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Littérature française
La poésie au XVIIe siècle
Aperçu La poésie  Le théâtre La prose Les Précieuses Anciens et Modernes
Au XVIIe siècle, nous trouvons des poésies lyriques, satiriques, didactiques; des églogues, des épîtres, des fables, des poésies morales. Rien, en apparence, qui soit en rupture avec les siècles précédents. Pourtant, vers 1600, on est fatigué de la poésie trop érudite et trop fantaisiste de Ronsard et de la Pléiade. Le public est disposé à bien accueillir une poésie plus raisonnable et plus simple. Ce sera celle de Malherbe (1555-1628), qui, en réagissant contre l'imitation exagérée des Anciens, en imposant l'usage de la pure langue française de Paris, en réglant la versification, écrira les règles de cette nouvelle poésie. Pour mesurer son oeuvre, il faut rappeler quel était l'état de la poésie, au moment, où Malherbe s'en constitua le législateur.

Les conquêtes de la Pléiade. 
La Pléiade avait donné au poète un idéal élevé à poursuivre, les grands genres à cultiver, et, pour exprimer les divers mouvements de sa pensée, un vocabulaire plus complet et des rythmes variés.

Les excès de la Pléiade. 
Mais, toute préoccupée de « monter à l'assaut » de l'Antiquité, elle ne s'était pas montrée assez sévère dans les détails du métier pour les rimes faibles, les coupes désordonnées, les vers raboteux. Surtout pour enrichir la langue, elle l'avait encombrée. Vieux mots français (comme baller, béer, vesprée), néologismes latins (comme vigiler, oblivieux, patrie, pudeur, sagette), ou grecs (comme police, économie), nombreux termes techniques, mots composés (porte-ciel, doux-amer), diminutifs (mignonnette, doucelette, etc.), mots italiens (spadassin, charlatan, bouffon), espagnols (algarade, hâbler, parangon), elle avait tout repris ou créé, sans discrétion, avec un bonheur inégal.

La réforme nécessaire.
 Au fond, Ronsard avait fait violence à l'esprit et à la langue française. Ses disciples, les d'Aubigné, les du Bartas, avaient exagéré ses défauts. Il en résultait, dans le public, une certaine fatigue qui tourna vite à l'indifférence. De là, le succès de poètes de second ordre comme Desportes et Bertaut, où l'on se plaisait à retrouver des qualités et peut-être des insuffisances toutes françaises. On tendait alors, dans les idées comme dans la politique, à l'unité et à la règle. Vienne un homme de grand talent, capable de réaliser dans la poésie les mêmes aspirations, il était sûr de plaire. Cet homme, servi par les circonstances, et qui doit sa notoriété beaucoup moins à la valeur intrinsèque de ses oeuvres qu'à leur opportunité, ce fut Malherbe.
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 Infuence de Malherbe sur la poésie
et la langue, selon Boileau

« Enfin MallIerbe vint, et, le premier, en France, 
Fit sentir dans les vers une juste cadence, 
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, 
Et réduisit la muse aux règles du devoir. 
Par ce sage écrivain la langue réparée 
N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée. 
Les stances avec grâce apprirent à tomber,
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber 
Tout reconnut ses lois, et ce guide fidèle

Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle. 
Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté, 
Et de son tour heureux imitez la clarté.
Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre, 
Mon esprit aussitôt commence à se détendre, 
Et, de vos vains discours prompt à se détacher,
N\e suit point un auteur qu'il faut toujours chercher. »
 

(Boileau, Art poétique, Ier chant).

Malherbe

« Enfin Malherbe vint » ... Boileau a salué donc ainsi d'un soupir de joie l'avènement de la poésie classique avec Malherbe. Voici sur quelles bases celui-ci l'a voulu faire reposer.

Théories littéraires.
On comprend sans peine qu'une partie de l'oeuvre de Malherbe, et non la moins importante, soit l'oeuvre d'un critique dont l'influence s'est fait sentir sur la langue et la technique du vers.

La langue. 

a) Le vocabulaire. - Il s'est appliqué, à débarrasser la langue des mots étrangers et des locutions gasconnes dont l'avaient encombrée les disciples de Ronsard et les compagnons de Henri IV. Pour être français, selon lui, un mot devait pouvoir être compris par les gens du peuple :
Quand on lui demandait son avis de quelques vers français, il renvoyait ordinairement aux crocheteurs du Port aux foins et disait que c'étaient ses maîtres pour le langage. (Racan).
Il voulait dire que seul l'usage courant peut donner droit de cité aux mots. Mais il ne les permettait pas tous au poète. Tandis que Ronsard avait prétendu élargir le vocabulaire poétique, Malherbe s'appliqua à le restreindre. C'est ainsi qu'il interdisait à la fois les archaïsmes (ex.: ardre pour brûler, chef pour tête), les dérivés et composés chers à la Pléiade (ex.: larmoyable, arbreux, et même printanier, - feu-vomissant, porte-laine, etc.), ainsi que les mots techniques (ex. : idéal est un terme d'école) et les mots supposés sales et bas (ex. : pouls, qui fait équivoque).

b) Les qualités du style. - Son Commentaire sur Desportes montre qu'une des qualités essentielles du style, c'était pour lui la clarté, qui s'obtient à force de précision dans le choix des termes et de soumission aux règles du langage.

