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Le Lutrin, de Boileau

Le Lutrin est un poème héroï-comique de Boileau, en six chants, dont les quatre premiers parurent de 1679 à 1674, et les deux autres en 1683. Ce poème est la création la plus originale de l'auteur, en aucun de ses précédents ouvrages n'avait promis celui-là. Ou a voulu contester à Boileau le génie de l'invention; ici néanmoins, caractères, intrigue, merveilleux, tout lui appartient. 

Boileau  le composa pour répondre au défi d'un grave magistrat, M. de Lamoignon, et sur une querelle qui venait de diviser les chanoines de la Sainte-Chapelle de Paris.

Je chante les combats, et ce prélat terrible
Qui, par ses longs travaux et sa force invincible,
Dans une illustre église exerçant son grand cœur,
Fit placer à la fin un lutrin dans le choeur.
A une époque où la poésie burlesque dégradait les héros et avilissait de grands sujets par des formes triviales, il voulut ennoblir une action commune, et mettre en jeu, au milieu des solennelles fictions de l'épopée, des personnages vulgaires et ridicules.

Voici le développement du poème :

• Le premier chant est consacré à l'exposition du sujet : la Discorde, irritée du calme qui règne dans la Sainte-Chapelle, prend les traits d'un, vieux chantre et se rend chez le trésorier, qu'elle trouve
Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée;
elle allume dans son coeur la colère et la jalousie, en lui représentant le chantre usurpant sa fonction et prononçant déjà pour lui le Benedicat vos. Le prélat, à peine éveillé, fait appeler ses partisans et tient conseil avec eux sur les moyens d'humilier l'orgueil de son rival. C'est alors que le vieux Sidrac propose de rétablir un antique et vaste pupitre derrière lequel le chantre se trouvera complètement éclipsé. 

• Le second chant renferme les préparatifs de cette expédition, et cette admirable peinture de la mollesse, un des morceaux les plus achevés que nous ayons dans notre langue. 

• Dans le troisième chant, le pupitre est replacé sur ses ais vermoulus, à la faveur de la nuit. 

• Au quatrième chant, le rival du trésorier, averti par un songe sinistre, se rend à l'église et aperçoit la fatale machine; à son tour il assemble ceux qui relèvent de son autorité, et tous à la fois se précipitent sur le pupitre et le mettent en pièces. 

• La querelle ainsi envenimée doit se vider au cinquième chant dans l'antre de la Chicane, si admirablement décrit par le poète. C'est alors que les deux partis se rencontrent sur le grand escalier du palais, et que commence ce combat fameux pour lequel la boutique du libraire Barbin fournit des armes. 

• Enfin, dans le sixième chant, le président de Lamoignon, sous le nom d'Ariste, met heureusement fin à la querelle; le chantre reporte le pupitre où il avait été placé, et le trésorier, content de sa soumission, le fait enlever à l'instant. Ce dernier chant est froid, il manque d'action; les discours de la Piété et de Thémis le remplissent en grande partie, et forment un contraste trop peu attendu avec le ton général du poème.

Le Lutrin renferme des beautés poétiques de toute espèce, et un grand nombre de vers en sont devenus proverbes :
Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots!...
Son menton sur son sein descend à triple étage...
Un diner réchauffé ne valut jamais rien....
Et de l'eau dans son vin n'a jamais su l'usage....
Tel Hercule filiant rompait tous les fuseaux....
Quatre bœufs attelés, d'un pas pénible et lent,
Promenaient dans Paris le monarque indolent.
Plus poète et plus artiste que dans aucune autre de ses oeuvres, Boileau a produit une fantaisie tout à la fois brillante et correcte, où le mouvement et la couleur s'unissent toujours à la rigoureuse perfection du travail. Grâce à une profonde connaissance des modèles antiques, Boileau a pu faire un heureux emploi du merveilleux et des machines de l'épopée; la Discorde et la Renommée ne sont pas, dans son spirituel badinage, de froides allégories, mais des personnages agissants, et la Mollesse, plus encore la Chicane, sont des créations véritablement poétiques.

Partout les caractères sont tracés et soutenus de main de maître, et les moeurs observées avec une fidélité qui ne se dément jamais. Toutefois, le cinquième chant, tout en plaisant encore par l'élégance du style, est plein de détails peu variés et trop épisodiques; le perruquier et sa femme, qui tiennent tant de place dans les commencements du poème, disparaissent tout à coup vers la fin; le dénouement enfin est annoncé sous forme de prétérition, et l'on voit paraître au sixième chant plusieurs personnages d'une gravité disparate (la Piété, Thémis, Ariste), destinés sans doute à montrer les véritables sentiments du poète, et à réprimer le zèle des gens qui eussent volontiers transformé en grossière inconvenance ou en outrage impie un ingénieux délassement de l'esprit. (PL / A19).

Nisard a dit à propos de cette oeuvre : 

"Cette fine satire des moeurs des gens d'église; cette gaieté maligne, c'est le vieil esprit français, c'est la veine des Fabliaux, du Roman de la Rose. Les descriptions en sont très vives, celles surtout qui sont du même temps que l'Art poétique. Mais ces beaux côtés du Lutrin ne m'en dérobent pas le principal défaut, cette disproportion entre la richesse de l'art et la pauvreté de la matière... "


En librairie. - Boileau, Oeuvres (t. 1 : Satires, le Lutrin), Flammarion (GF), 1993.
 
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