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Littérature française
Le roman au XVIIe siècle
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En France, le roman n'a commencé à gagner sa place au coeur de la littérature qu'à partir du XVIIIe siècle, quand on a commencé à imiter les romans anglais. Cela ne signifie pas qu'il ait alors été un genre nouveau; la littérature française est fertile en romans, depuis le Moyen âge jusqu'à nos jours; et le XVIIe siècle, s'il n'a laissé qu'un chef-d'oeuvre classique en ce genre, la Princesse de Clèves, a produit un très grand nombre de romans. Leur succès nous révèle, mieux peut-être qu'une tragédie de Racine et qu'un sermon de Bossuet, le goût dominant du XVIIe siècle; et ils ont eu à leur tour une influence considérable sur la poésie.

Le roman pastoral et psychologique

Le roman au XVIIe siècle débuta par la pastorale qui mettait en scène, dans le décor d'une nature gracieuse, des bergers et des bergères de convention, ayant le langage et les manières raffinées de la société polie.

Ce genre venait de l'étranger. On avait fort goûté en France les pastorales espagnoles. La Diane de Montemayor (1542) racontait les amours de bergers et de bergères conventionnels, dans un joli cadre de nature. Traduite en 1578, cette oeuvre célèbre et distinguée eut en France un succès considérable. Au même genre appartient la Galatée de Cervantès (1584). L'Italie, de son côté, produisait des pastorales dramatiques : l'Aminta, du Tasse (1580) et le Pastor fido, de Guarini (1585). 

La société française, sous Henri IV et sous Louis XIII, était passionnée pour ce mélange piquant de naturel et d'affectation; elle l'applaudissait au théâtre; aussi était-elle disposée à bien accueillir un roman français écrit dans le même goût, et qui flattait son idéal de délicatesse et de galanterie.

Honoré d'Urfé. 
Une double imitation, espagnole et italienne, donna naissance au roman pastoral, dont L'Astrée, d'Honoré d'Urfé, est la plus grande réussite.

Honoré d'Urfé (1568-1625) avait passé sa jeunesse dans son château, sur les bords charmants du Lignon, petite rivière qui arrose la plaine du Forez. Compromis dans les troubles de la Ligue, il fut d'abord emprisonné, puis banni; et c'est à Chambéry qu'en gentilhomme désoeuvré il écrivit l'Astrée. Il en publia les deux premières parties en 1610, la troisième en 1619; la quatrième fut éditée par son secrétaire, Baro, en 1627, et ce secrétaire en ajouta une cinquième, contenant le dénouement, d'après des notes laissées par d'Urfé. L'Astrée se trouva ainsi former cinq volumes, divisés chacun en douze livres.

L'intrigue du roman n'est pas en elle-même, fort compliquée. Le berger Céladon aime la bergère Astrée. Celle-ci se laisse persuader que Céladon la trompe, et le bannit de sa présence; Céladon, désespéré, se jette dans le Lignon. Mais on peut toujours se rassurer sur le sort d'un héros qui se noie au premier volume d'un roman qui en comprend cinq : Céladon est sauvé par les nymphes du Lignon. Il est aimé de la nymphe Galathée (comme Enée par Didon, comme plus tard Télémaque par Calypso); mais il résiste à cet amour, et s'enfuit dans une caverne, où il dresse un autel à Astrée. Enfin, après bien des manèges, des réconciliations, des brouilles, des enchantements; etc., Céladon épouse Astrée. Cette intrigue est croisée par plusieurs autres; et des récits, des nouvelles viennent souvent s'encadrer dans l'histoire principale. Le développement en est lent et diffus. Les dissertations galantes, les analyses raffinées y retardent sans cesse la marche des événements. C'est précisément ce qui fit les délices du XVIIe siècle ; et l'on peut dire que toute la psychologie du théâtre est en germe dans l'histoire.

L'héroïne est une bergère hautaine et capricieuse, qui fait de Céladon son esclave, et dont l'amour parait surtout dans les regrets et les remords que lui inspire après coup sa sévérité. Elle aime Céladon, mais elle lui impose, par orgueil et par souci de sa gloire, des épreuves analogues à celles qu'une grande dame du Moyen âge exigeait de son chevalier. Céladon est amant dévoué et fidèle jusqu'à la mort. Il nous paraît manquer d'énergie; mais, pour les lecteurs du temps, cette soumission absolue à la femme aimée était vraiment héroïque. Le berger Silvandre représente l'amour raisonnable et calme. Hylas, le berger inconstant et railleur, jette une note d'amusant réalisme dans ce livre trop sentimental.