Malherbe réclame ensuite la sobriété. Il biffe les mots inutiles, les épithètes banales, dites de « nature » : 

Beaucoup ont donné le nom de sainte à la déité, mais quelles déités sont profanes? (Sur Desportes, Cléonice, 34).
Il exige enfin du goût et condamne les images outrées, les métaphores trop
prolongées :
Je veux bâtir un temple à ma chaste déesse
Mon oeil sera la lampe, et la flamme immortelle
Qui m'ard incessamment servira de chandelle.

      (Desportes, Diane).

Note de Malherbe : S'il y a rien au monde de ridicule, c'est cette imagination.
La versification. 
Pour assurer la supériorité du vers sur la prose, Malherbe sentait bien que l'élégance et le goût ne suffisaient pas. Il fallait encore l'effort qui vient de la difficulté. Voilà pourquoi il supprima les libertés qui restaient encore aux poètes.  Il proscrivit l'hiatus, l'enjambement, exigea des pauses fixes dans les strophes, et surtout des rimes riches :
Il blâmait Racan de rimer indifféremment à toutes les terminaisons en ant et ent, comme innocence et puissance, apparent et conquérant, grand et prend. Il le reprenait aussi de rimer le simple et le composé, comme temps et printemps, séjour et jour. Il lui défendait encore de rimer les mots qui ont quelque convenance, comme montagne et campagne. Il ne voulait pas non plus qu'on rimât les dérivés comme admettre, promettre, permettre. (Racan).
La poésie de Malherbe.
Malherbe condamne, mais ne corrige jamais. Pourtant, avec une laborieuse lenteur,
il est arrivé à donner quelques modèles de la poésie comme il l'entendait.

Peu de poésie personnelle. 
Commençons par remarquer combien peu Malherbe s'est mis dans ses vers. C'est à peine si on l'entrevoit dans sa vieillesse :

Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages : 
Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, 
A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages
Sa première vigueur. 

              (Ode au roi Louis XIII, 1627).

Ses vers d'amour ne sortent guère du ton habituel de la galanterie. Il faut la
douleur que lui a causée la mort de son fils pour qu'il laisse voir le fond de son coeur :
O mon Dieu, mon Sauveur, puisque, par la raison
Le trouble de mon âme étant sans guérison, 
Le voeu de la vengeance est un voeu légitime, 
Fais que de ton appui je sois fortifié;
Ta justice t'en prie, et les auteurs du crime 
Sont fils de ces bourreaux qui t'ont crucifié.

                  (Sonnet sur la mort de sort fils, 1628).

C'est que Malherbe avait subi assez fortement l'influence du stoïcien du Vair, son ami, et renfermait en lui-même ses émotions; puis, c'était pour plaire à autrui et non pour se soulager lui-même qu'il faisait des vers.

Les lieux communs. 
Dans la poésie de commande, le lieu commun, c'est-à-dire le développement d'idées générales, est la ressource suprême quand on s'est acquitté des flatteries nécessaires.

a) La mort. - Plusieurs lettres de Malherbe (ex. Lettre M. de Termes) sont des consolations où il développe les idées stoïciennes sur la fatalité de la mort. On les retrouve en vers :
La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles : 
On a beau la prier;
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles 
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre, 
Est sujet à ses lois;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois.

                 (Consolation à M. du Perrier, 1599).

b) La paix. - Depuis les dernières années des Guerres de religion, c'était devenu un lieu commun de célébrer les bienfaits de la paix et les malheurs des discordes civiles. C'est un thème que developpe fréquemment Malherbe (Ode au roi Henri le Grand, sur la réduction de Marseille; Ode au sujet de l'attentat commis sur le Pont Neuf en la personne de Henri le Grand; A la reine Marie de Médicis, pendant la Régence; Au roi Louis XIII allant châtier la rébellion des Rochellois; Prière pour le roi fleuri le Grand allant en Limousin :
Comme au printemps naissent les roses, 
En la paix naissent les plaisirs
Elle met les pompes aux villes,
Donne aux champs les moissons fertiles, 
Et, de la majesté des lois
Appuyant les pouvoirs suprêmes,
Fait demeurer les diadèmes
Fermes sur la tête des rois.

             (Ode à Marie de Médicis).

L'éloquence. 
Les idées générales ont besoin pour les soutenir d'une forme vigoureuse et ample. La poésie en arrive donc tout naturellement à prendre la forme oratoire qui se marque notamment :
 
a) Par la vigueur du style, la fermeté de l'attaque :
Prends ta foudre, Louis, et va, comme un lion 
Donner le dernier coup à la dernière tête
De la rébellion. 

       (Au roi Louis XIII).

b) Par les contrastes et les antithèses qui donnent du relief à la pensée :
 
Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière
Dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers;
Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines 
Font encore les vaines
Ils sont mangés des vers. 

