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Zaïde, de  Marie-Madeleine de La Fayette

Zaïde, histoire espagnole est un roman de Marie-Madeleine de La Fayette (Paris, 1670-1671, 2 voumes). Zaïde est le seul roman de madame de la Fayette, où l'auteure ne se soit pas proposé un but moral et attendrissant. Les amours de Zaïde et de Gonzalve, après avoir été traversés par mille obstacles en apparence insurmontables, sont couronnés par le mariage des deux amants. La scène est en Espagne. L'intrigue et les caractères visent la couleur locale. La supposée galanterie maure et la prétendue jalousie espagnole sont retracées avec fidélité. Les aventures ont même quelque chose d'un peu, romanesque, et qui tient de l'imbroglio, tel que les auteurs de romans et de pièces de théâtre du commencement du XVIIe siècle l'avaient emprunté aux poètes de delà les Pyrénées. Il y a un portrait qui joue dans l'action un rôle plus considérable peut-être qu'il ne serait à désirer. Ce fut un tribut que madame de La Fayette paya cette fois au goût de son temps, et dont elle s'affranchit ensuite pour toujours.
« Le premier roman, dit La Harpe (Cours de littérature), qui offrit des aventures raisonnables écrites avec intérêt et élégance fut celui de Zaïde, et ce fut l'ouvrage d'une femme. Il était juste que l'on dût ce premier modèle au tact naturel et prompt qui distingue les femmes dont l'esprit a été cultivé. Rien n'est plus attachant ni plus original que la situation de Gonzalve et de Zaïde, s'aimant tous les deux dans un désert, ignorant la langue l'un de l'autre et craignant tous les deux de s'être vus trop tard. Les incidents que cette situation fait naître sont une peinture heureuse et vraie des mouvements de la passion. Quoique le reste de l'ouvrage ne soit pas tout à tait aussi intéressant que le commencement; quoique le caractère d'Alphonse, jaloux d'un homme mort, au point de se brouiller avec sa maîtresse, soit peut-être trop bizarre, ce, pendant la marche de ce roman est soutenue jusqu'au bout et on le lira toujours avec plaisir.  » 
Lemontey n'est pas tout à fait de cet avis.
«  Loin d'avoir réformé les romans de Scudery et de La Calprenède, Zaïde, dit-il, n'en est qu'un diminutif. Même échafaudage romanesque; une situation ingénieuse, mais sans vérité; absence de couleur locale; surcharge d'épisodes; ignorance absolue des moeurs musulmanes; sentiments distillés à l'hôtel de Rambouillet; dialogues sans fin, qui ressemblent à l'amour comme des plaidoyers ressemblent à l'éloquence...-»
Il paraît, toutefois, que l'époque n'a pas senti cet ennui. Huet et Ménage font un grand éloge de Zaïde. La vérité paraît être dans un juste milieu, et ce livre est le premier qui se soit un peu écarté de la galanterie hyperbolique et du faux bel esprit si fort en usage dans les romans d'alors.

Zaïde fut le premier véritable roman de Mme de La Fayette, car la petite nouvelle intitulée la Princesse de Montpensier, qui parut de 1660 à 1662, ne pouvait mériter ce nom, et Zaïde reste encore dans le pur genre romanesque qui était à la mode depuis l'Astrée. Mme de La Fayette allait, par la Princesse de Clèves, réformer le roman en France et substituer la proportion, la sobriété, les moyens simples et la peinture des passions aux grandes catastrophes et aux grandes phrases; mais, dans Zaïde, la réforme ne fait que commencer; elle est dans les détails, dans la suite du récit, dans la manière de dire plutôt que dans la conception même. 