L'Astrée ne fit pas seulement les délices des femmes les plus spirituelles, depuis Mme de Rambouillet jusqu'à Mme de Sévigné. Elle fut goûtée, et longtemps, par les esprits les plus sérieux. Saint François de Sales, Huet, Patru, Boileau, La Fontaine en parlent avec estime ou avec enthousiasme. Au XVIIIe siècle, on la lisait encore, et Jean-Jacques Rousseau fit un pèlerinage au château d'Urfé.

Jean-Pierre Camus.
Le succès de l'Astrée devait faire naître des imitations. Les plus célèbres furent de Jean-Pierre Camus, évêque de Belley (1583-1653), qui voulut rendre le roman plus religieux. Il composa plus d'une trentaine d'ouvrages (Spiridion, Palombe ou la femme honorable, Daphnide, les Spectacles d'horreur, etc.), où les aventures les plus bizarres se mêlent à la dévotion la plus tendre, en un style qui prétendait à la délicatesse pittoresque de Saint François de Sales. Les lecteurs ne manquèrent pas, mais il n'est plus lisible. 

Le roman d'aventure

A la pastorale succéda dans la faveur du public le roman d'aventures. C'est à l'Espagne ici encore qu'on en devait les modèles, entre autres Don Quichotte (1605, traduit en 1620), de Cervantès; les picaresquesAventures et la Vie de Guzman d'Alfarache (1599), de Aleman; les Guerres civiles de Grenade (1595-1604), de Perez de Hita. Comme dans ces oeuvres, les écrivains français s'attachèrent à multiplier les événements et les coups de théâtre.

Gomberville.
Gomberville dans son Polexandre (1632), qui eut un succès retentissant, montra un roi des Canaries parcourant le monde du Danemark au Maroc, du Sénégal aux Antilles, à la poursuite d'Alcidiane, reine de l'île Inaccessible, et l'atteignant enfin après bien des
naufrages et des duels. 

La Calprenède.
Mais le maître du genre, le Dumas père du XVIIe siècle, est La Calprenède (1609-1663) dont on ne connaît plus guère le nom que par les railleries de Boileau Outre plusieurs pièces de théâtre, La Calprenède publia des romans de cape et d'épée, dont il emprunta le sujet à l'histoire. 

Cassandre (1642-1645), a pour héros Alexandre le Grand, le Scythe Oroondate et la princesse Statira, fille de Darius. L'enchevêtrement des faits historiques et du romanesque est assez ingénieux. Plus célèbre encore fut Cléopâtre (1647, 12 volumes), reine d'Égypte, aimée de Juba, prince de Maurétanie; c'est là que paraît le fameux Artaban, dont la fierté est restée proverbiale. Faramond ou l'histoire de France (1661) les ramena en France.

On a signalé la parenté tout à fait authentique des héros de La Calprenède avec ceux de Corneille; c'est la même conception de l'amour fondé sur l'estime, et de la volonté triomphante. La société du temps les confondit dans une admiration commune. Mme de Sévigné revenait souvent à La Calprenède; et le XVIIIe siècle le connaissait encore.

Le roman précieux

Les romans étaient la lecture favorite des Précieuses. C'est qu'ils leur présentaient des héros d'une galanterie accomplie au milieu d'aventures comme celles dont rêvaient les imaginations au temps de la Fronde. Une Précieuse, Madeleine de Scudéry illustra même ce genre.

Mlle de Scudéry. 
Madeleine de Scudéry (1608-1701), qui devint une des plus illustres précieuses, et dont les samedis continuèrent, en l'altérant, l'influence des réunions de la Chambre bleue, entreprit avec son frère Georges, une série de romans, dont le succès dépassa celui de tous les précédents.  Les sujets sont tirés de l'histoire : celle de la Turquie (Ibrahim ou l'Illustre Bassa, 1641), de la Perse antique (Artamène, ou le Grand Cyrus, 1648), de la Rome des rois (Clélie, 1654), etc. Il est probable que les aventures, les coups d'épée, les batailles, etc., sont la part de Georges, le capitan « à la fertile plume-». Les analyses de caractères, les dissertations morales, toute la partie psychologique, celle qui fit surtout le succès et qui constitue l'originalité de ces romans, est de Madeleine. 