      (Paraphrase du Psaume CXLV).

c) Par le choix des strophes de quatre, six ou dix vers, qui sont des périodes naturelles, liées par un rythme solide. On pourra dans la strophe suivante admirer comment le tissu des rimes enserre fortement la phrase sans lui ôter son allure souple, grâce au repos du quatrième vers :
Assez de funestes batailles
Et de carnages humains
Ont fait en nos propres entrailles 
Rougir nos déloyales mains : 
Donne ordre que sous ton génie
Se termine cette manie,
Et que, las de perpétuer 
Une si longue malveillance,
Nous employions notre vaillance
Ailleurs qu'à nous entretuer.

       (Ode à Marie de Médicis, 1610).

Conclusion.
 Elégance et pureté de la langue, généralité des idées, éloquence du style, telle est la poésie de Malherbe, vigoureuse toujours, rarement gracieuse ou émue. Désormais, la poésie sera impersonnelle jusqu'au romantisme. « Tout reconnut ses lois », dit Boileau. Il y eut bien, nous le verrons, quelques protestations. Pourtant son enseignement fut durable.

De Malherbe à Boileau

Les disciples de Malherbe.
Malherbe eut de l'influence, mais il n'eut pas, à proprement parler, d'école. On s'effrayait sans doute de ses terribles boutades et du reste il se montrait peu accueillant. Il logeait en chambre garnie. 
« Il n'avait que sept à huit chaises de paille. Lorsqu'elles étaient occupées, s'il lui survenait quelqu'un, il criait à travers la porte : - Attendez, il n'y a plus de chaises. » (Racan, Vie de Malherbe).
Il n'eut en somme en poésie que deux disciples fidèles, Maynard et Racan, et deux autres au théâtre, Corneille et Racine. Quant à Segrais et à Mme Deshoulières, il serait assez juste de les définir comme un homme et une femme d'esprit rimant agréablement des galanteries à un objet aimé, mais il n'y a pas dans leurs idylles un seul arbre pour y graver leur nom.

Maynard.
François Maynard (1582-1646), président au présidiaI d'Aurillac, ne fit que de rares
apparitions à Paris. Il était, au dire de Malherbe, celui de ses disciples qui faisait le mieux les vers. Ses Epigrammes sont aisées et spirituelles : dans ses odes, on rencontre des pensées fines, délicates sans préciosité, et parfois, comme dans la Belle Vieille, des sentiments d'une profondeur touchante. C'est un versificateur d'une très belle aisance; la rime lui donne de la précision sans jamais lui causer de gêne. Il a laissé quelques quelques sonnets excellents, où l'on voit qu'il avait pris au maître sa manière vigoureuse et générale : 

L'humble ni l'orgueilleux, le faible ni le fort, 
Ne sauraient résister aux rigueurs de la mort :
Elle a trop puissamment établi son empire.
Ce qu'elle peut sur un, elle le peut sur tous,
Et ces grands monuments de jaspe et de porphyre 
Nous disent que les rois sont mortels comme nous.

                      (Sonnet : Le Vrai bien).

Racan.
Honorat du Bueil, marquis de Racan (1589-1670), fut d'abord page du duc
de Bellegarde, chez qui il connut Malherbe. On a de lui une traduction des Psaumes, des Poésies diverses (odes, stances, sonnets, épigrammes), les Bergeries, pastorale en cinq actes (1619) et des Mémoires sur la vie de Malherbe. D'une veine plus riche et plus pure que Maynard, il est le meilleur et le seul bucolique de ce siècle; il a au moins le sentiment de la nature. 
L'imitation de Malherbe. - Il dut faire effort pour assujettir sa facilité naturelle aux exigences rigoureuses de Malherbe. Il développa à son tour les mêmes lieux communs.
Ce long habit de pourpre et ce grave ornement,
Qui vous égale aux dieux dans le siècle où nous sommes, 
Ne vous empêche point au fond du monument
D'être mangés des vers comme les autres hommes.

                 (Paraphrase du Psaume LXXX, les Juges prévaricateurs).

Le poète de la nature. - Mais, s'il n'atteint pas la vigueur de Malherbe, Racan a en revanche un très délicat sentiment de la nature. Il aime la campagne :
Il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles,
Il voit de la verdure et des fleurs naturelles,
Qu'en ces riches lambris on ne voit qu'en portraits. 
Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude, 
Si vous fûtes témoins de mon inquiétude,
Soyez-le désormais de mon contentement.

                        (Stances à Tircis).

Il sait tracer des croquis intimes et rustiques :
Je trouvais mon foyer couronné de ma race; 
A peine bien souvent y pouvais-je avoir place; 
L'un gisait au maillot, l'autre dans le berceau;
Ma femme eu les baisant dévidait son fuseau.

                          (Les Bergeries, V, 4).

Dans l'éloge, traditionnel en poésie, de la campagne, et tout en imitant des modèles anciens, Racan reste original à force de conviction.

Au théâtre : Corneille et Racine.
Les vrais successeurs de Malherbe sont peut-être à chercher au théâtre, avec Corneille et Racine, et la perfection des vers lyriques servit comme de couronnement à la tragédie. Si les stances du Cid apprirent de Malherbe à "tomber avec grâce", celles de Polyeucte ne doivent qu'à Corneille le divin enthousiasme qui les enlève de terre. 

