve s'élargit, devient majestueux, et Stanley comprend
qu'il ne s'agit pas du Nil, mais d'un autre géant. En août 1877, il atteint
Boma, sur l'Atlantique ,
et annonce au monde qu'il vient de traverser l'Afrique
et de descendre le Congo depuis sa source jusqu'Ã la mer. Sur les centaines
d'hommes partis avec lui, très peu survivent. La traversée est un exploit
géographique, mais aussi une démonstration de la violence coloniale
à venir.
Stanley a résolu
l'énigme hydrographique : le Lualaba est bien le Congo, et son bassin
s'étend sur des millions de kilomètres carrés au coeur de l'Afrique.
Mais il a aussi révélé l'immense richesse potentielle de la région
: forêts denses, ivoire, caoutchouc, minerais, et surtout un fleuve navigable
sur de longues sections, malgré les chutes qui coupent la route vers l'intérieur.
Les puissances européennes s'intéressent immédiatement à cette découverte.
Le roi Léopold II de Belgique, qui cherche
depuis des années à se tailler un empire colonial, voit dans le bassin
du Congo une opportunité unique. Il finance Stanley pour une nouvelle
expédition, officiellement scientifique et humanitaire, en réalité destinée
à établir des comptoirs, signer des traités avec les chefs locaux et
créer une présence belge sur le fleuve. Stanley remonte le Congo, fonde
des stations, négocie avec les chefs, fait signer des documents dont les
signataires ne comprennent pas la portée, et ouvre la voie à la création
de l'État indépendant du Congo, propriété personnelle du roi Léopold
II, reconnu par la conférence de Berlin en 1885.
Pendant ce temps,
d'autres explorateurs européens parcourent les affluents du Congo et complètent
la carte du bassin. L'Italien Giovanni Miani, l'Allemand
Georg Schweinfurth, le Français Pierre
Savorgnan de Brazza, l'Américain Samuel Loyd, et bien d'autres remontent
des rivières comme l'Oubangui ,
la Sangha, le Kasaï ,
le Lomami, l'Aruwimi. Brazza, parti du Gabon ,
atteint le fleuve Congo en 1880 et fonde un poste sur l'emplacement de
ce qui deviendra Brazzaville, face Ã
Léopoldville. Il signe un traité avec le makoko des Batéké, et la France
revendique la rive droite du fleuve, tandis que Léopold II contrôle la
rive gauche et l'intérieur. La rivalité entre la France
et l'association de Léopold II s'intensifie, mais le partage se fait Ã
Berlin, où les puissances européennes tracent
des frontières sans connaître précisément les territoires concernés.
Le bassin du Congo devient un espace colonial convoité, bientôt déchiré
par les compagnies concessionnaires et par l'exploitation du caoutchouc
rouge, qui cause des millions de morts parmi les populations locales.
L'exploration du
bassin du Congo ne s'arrête pas à la cartographie des grands cours d'eau.
Les Européens pénètrent ensuite dans les forêts équatoriales, découvrent
des populations forestières comme les Mbuti et les Aka, remontent les
affluents jusqu'aux seuils des grands plateaux, et étudient la géologie,
la flore et la faune. Mais cette exploration est inséparable de la violence
coloniale : les expéditions sont généralement des reconnaissances militaires,
les stations deviennent des centres de contrôle, les traités sont des
instruments de domination, et les explorateurs se transforment en administrateurs
ou en agents de compagnies. La cartographie du bassin du Congo, achevée
à la fin du XIXe siècle et au début
du XXe, est le prélude direct à la mise
en coupe réglée du territoire. Le fleuve Congo, l'un des plus grands
du monde, avec son débit colossal et ses chutes titanesques, n'apparaît
plus seulement comme une énigme géographique résolue, mais comme l'artère
d'un empire d'exploitation. Les explorateurs européens, portés par le
mythe de la découverte et de la science, laissent derrière eux une région
transformée, des sociétés brisées, des forêts quadrillées et un fleuve
qui charrie désormais, avec ses eaux, la mémoire d'une rencontre brutale
entre l'Europe et l'Afrique centrale. |
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