« De cette collaboration sortit une oeuvre vraiment curieuse sous sa double apparence : quelque chose, toute proportion gardée, comme un roman de Dumas père, revu par Paul Bourget. » (P. Morillot, 1892).
Le Grand Cyrus.
Le plus célèbre de ces romans est le Grand Cyrus.Cyrus, fils de Cambyse, sous le nom d'Artamnène, est amoureux de Mandane, fille du roi des Mèdes. Il la dispute à ses ravisseurs, et conquiert l'Asie pour la retrouver et l'épouser. Nous sommes fort choqués aujourd'hui des anachronismes de moeurs et de sentiments que présente le Grand Cyrus; et de cela justement les contemporains furent charmés, parce que Mlle de Scudéry n'avait pas du tout prétendu peindre les Anciens. On sait, depuis que Victor Cousin a retrouvé la clef du Grand Cyrus, que, dans les personnages de ce roman, Mlle de Scudéry a voulu représenter la société de son temps. Cyrus, c'est le Grand Condé; Mandane, Mme de Longueville; on y retrouve également presque tous les habitués de l'Hôtel de Rambouillet et des samedis, jusqu'à Mlle de Scudéry elle-même sous le nom de Sapho. Ces caractères sont bien tracés, avec une application un peu Iaborieuse et diffuse; mais les traits psychologiques devaient être à la fois fort exacts et très délicats, pour que les originaux eux-mêmes s'y soient reconnus sans déplaisir.

Clélie.
Clélie est encore un roman à clef (Mme Scarron, la future Mme de Maintenon, y paraît sous les traits de la vertueuse Lyriane). C'est là que figure la fameuse Carte du Tendre. Il y faut voir un agréable et très ingénieux badinage, devant lequel il est tout à fait ridicule de s'indigner. Lisez cette carte, comme une analyse des différentes sortes d'amour ou de tendre. Trois villes portent ce nom de Tendre : Tendre sur Estime, Tendre sur Reconnaissance, Tendre sur Inclination; les routes qui y conduisent sont jalonnées de villages, qui forment comme autant d'étapes. Si l'on arrive très vite à Tendre sur Inclination, le chemin est plus difficile et plus long vers Tendre sur Estime. Et vraiment, quand on sait l'interpréter et la dégager du jargon galant, cette carte est bien celle d'un pays où l'on n'a pas fait de nouvelles découvertes. Transposée dans le ton tragique, la Carte du Tendre se retrouve tout entière chez Corneille et chez Racine.

Ces romans héroïques et précieux eurent un succès mondain exagéré sans doute; mais c'était du moins une littérature distinguée, qui faisait honneur par sa psychologie à la société qui l'inspirait et qui s'y est reconnue.

Les défauts d'une époque

Toutes les oeuvres que l'on vient d'évoquer, en dépit de la diversité des auteurs et des genres (roman pastoral, d'aventure ou précieux), ont des traits communs bien marqués, et toutes les faiblesses et tous les excès de ces différents genres  tiennent à une cause commune : le manque de naturel; les aventures sont fabuleuses, les sentiments extraordinaires, le style trop spirituel on trop pompeux. Pourtant les écrivains précieux et leurs contemporains n'ont pas été tout à fait inutiles à leurs successeurs. Ils leur ont appris à pénétrer les plus secrets replis du coeur et par leurs exagérations mêmes leur ont fait sentir le prix de la vérité simple.

La prolixité. 
Tous ces romans sont interminables. L'Astrée a 5 volumes, Cléopâtre en a 12, le Cyrus et la Clélie chacun 10. Cette longueur ne tient pas seulement au nombre des aventures; elle est due aussi à l'habitude, empruntée à l'Espagne, d'introduire dans le récit principal des histoires secondaires qui sont à elles seules comme de petits romans.

La galanterie.
Le sujet est toujours le même. Ce sont deux amants qui, avant de s'épouser, se trouvent séparés par une série de circonstances où s'éprouvent leur fidélité et le dévouement du jeune homme. En même temps, leur coeur passe par toutes les émotions; toutes les nuances de leur sentiment peuvent être notées avec précision.