La poésie lyrique du XVIIe siècle est surtout religieuse; elle profita de ce que perdaient le monde et le siècle. Corneille, dégoûté du théâtre après Pertharite, se retirait, pour ainsi dire, dans sa poétique et inégale traduction de l'Imitation de Jésus-Christ; mais là encore il se souvenait trop de son métier de tragique. Racine, dégoûté du théâtre après Phèdre, partagea sa vie, suivant sa propre parole, entre Dieu et le roi; il croyait les servir également tous deux en faisant Esther et Athalie; et comme son esprit, merveilleusement souple, ne trouvait jamais dans un premier succès un obstacle pour le second, il écrivit deux tragédies qui sont des chef-d'oeuvre de poésie lyrique, non pas seulement par les choeurs.

L'opposition à Malherbe.
Les idées de Mallerbe ne furent pas immédiatement et universellement acceptées. Parmi ceux qui résistèrent à le suivre, on peut citer Saint-Amand (1594-1661), dont on parlera plus bas, ou Mlle de Gournay, plus célèbre pour l'édition qu'elle donna des Essais de Montaigne (1595) que pour ses oeuvres (L'Ombre, 1626), mais surtout Théophie de Viau et encore davantage Mathurin Régnier, qui dans la littérature française, est le naïf patriarche, non pas de des réalistes, mais des Bohèmes littéraires, et qui mérite une attention particulière.

Théophile de Viau. 
Théophile de Viau (1590-1626), appelé en abrégé Théophile, qui vaut mieux que le jeu de mots souvent cité de sa Thisbé sur un poignard ensanglanté : « Il en rougit, le traître-», opposa à la réforme de Malherbe une protestation énergique :

Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui...
J'approuve que chacun écrive à sa façon :
J'aime sa renommée et non pas sa leçon...
J'en connais qui ne font de vers qu'à la moderne, 
Qui cherchent à midi Phoebus à la lanterne... 
Sont un mois à connaître, en tâtant la parole,
Lorsque l'accent est rude ou que la rime est molle.

                                                 (Sur Malherbe et ses imitateurs).

Il prouve d'ailleurs, par son exemple, la justesse des préceptes qu'il combat. Avec un talent naturel incontestable, le don du pittoresque et de la sensibilité, qui font le charme de son Ode à la Solitude, il a mérité l'oubli où il est tombé, pour avoir méconnu la nécessité de travailler ses vers et de faire un choix entre les idées et les images que lui fournissait son imagination.

Régnier.
Il convient de s'arrêter plus longuement à propos de Mathurin Régnier (1573-1613), qui fut, lui, un grand poète. Né à Chartres en 1573 et tonsuré dès onze ans, Régnier a laissé, outre des Poésies diverses (épîtres, élégies, odes), ses Satires (1608, 1609, 1612) dont les principales sont : II. les Poètes; VI. l'Honneur ennemi de la vie; VIII. l'Importun ou le fâcheux; IX. le Critique outré (contre Malherbe); X. le Souper ridicule; XIII. Macette.
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Le Critique outré

« Rapin, le favori d'Apollon et des Muses,
Pendant qu'en leur métier jour et nuit tu t'amuses, 
Et que d'un vers nombreux, non encore chanté, 
Tu te fais un chemin à l'immortalité,
Moi, qui n'ai ni l'esprit ni l'haleine assez forte
Pour te suivre de près et te servir d'escorte,
Je me contenterai, sans me précipiter, 
D'admirer ton labeur, ne pouvant l'imiter; 
Et pour me satisfaire au désir qui me reste 
De rendre cet hommage à chacun manifeste,
Par ces vers j'en prends acte, afin que l'avenir 
De moi par ta vertu se puisse souvenir, 
Et que cette mémoire à jamais s'entretienne
Que ma muse imparfaite eut en honneur la tienne
Et que, si j'eus l'esprit d'ignorance abattu, 
Je l'eus au moins si bon que j'aimai ta vertu 
Contraire à ces rêveurs dont la muse insolente, 
Censurant les plus vieux, arrogamment se vante 
De réformer les vers, non les tiens seulement, 
Mais veulent déterrer les Grecs du monument, 
Les Latins, les Hébreux, et toute l'antiquaille,
Et leur dire à leur nez qu'ils n'ont rien fait qui vaille. 
Ronsard en son métier n'était qu'un apprentif, 
Il avait le cerveau fantastique et rétif; 
Desportes n'est pas net; du Bellay trop facile; 
Belleau ne parle pas comme on parle à la ville; 
Il a des mots hargneux, bouffis et relevés 
Qui du peuple aujourd'hui ne sont pas approuvés.
Comment! il nous faut donc, pour faire une oeuvre grande 
Qui de la calomnie et du temps se défende, 
Qui trouve quelque place entre les bons auteurs, 
Parler comme à Saint-Jean parlent les crocheteurs
Encore je le veux, pourvu qu'ils puissent faire 
Que ce beau savoir entre en l'esprit du vulgaire, 
Et quand les crocheteurs seront poètes fameux,
Alors sans me fâcher je parlerai comme eux.
Pensent-ils, des plus vieux offensant la mémoire, 
Par le mépris d'autrui s'acquérir de la gloire,
Et, pour quelque vieux mot étrange ou de travers, 
Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers?
(Alors qu'une oeuvre brille et d'art et de science, 
La verve quelquefois s'égaie en la licence.)
Il semble, en leurs discours hautains et généreux,
Que le cheval volant n'ait pissé que pour eux; 
Que Phoebus à leur ton accorde sa vielle; 
Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle; 
Qu'ils ont seuls ici-bas trouvé la pie au nid, 
Et que des hauts esprits le leur est le zénith! 
Que seuls des grands secrets ils ont la connaissance,
Et disent librement que leur expérience 
A raffiné les vers fantastiques d'humeur, 
Ainsi que les Gascons ont fait le point d'honneur; 
Qu'eux tous seuls du bien-dire ont trouvé la méthode, 
Et que rien n'est parfait s'il n'est fait à leur mode.
Cependant leur savoir ne s'étend seulement
Qu'à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue; 
Épier si des vers la rime est brève ou longue; 
Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant, 
Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant, 
Et laissent sur le vert le noble de l'ouvrage. 
Nul aiguillon divin n'élève leur courage;
Ils rampent bassement, faibles d'inventions, 
Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions, 
Froids à l'imaginer : car, s'ils font quelque chose, 
C'est proser de la rime et rimer de la prose, 
Que l'art lime et relime, et polit de façon 
Qu'elle rend à l'oreille un agréable son; 
Et voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase,
Ils attisent leurs mots, enjolivent leur phrase, 
Affectent leur discours, tout si relevé d'art, 
Et peignent leurs défauts de couleur et de fard. »
 