« Zaïde, dit Sainte-Beuve, tient en quelque sorte un milieu entre l'Astrée et les romans de l'abbé Prévost et fait la chaîne de l'un aux autres. Ce sont également des passions extraordinaires et subites, des ressemblances incroyables de visages, des méprises prolongées et pleines d'aventures, des résolutions formées sur un portrait ou un bracelet entrevus. Ces amants malheureux quittent la cour pour des déserts horribles où ils ne manquent de rien; ils passent les après-dînées dans les bois, contant aux rochers leur martyre, et ils rentrent dans les galeries de leurs maisons, où se voient toutes sortes de peintures. ils rencontrent à l'improviste sur le bord de la mer des princesses infortunées, étendues et comme sans vie, qui sortent du naufrage en habits magnifiques et qui ne rouvrent languissamment les yeux que pour leur donner de l'amour. Des naufrages, des déserts, des descentes par mer et des ravissements : c'est donc toujours plus ou moins l'ancien roman d'Héliodore, celui de d'Urfé, le genre romanesque espagnol, celui des nouvelles de Cervantes. La nouveauté particulière à Mme de La Fayette consiste dans l'extrême finesse de l'analyse; les sentiments tendres y sont démêles dans toute leur subtilité et leur confusion. Cette jalousie d'Alphonse, qui parut si invraisemblable aux contemporains, et que Segrais nous dit avoir été dépeinte sur le vrai, et en diminuant plutôt qu'en augmentant, est poursuivie avec dextérité et clarté dans les derrières nuances de son dérégleraient et comme au fond de son labyrinthe. Là se fait sentir le mérite; là l'observation, par endroits, se retrouve. Un beau passage, et qui a pu être qualifié admirable par D'Alembert, est celui où les deux amants, qui avaient été séparés peu de mois auparavant sans savoir la langue l'un de l'autre, se rencontrent inopinément et s'abordent en se parlant chacun dans la langue qui n'est pas la leur, et qu'ils ont apprise dans l'intervalle, et puis s'arrêtent tout à coup en rougissant comme d'un mutuel aveu.  »
Sainte-Beuve attire particulièrement l'attention sur des remarques de sentiment dans la genre de celle-ci : 
«  Ah! don Garcie, vous aviez raison; il n'y a de passions que celles qui nous frappent d'abord et qui nous surprennent; les autres ne sont que des liaisons où nous portons volontairement notre coeur. Les véritables inclinations nous l'arrachent malgré nous.  »
Zaïde fut d'abord imprimée sous le nom de Segrais. Le succès en fut rapide et complet. A tous les auteurs qui écrivaient des romans ou des nouvelles, le libraire Barbin demandait de lui faire des Zaïde. La signature de Segrais ne paraissait pas être une fiction; le public crut aisément qu'il en était l'auteur. Bussy reçut le livre comme étant de Segrais et se disposa à le lire avec grand plaisir, " car Segrais, disait-il, ne peut rien écrire qui ne soit joli ".  Depuis cette époque, plus d'un bibliographe a maintenu l'honneur de cette paternité à Segrais, ou lui en a laissé une grande part. L'un des plus savants, Adry, dans son édition de la Princesse de Clèves,  publiée en 1807, semble incliner vers cette opinion. Nous avons pourtant des témoigna. ges positifs qui démontrent victorieusement l'opinion contraire. Ainsi, nous lisons dans le Segraisiana ces paroles de Segrais :
« La Princesse de Clèves est de Mme de La Fayette. Zaïde, qui a paru sous mon nom, est aussi d'elle. Il est vrai que j'y ai eu quelque part, mais seulement dans la disposition du roman, où les règles de l'art sont observées avec grande exactitude. »
Toutefois, dans un antre passage du même livre, on lit ces autres paroles de Segrais :
« Après que ma Zaïde fut imprimée, Mme de La Fayette en fit relier un exemplaire avec du papier blanc entre chaque page, afin de la revoir tout de nouveau et d'y faire des corrections, particulièrement sur le langage; mais elle ne trouva rien à y corriger, même en plusieurs années, et je ne pense pas que l'on y puisse rien changer, même encore aujourd'hui. »
C'est le mot  « ma » Zaïde qui embarrasse Adry et qui le porte à voir dans Segrais l'auteur du livre. Sainte-Beuve, dont l'avis est tout opposé, explique ce mot avec beaucoup de finesse.
« La confusion de l'auteur à l'éditeur, dit-il, est chose facile et insensible. Au moyen âge et même au XVIe siècle, une phrase de latin copiée ou citée faisait autant partie de l'amour-propre de l'auteur qu'une pensée propre. S'il s'agit d'un roman ou d'un poète qu'on a mis en circulation le premier, on est plus chatouilleux encore; ces parrains-là ne haïssent pas le soupçon malin et ne le démentent qu'à demi. Même sans cela, à force d'entendre unir son nom à la louange ou à la critique de l'oeuvre, on l'adopte plus étroitement. On m'a, s'il m'en souvient, tant jeté à la tête Ronsard, que j'ai de la peine à ne pas dire « mon Ronsard. » 
Un témoignage que l'on ne peut récuser, celui de Huet, tranche tout à fait la question en faveur de Mme de La Fayette. (PL).
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