Absence de vérité historique.
Il y a dans l'analyse psychologique quelque subtilité, mais aussi de la finesse et de la vérité. Dans les événements historiques tout est fantaisie. Ce sont, sous des figures antiques, leurs contemporains que les auteurs peignent avec leurs caractères et leurs moeurs. Gomberville déclare que Alexandre c'est Louis XIII. Dans Cyrus, on l'a vu, tout le monde reconnaissait Condé et Mlle de Longueville dans Mandane. Scaurus, dans la Clélie, c'est Scarron, etc. Tous les héros de la Fronde sont, dans ces romans, tels qu'ils étaient, ou plutôt tels qu'ils auraient voulu être.

Le roman burlesque et réaliste

Deux oeuvres marquent la fin de cette littérature précieuse : le Dialogue des héros de roman où Boileau parodie le style des personnages du Cyrus, et le Roman bourgeois (1666) où Furetière (1620-1685) proclame hautement le dessein, qu'il réalise, de peindre avec vérité l'humanité moyenne. A leur manière, les auteurs burlesques, Sorel, Scarron, Cyrano, ont contribué à rendre la préciosité ridicule et ont orienté aussi la littérature vers une peinture plus vraie de l'humanité.

Furetière.
Furetière (1620-1688), célèbre surtout par la publication de son Dictionnaire, ne doit pas être confondu avec les Grotesques du XVIIe siècle. Il fut l'ami des plus grands classiques, Boileau, Molière, La Fontaine, Racine. Son Roman bourgeois (1666) est aussi une revanche spirituelle contre les excès du roman héroïque et précieux. L'intrigue se passe dans le monde des procureurs et des avocats, du quartier Maubert. Le réalisme en est moyen, c'est-à-dire excellent, relevé par une pointe de satire; c'est le ton piquant du Repas ridicule et du Lutrin. On le lit encore avec intérêt.

Le burlesque.
Le burlesque a été une réaction contre l'idéalisme un peu extravagant que représentent les pastorales et les romans. Son succès a été si considérable qu'à en croire Pellisson dans son Histoire de l'Académie, « les libraires ne voulaient rien qui ne portât ce nom-». 

Charles Sorel.
Le créateur du genre fut le spirituel Charles Sorel (1599-1674) dans sa Vraie histoire comique de Francion (1622), dont le héros est un aventurier qui se trouve mêlé aux différents mondes, voire aux plus bas, et dans le Berger extravagant (1627) où l'on voit un jeune bourgeois, Lysis, la tête troublée par la lecture de l'Astrée et des pastorales, se livrer à mille impertinences.

Scarron.
Mais le maître incontesté du burlesque fut le cul-de-jatte Scarron (1610-1660). On a oublié ses poèmes burlesques, le Typhon (1644) et l'Enéide travestie (16481653); on on peut encore lire le Roman comique (1649-1657), publié au temps où l'on se délectait encore aux belles inventions de La Calprenède et aux raffinements de Mlle de Scudéry.

Scarron raconte les aventures de deux jeunes gens, Garrigues et Mlle de la Boissière, qui s'aiment et qui, pour échapper à un ennemi amoureux de la jeune fille, s'engagent dans une troupe de comédiens ambulants (d'où le titre où comique signifie "de comédiens"). Ils en partagent la vie mouvementée jusqu'au jour où, délivrés de leur persécuteur, ils peuvent s'épouser. Les principaux personnages sont Destin, Léandre, La Rancune, comédiens; L'Étoile, la Caverne et Angélique, comédiennes; le poète Roquebrune; l'avocat Ragotin; M. de la Baguenodière, gentilhomme campagnard. Tous ces individus, aux caractères tranchés, aux ridicules grotesques, s'agitent au milieu de descriptions d'un pittoresque à la Téniers.

Cyrano de Bergerac.
Il faut ajouter ici les deux ouvrages de Cyrano de Bergerac (1619-1655) : l'Histoire comique des états et empires de la lune, et l'Histoire comique des états et empires du soleil (texte en ligne), oeuvres moitié sérieuses, moitié burlesques, d'une audace et d'une truculence qui font songer à Rabelais et à Swift. Le cadre seul est fantaisiste; par les détails des moeurs et par le style, nous nous rapprochons du réalisme.

Caractères généraux du burlesque.
Ces romans sont construits d'après les mêmes procédés que les autres romans du temps, mais ils cherchent à provoquer le rire et non plus l'admiration.