(M. Régnier, Satire IX).

Théories littéraires. 
Par négligence et paresse, plutôt que par conseil et par système, Régnier a aimé la licence dans la versification, et cependant, il faut l'avouer, il perdrait beaucoup si on lui ôtait cet air d'abandon. Amoureux de la liberté, Régnier devait défendre la sienne jalousement. Ne croyons pas trop, quoiqu'il le dise que ses nonchalances soient "ses plus grands artifices"; elles étaient dans sa nature. C'est peut-être le hasard qui lui a dicté le sujet d'une de ses meilleures satires le Critique outré, dirigée contre Malherbe et contre ses disciples. Ne lui soyons pas plus reconnaissants qu'il ne convient, d'avoir été contre Malberbe le champion d'une liberté indiscrète, mais sachons-lui gré d'avoir écrit comme il écrivait, non pas comme écrivait Malherbe par là, "son vieux style a toujours des grâces nouvelles". Disons aussi, que s'il s'en est pris à Malherbe, c'est moins pour soutenir son oncle Desportes ou Ronsard, auquel il prétend se rattacher, que pour ne pas subir la discipline d'un pédant. Faute d'inspiration, Malherbe et ses semblables se préoccupent de vains détails :

Cependant leur savoir ne s'étend seulement
Qu'à regratter un mot douteux au jugement. (Satire IX).
Naturel et liberté au contraire, voilà la devise de la Muse :
Les nonchalances sont ses plus grands artifices. (Ibid.).
La protestation de la nature contre la contrainte.
Si la nonchalance est le secret de l'art, elle est aussi le secret de bien vivre. Les attaques de Régnier sont faites au nom de la liberté gênée plus que de la morale outragée.
Critique de la société. - Les hommes, quand il les regarde, lui paraissent bien déraisonnables. C'est qu'au lieu de suivre tout simplement la bonne loi naturelle, ils ont constitué, la société, qui a fait naître tous les vices, et créé une foule d'obligations inutilement pénibles :
Je pense quant a moi que cet homme fut ivre 
Qui changea le premier I'usage de son vivre...
Lors du mien et du tien naquirent les procès...

                 (Sat. VI).

C'est déjà Ia théorie de Rousseau, mais souriante. Un tort grave de cette société, c'est de reposer sur le travail (Satire VI), et d'imposer aux poètes la plus dure des servitudes, la pauvreté :
Or, avec tout ceci, le point qui me console, 
C'est que la pauvreté comme moi les affole,
Et que, la grâce à Dieu, Phébus et son troupeau
Nous n'eûmes sur le dos jamais un bon manteau. 

                (Sat. II).

Satire de l'hypocrisie. - Mais il est une contrainte qui est en même temps une bassesse parce qu'elle est non pas subie, mais voulue. C'est
l'hypocrisie. Elle règne en maîtresse à la cour : Régnier se gardera d'y
paraître :
Suivant mon naturel, je hais tout artifice;
Je ne puis déguiser la vertu ni le vice,
Offrir tout de la bouche et d'un propos menteur
Dire Par Dieu, monsieur, je vous suis serviteur.

           (Sat. III).

Et s'il rencontre un type de vieille hypocrite comme Macette, il le flétrira avec vigueur, et il se trouvera, heureusement cette fois, qu'en prêchant le « naturel », il prêchera l'honnêteté.
L'art de Régnier.
Appliquant un conseil de Ronsard, Régnier imite souvent les satiriques latins, Horace, auquel il doit les sujets du Fâcheux et du Repas ridicule (Horace, Satires, I, 9 et II, 8); Juvénal, à qui est emprunté le mouvement de la satire III, la Vie de Cour (Juvénal, Satire III). Son originalité reste cependant entière.
L'observation. - Régnier maîtrise l'art d'observer ses contemporains et d'en faire des portraits vivants.
a) Les croquis. - On trouve à chaque pas dans les satires des silhouettes amusantes, esquissées en quelques mots qui peignent, comme celle de ce poète misérable :
Aussi lorsque l'on voit un homme par la rue, 
Dont le rabat est sale et la chausse rompue,
Ses grègues aux genoux, au coude son pourpoint, 
Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point, Sans demander son nom, on le peut reconnaître:
Car si ce n'est un poète, au moins il le veut être.