La parodie.
Leur moyen favori est de parodier les grands sentiments et les aventures héroïques. Le berger extravagant fait paître quelques brebis galeuses sur les bords de la Seine en rêvant d'une gorsse fille vulgaire. Dans le Roman comique, on échange bien quelques coups d'épée, mais surtout des horions. Les personnages ne sont plus des nobles, mais des bourgeois, des gens du peuple, d'obscurs comédiens de campagne, et ils sont loin d'être sans reproche ni sans peur.

La peinture réaliste.
On pénètre avec eux dans des boutiques, dans des tripots, dont la description minutieuse et précise contraste avec les palais faussement antiques du Cyrus ou de la Clélie. C'est ainsi que dans le Roman comique on trouve une étude curieuse de la vie de province et des moeurs des comédiens. Cette description d'une loge d'actrice est d'une pittoresque exactitude :

Quand nos comédiens arrivèrent, la chambre des comédiennes était déjà pleine des plus échauffés godelureaux de la ville... Ils parlaient tous ensemble de la comédie, des bons vers, des auteurs et des romans : jamais on n'ouït plus de bruit en une chambre, à moins que de s'y quereller. Le poète, sur tous les autres, environné de deux ou trois qui devaient être les beaux esprits de la ville, se tuait de leur dire qu'il avait vu Corneille, qu'il avait fait la débauche avec saint-Amant et Beys, et qu'il avait perdu un bon ami en feu Rotrou. Mlle de la Caverne et Mlle Angélique, sa fille, arrangeaient leurs hardes avec une aussi grande tranquillité que s'il n'y eût eu personne clans la chambre (Roman comique, Ire partie, ch. 8).

Mme de La Fayette. La Princesse de Clèves.

Il est peu de femmes plus sympathiques, dans ce XVIIe siècle qui en compte de si distinguées et de si aimables, que Marie-Madeleine de la Fayette (1634-1693). A une instruction aussi solide que celle de Mme de Sévigné, elle joint un charme mélancolique particulièrement attrayant pour nous. Dans son salon, elle reçut l'élite de la société aristocratique et intellectuelle Condé, Mme de Sévigné, La Fontaine, La Rochefoucauld; à ce dernier, elle inspira des doutes salutaires sur la sévérité exagérée de ses Maximes, et elle pouvait dire, quand elle eut obtenu qu'il adoucit sa morale : 
« Il m'a donné son esprit, mais j'ai réformé son coeur. »
Mme de la Fayette a d'abord publié une nouvelle intitulée Mlle de Montpensier (1662), récit dont l'intérêt repose déjà tout entier sur une méprise de l'amour. Puis, en 1670, ce fut Zaïde. Là, les aventures romanesques tiennent trop de place. Mais plusieurs passages y trahissent un réel talent d'analyse, sans fadeur et sans préciosité. Enfin, en 1677, Mme de la Fayette publie, sous le nom de Segrais, la Princesse de Clèves.

Ce qui frappe le plus dans ce petit joyau, c'est d'abord la brièveté. Mlle de Scudéry menait ses héros jusqu'au dixième volume : deux cents pages suffisent à Mme de la Fayette. De plus, on trouve dans ce roman la même simplicité d'action que dans une tragédie de Racine. C'est une crise d'âme, et le genre d'amour qui y est analysé est de la passion et non de la galanterie. Il faut lire ce petit roman pour en sentir le charme pénétrant et la beauté morale. Le style en est exquis.

Analyse de la Princesse de Clèves.
Mlle de Chartres a épousé le prince de Clèves, pour qui elle n'a que de « l'estime ». La princesse est une femme très vertueuse et qui se croit sûre d'elle-même. Cependant le duc de Nemours, avec qui elle danse au Louvre, fait sur elle une impression qui la trouble; et Nemours cherche toutes les occasions de lui déclarer son amour. La princesse, qui se sent envahir par une passion involontaire, prend le parti héroïque de tout avouer à son mari et de lui demander protection contre ce péril. M. de Clèves est désolé et touché en même temps de la vertu et de la confiance de sa femme. Mais bientôt, égaré par des soupçons dont il n'apprend que trop tard la fausseté, il meurt de chagrin. Mme de Clèves, qui se reconnaît en partie coupable de la mort de son mari, refuse d'épouser le duc de Nemours et se retire du monde.

Vérité de l'oeuvre.
Cette analyse montre assez combien ce roman ressemble peu aux romans précieux.

Vérité dans le sujet. 
Nous ne sommes plus transportés dans une Antiquité fantaisiste, mais à la cour de Henri II, dont les moeurs peuvent être rapprochées sans anachronisme choquant de celles du XVIIe siècle. L'héroïne n'est pas une bergère capricieuse, ni une « belle cruelle ». C'est une femme mariée, dont la situation fait songer naturellement à celle de Mme de La Fayette elle-même, et l'obstacle qui sépare les deux amants est seulement un obstacle moral.

Vérité dans les sentiments.
De cette façon, l'intérêt du roman se trouve non dans les aventures que traversent les héros, mais dans l'analyse de leurs sentiments. Elle est faite avec une rare délicatesse. M. de Clèves est partagé entre sa jalousie et l'estime qu'il conserve pour sa femme :

Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde. Vous m'avez donné de la passion dès le premier moment que je vous ai vue [...]; je n'ai jamais pu vous donner de l'amour et je vois que vous craignez d'en avoir pour un autre.
Mme de Clèves, comme la Pauline de Polyeucte, se trouve entre son amour et son devoir. Mais si elle fait son devoir en héroïne cornélienne, jusqu'au bout, sans faiblesse, elle l'accomplit avec une réelle simplicité. Après la mort de son mari, elle peut avouer à Nemours ses sentiments, mais lui apprend du même coup sa décision irrévocable de ne jamais l'épouser.

Vérité dans le style.
Quelle que soit la force de leurs passions, jamais les personnages ne s'écartent de cette juste mesure qui distingue les gens du monde. Le temps des extravagances de langage est passé. Ce sont des « honnêtes gens » qui parlent dans un style sobre, précis et délicat, qu'on retrouve dans la bouche de M. de Clèves, même à son lit de mort :

Je me sens si proche de la mort que je ne veux rien voir de ce qui me pourrait faire regretter la vie. Vous m'avez éclairci trop tard, mais je me sens toujours un soulagement d'emporter la pensée que vous êtes digne de l'estime que j'ai eue pour vous. Je vous prie que je puisse avoir encore la consolation de croire que ma mémoire vous sera chère et que, s'il eût dépendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que vous avez eus pour un autre.
Conclusion.
La Princesse de Clèves a ouvert avec éclat la voie au roman psychologique. Mais c'est une oeuvre presque unique, parce qu'on y trouve jointe à la délicatesse féminine et à la distinction du grand monde, l'élégance vraie et simple de l'art classique à ses débuts.

Fénelon. Les Aventures de Télémaque.

Fénelon, chargé de l'éducation du Dauphin (le duc de Bourgogne) et de ses deux frères, écrivit pour eux trois ouvrages : les Fables, le Dialogue des Morts et les Aventures du Télémaque. Ce dernier titre, est de tous les ouvrages de Fénelon le plus connu. Sa réputation est même européenne. Cest comme le cours supérieur de l'enseignement gradué que Fénelon est chargé de donner. L'auteur, qui ne séparait jamais, dans son système pédagogique, la formation littéraire de ses élèves de leur éducation politique, entreprend de leur faire connaître la poésie grecque, tout en leur apprenant leur métier de roi. Bossuet considérait l'ouvrage comme un roman : toutes les aventures de Télémaque, naufrages, captivités, batailles, l'amour de Calypso pour Télémaque, de Télémaque pour Eucharis, puis pour Antiope, faisaient songer aux romans de Mlle de Scudéry. Mais il y a beaucoup moins d'extravagance dans les épisodes. C'est que Fénelon a pour modèles constants Homère et Virgile, et qu'il se donne moins pour tâche de divertir que d'instruire.

Le mérite littéraire de l'ouvrage lui a assuré un succès qui survit à l'actualité. Bien que cette « prose poétique » paraisse à la longue un peu monotone et d'une élégance trop continue, elle n'en a pas moins une souplesse élégante et distinguée, une saveur d'antiquité rajeunie, qui sont uniques dans la littérature française.

Le style de Fénelon est aussi difficile à définir que sa personne. Il a par dessus tout un caractère d'aisance aristocratique ; c'est le ton de la plus exquise conversation. Il est attique, par son élégance sobre et souple. Il est imagé et poétique, sans hardiesse et sans artifice; on dirait que d'involontaires souvenirs d'Homère et de Platon viennent le fleurir et le parfumer. Le défaut est une certaine fluidité un peu molle, qui pourtant a encore son charme.