                    (Sat. Il).

b) Macette. - Mais Régnier est capable d'observer mieux que l'extérieur hypocrite. Son analyse de la fausse dévotion n'est pas moins pénétrante que celle de Molière. Macette a été la plus misérable des femmes : elle s'est faite dévote. Comme Tartufe,
 
C'est un exemple en ce siècle tortu
D'amour, de charité, d'honneur et de vertu. 

                  (Sat. XIII).

 Qui ne se laisserait prendre à l'humilité de son maintien?
Sans art elle s'habille; et, simple en contenance, 
Son teint mortifié prêche la continence...
Son oeil tout pénitent ne pleure qu'eau bénite. 

                   (Ibid.).

La vigueur de l'expression. - On peut voir dans les exemples qui précèdent que l'expression pittoresque ne fait jamais défaut à Régnier. Il ne craint au besoin ni les mots vulgaires ni les expressions démodées proscrites par Malherbe. Mais à côté de la couleur, il a la force, le vers bien frappé où l'idée prend un relief vigoureux :
L'honneur estropié, languissant et perclus,
N'est plus rien qu'une idole en qui l'on ne croit plus.

                 (Sat. III).

Il a aussi quand il le veut le trait piquant :
Mais, Rapin, à leur goût si les vieux sont profanes,
Si Virgile, le Tasse et Ronsard sont des ânes,
Sans perdre en ces discours le temps que nous perdons,
Allons comme eux aux champs et mangeons des chardons. 

           (Sat. IX).

Conclusion.
La verve de Régnier « s'égaye en la licence ». Ce mot, qui est de lui , le juge tout entier; par goût, il se plaît dans la licence des moeurs, et, quelques-unes de ses satires, les meilleures peut-être se sentent, comme dit Boileau « des lieux où fréquentait l'auteur » (Art poétique, Il) . Il a manqué à Régnier d'avoir, autant que la Pléiade, qu'il défend, le respect de sa muse et de l'art. S'il rappelle Rabelais par son caractère, il annonce Molière par la vérité de son observation. 
« Le célèbre Régnier est le poète français qui, du consentement de tout le monde, a le mieux connu, avant Molière, les moeurs et le caractère des hommes. » (Boileau, 5e Réflexion sur Longin). 
Voilà pourquoi Boileau, tout en partageant les théories de Malherbe, a pu réunir dans son admiration les deux adversaires.

« L'école gauloise ».
Ce qu'on a appelé « l'école gauloise »  s'honore à juste titre XVIIe siècle de Régnier, auquel il n'a manqué qu'un peu moins de nonchalance pour être tout à fait grand. Elle compte avec raison parmi ses adeptes l'immortel La Fontaine, sans pouvoir cependant le réclamer tout entier pour elle. Autour de ces deux noms, et au-dessous de Théophile Viau, richement doué, mais ennemi de tout frein, comme de toute règle, elle groupe une infinité de rimeurs plus ou moins gaillards, de poètes burlesques tels que Scarron, dont la muse grimaçante n'est au fond pas plus gauloise qu'italienne ou espagnole, enfin de versificateurs épicuriens qui chantaient le verre à la main, tels que Chaulieu, dont la négligence aimable, mais poétique encore, confine à la prose rimée de La Fare et de Courtin.

La poésie précieuse.
Les précieux ont eu la manie des vers ; mais c'est en vain qu'on chercherait parmi eux un vrai poète.

Poésie légère. 
On peut aller relever quelques vers religieux estimables dans les Églogues sacrées de Godeau (1605-1672), quelques sonnets «supportables », comme dit Boileau (Art poétique, II), dans Gombaud (1570-1666) et Malleville (1597-1647); on peut trouver dans Saint-Amand (1594-1661) de curieux déve loppements réalistes (le Melon, les Goinfres) ou même un tour d'imagination romantique (Visions, la Solitude)

Que S'aime à voir la décadence
De ces vieux châteaux ruinés,
Contre qui les ans mutinés
Ont déployé leur insolence!
Les sorciers y font leur sabbat,
Les démons follets s'y retirent...

             (Saint-Amand, la Solitude).

Mais dans tout cela il n'y a pas une oeuvre.

Poésie épique
Il en est de même des nombreuses épopées d'alors Moïse sauvé (1653) dé Saint-Amand, Alaric (1651) de Scudéry, Saint Louis de Pierre Lemoine, La Pucelle (1656) de Chapelain, Clovis (1657) de Desmarets, Childebrand (1666) de Carel de Sainte-Garde, malgré ou plutôt à cause de l'effort  de ces poètes pour se guinder. Leur excuse, c'est d'avoir eu l'intention louable de doter la France pays d'épopées nationales, et ils avaient par exception la logique pour eux, contre Boileau, en introduisant le merveilleux chrétien dans les sujets français.