Analyse du Télémaque.
Reprenant un sujet indiqué par Homère dans l'Odyssée, Fénelon suppose que Télémaque, conduit par Minerve sous la forme de Mentor, part à la recherche de son père Ulysse. Mais, tandis qu'Homère mène Télémaque seulement à Pylos et à Sparte, et le fait revenir à Ithaque, où Ulysse lui-même va bientôt rentrer, Fénelon prolonge les voyages du prince qu'il mène successivement  en Egypte (II), dans l'opulente Phénicie (III), à Chypre (IV), en Crète (V). Il est reçu par Calypso et s'éprend d'une de ses nymphes, Eucharis (VI). Mentor lui fait quitter ce séjour dangereux et ils arrivent à Salente, où règne Idoménée (VIII). Mentor l'aide à réformer sa ville (X), tandis que Télémaque entré dans une ligue contre les Dauniens fait ses premières armes (XI-XIII). Ulysse est toujours introuvable. Télémaque descend en vain le chercher aux Enfers (XIV). Il faut avant de le rencontrer (XVIII) qu'il livre encore quelques combats (XV, XVI), qu'il s'éprenne d'Antiope, fille d'Idoménée, sa future épouse (XVII), et reçoive les derniers conseils de Mentor.

Les idées politiques. 
Mentor est toujours là pour tirer des circonstances l'enseignement qu'elles comportent. Jusqu'au dernier moment il met Télémaque en garde contre ses défauts :

Surtout soyez en garde contre votre humeur : c'est un ennemi que vous porterez partout avec vous jusqu'à la mort. (Livre XVIII, fin).
Il lui fait sentir les dangers de l'amour. Mais il n'oublie pas qu'il doit former plus qu'un homme, un roi. A Salente qui représente l'idéal de Fénelon, la noblesse passe avant les titulaires des plus hautes charges :
Réglez les conditions par la naissance. Mettez au premier rang ceux qui ont une noblesse plus ancienne et plus éclatante. Ceux qui auront le mérite et l'autorité des emplois seront assez contents de venir après ces anciennes et illustres familles qui sont dans une si longue possession des premiers honneurs. (Livre X).
C'est un retour à la féodalité. Mais le roi ne songe qu'au bien de ses peuples :
Aimez les peuples, n'oubliez rien pour être aimé... N'oubliez jamais que les rois ne règnent point pour leur propre gloire, mais pour le bien des peuples. (Livre XVIII).
Il bannit le luxe inutile :
On dit que le luxe sert à nourrir les pauvres aux dépens des riches; comme si les pauvres ne pouvaient pas gagner leur vie plus utilement en multipliant les fruits de la terre, sans amollir les riches par des raffinements de volupté. (Livre XVII).
Il développe au contraire l'agriculture. Il évite la guerre :
Nous avons horreur de cette brutalité, qui, sous de beaux noms d'ambition et de gloire, va follement ravager les provinces et répand le sang des hommes, qui sont tous frères. (Livre X).
La satire
Ainsi, grand seigneur et chrétien, Fénelon annonce déjà les philosophes » du XVIIIe siècle. Parfois étroite dans le détail, quand elle va jusqu'à réglementer le costume, la propriété et le commerce, la politique de Fénelon est aussi « pratique » que celle de Bossuet était théorique. Dans l'ensemble elle est très généreuse et très différente de celle de Louis XIV. Aussi le public, accoutumé à reconnaître dans les romans des portraits, vit-il une satire du grand-père dans ce livre destiné au petit-fils. Fénelon s'est défendu de cette pensée :
Je l'ai fait dans un temps où j'étais charmé des marques de confiance et de bonté dont le roi me comblait; il aurait fallu que j'eusse été non seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé, pour vouloir y faire des portraits satiriques et insolents; j'ai horreur de la seule pensée d'un tel dessein. (Mémoire au P. Le Tellier).
Cependant on ne peut nier les allusions : Tyr représente la Hollande; la coalition contre Idoménée, c'est la ligue d'Augsbourg; Protésilas est Louvois; et surtout Idoménée fastueux, hautain, ami du luxe, a plus d'un trait de Louis XIV. (E. Abry / R. / Ch.-M. Des Granges).
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