Voiture (1593-1648).
Seul Voiture peut arrêter l'attention par son talent et aussi parce qu'il fut « l'âme de l'Hôtel de Rambouillet. Sa lettre à M*** (1636) sur Richelieu montre en lui mieux que du sérieux, une réelle pénétration politique. Pourtant, au milieu d'une société où il était obligé de faire oublier que Voiture rimait trop bien avec roture (Lettre à Costar), il a surtout été un amuseur. Ses oeuvres qu'on lui rendit le mauvais service de publier après sa mort (1649), en les privant ainsi de leur principale justification, l'actualité, comprennent deux volumes de Vers et de Lettres.

On y sent partout le procédé, même dans les choses du coeur, parce que les usages de la galanterie ne permettaient pas de parler d'amour sans hyperbole :

Dès longtemps, je connais sa rigueur infinie
Mais, pensant aux beautés pour qui je dois périr,
Je bénis mon martyre, et content de mourir
Je n'ose murmurer contre sa tyrannie. 

              (Sonnet à Uranie).

La beauté de la personne aimée surpasse celle des astres. C'est toujours l'ingéniosité au lieu de l'émotion vraie. Au final, Voiture nous paraît vite aujourd'hui assez. Et pourtant il est de la meilleure époque de la préciosité.

Boileau

Avec Boileau-Despréaux nous revenons à la tradition de Malherbe; car il n'est pas seulement de son école, Il a continué sa doctrine et renouvelé ses traditions. La poésie française et la langue, également compromises par les Précieuses comme par les poètes débraillés, par le burlesque, éprouvaient de nouveau le besoin d'être réparées, II fallait des mesures d'autorité, un coup d'État littéraire; Boileau, dévoué aux lettres par une vocation qui ressemblait à une foi, osa s'en charger ; c'est là son courage et son originalité. Ce coup d'État d'un poète, dont le génie se composait surtout de bon sens, fut commencé dans les Satires; il devint une loi et un gouvernement des lettres dans l'Art poétique, et c'est à peine s'il trouva quelque  nouvelles victimes à frapper dans les Epîtres et dans le Lutrin. Mais le pouvoir sur les vers ne résiste pas plus au temps que le pouvoir sur les hommes : Boileau, vieilli, reparut sur la brèche, et combattit de nouveaux adversaires dans les Réflexions sur Longin. De là trois périodes dans sa carrière.

Les satires.
Les neuf premières Satires établirent son influence: c'est la première période et la plus hardie. Il ne s'y montre pas grand moraliste : comme peintre des moeurs, Boileau travaille moins d'après nature que d'après l'antique; il interprète Horace, Perse et Juvénal; sur ce point, il cède lui-même la victoire à Régnier, quand il avoue que, "du consentement de tout le monde, celui-ci a le mieux connu avant Molière les moeurs et le caractère des hommes." (Réflexion Vesur Longin). Le faux goût, le faux esprit, la pédanterie, un certain reste de Ronsard, voilà ce qu'il combattit, ce qu'il persécuta dans Saint-Amant, Quinault, de Pure, Cotin, Ménage, Chapelain, qui ont été appelés ses victimes. Voilà ce qui lui appartient en propre. II marchait alors appuyé sur Molière, Racineet La Fontaine. Ce quatuorvirat  du bon sens imprima au grand siècle son caractère définitif.

L'Art poétique.
La seconde période est la plus belle : c'est l'époque de l'Art poétique, des neuf premières Épîtres des quatre premiers chants du Lutrin

Le législateur du Parnasse, comme on disait alors, succédait au satirique, mais en accordant à celui-ci quelques échappées. A ce moment, Boileau, qui n'a jamais été tenu pour le plus grand poète du XVIIe siècle, exerça pourtant une action durable. Cette action profonde ne semble pouvoir être exprimée que par ces deux mots en apparence contraires : autorité, popularité. L'autorité de Boileau, très grande de son temps, entamée depuis, seulement sur des points de détail, est incontestable même pour ceux qui se sont révoltés contre elle. En nous apprenant qu'on se réunissait pour entendre l'Art poétique, un poème didactique, comme on eût fait pour un roman, Mme de Sévigné nous fournit la première date de sa popularité; malgré qu'on en ait, chaque année, en réimprimant Boileau, y apporte une date nouvelle. 

Les Epîtres et le Lutrin.
Les Epîtres et le Lutrin sont des oeuvres plus personnelles que l'Art poétique : les unes parlent moins des auteurs et des livres, et davantage de l'homme; elles nous font entrer dans sa vie, dans ses goûts, dans ses moeurs; elles sont plus originales et plus parfaites que ses Satires. Dans l'autre, comme dans l'Epître sur le passage du Rhin, il a accepté le défi des poètes ses justiciables; l'éternel défi des hommes d'imagination aux critiques de métier; il a fait deux essais très différents et très heureux du genre épique; il a voulu mettre un exemple à côté des préceptes qu'il avait donnés. L'expérience, heureuse cette fois, lui réussit moins bien sur le terrain lyrique, dans l'Ode sur la prise de Namur. Durant cette période, qui est celle de sa puissance et de sa fécondité, le poète s'appuie sur le roi, et il parvient à l'apogée de son crédit.

Réflexions sur Longin.
Comme le Boileau des Satires et du Palais de Justice avait fait place à celui de Versailles et de la cour, ce dernier devint à son tour le Boileau d'Auteuil et de la retraite, à qui son ami Racine reprochait d'être mauvais courtisan. Le caractère de cette troisième période, c'est encore l'autorité, mais avec moins de crédit; ses oeuvres de cette époque sont des souvenirs du passé, ou des combats fournis pour le maintenir. Il retrouve sa verve dans la satire des femmes et dans les Réflexions sur Longin, où il combat vigoureusement une opposition littéraire, formée des débris du camp qu'il avait combattu et des ambitions de la génération nouvelle qui ne supporte plus la discipline établie; les partisans des Modernes n'en voulaient pas tant aux Anciens qu'à l'autorité de ceux qui les défendaient (La Querelle des Anciens et des modernes).

La polémique littéraire
Il fallait aux environs de 1660 une grande clairvoyance et un réel courage pour attaquer des auteurs en possession de la faveur du public et dont quelques-uns comme Chapelain, qui dressait la liste des pensions, étaient puissants. Mais Boileau avait l'une et l'autre.

La critique des mauvais poètes. 
La mode était encore à la préciosité, à l'emphase et au burlesque. 

a) La préciosité. - Boileau ne pardonne pas à la préciosité sous ses deux formes, le romanesque et la galanterie. Il parodie le style du Cyrus dans le Dialogue des héros de romans; il dit son fait à Scudéry :
Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,
Semblent être formés en dépit du bon sens. 

               (Satire II).

Il harcèle sans trêve les abbés galants, l'abbé de Pure (Sat. Il et IX), Colin
(Satires III, VIII, IX).
Et que sert à Cotin la raison qui lui crie :
« N'écris plus, guéris-toi d'une vaine furie »?

               (Sat. VII).

Il s'en prend vivement à la tragédie doucereuse de Quinault qu'on oppose à celle de Racine débutant (Satire IIl).

b) L'emphase. - De tant d'épopées ampoulées, la plus célèbre est la Pucelle, de Chapelain. Le Jonas, le David, le Moïse ont leur compte (Satire IX). Mais pour Chapelain il n'y a ni trêve ni merci. (Parodie du Cid, Discours au Roi, Dialogue des Héros de Romans, Satires I, III, IV, IX). Son crime, c'est son style prétentieux,

... Ses vers et sans force et sans grâces.
Montés sur deux grands mots, comme sur deux échasses. 

              (Sat. IV).

Ce sont ses vers rocailleux :
Maudit soit l'auteur dur, dont l'âpre et rude verve
Son cerveau tenaillant rima malgré Minerve.

             (Vers en style de Chapelain).

c) Le burlesque. - Seul le burlesque se trouve épargné dans les Satires. Mais il n'est pas oublié dans l'Art poétique :
Au mépris du bon sens, le burlesque effronté
Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté. 

       (Art poétique, ch. I.)

Et le poème héroï-comique du Lutrin était fait aussi pour apprendre aux Scarron et aux d'Assoucy que le burlesque ne doit pas consister à ravaler des héros, mais à prêter le ton héroïque à des personnages vulgaires :
Dans l'autre burlesque, Didon et Enée parlent comme des harengères et des crocheteurs, dans celui-ci une horlogère et un horloger parlent comme Didon et Enée. (Le Lutrin. Au lecteur).
La défense des poètes de la nouvelle école.
Par une contre-partie naturelle, Boileau soutenait avec force ses amis, en qui se trouvaient les qualités qui manquaient aux autres poètes. Il fait dès 1662 l'éloge de La Fontaine dans sa Dissertation critique sur Joconde. Il se déclare hautement pour l'Ecole des Femmes, de Molière, contre la cabale des précieux et des jaloux :
Sa charmante naïveté
S'en va pour jamais d'âge en âge
Divertir la postérité.

               (Stances sur l'Ecole des Femmes).

Il dédia à son ami la satire II et prononça sur lui après sa mort un jugement ému et définitif (Epître VII).

Enfin il fut pour Racine, qui avait tant besoin de réconfort quand un échec le
désespérait, un appui toujours ferme, d'Alexandre (Sat. III) à Phèdre (
l'Epître VII) et à Athalie, dont il disait : « C'est votre meilleur ouvrage. Je m'y
connais et le public y reviendra ».

La doctrine de la « raison ».
Tel fut, pour commencer, le double rôle de Boileau : il déconsidéra par le ridicule les poètes de la génération précédente et contribua à imposer au public ceux de l'école nouvelle. Puis de 1669 à 1674, il codifia leurs principes et les siens dans l'Art poétique.

Analyse de  « l'Art poétique ».
Il comprend deux chants de préceptes généraux (I et IV) encadrant deux chants de préceptes particuliers (II et III).

Boileau recommande d'abord de ne s'adonner à la poésie que si l'on a une
réelle vocation, de prendre pour guide dans tous les genres la raison, et de respecter soigneusement les règles de la versification et du langage (chant I). Puis il donne les règles des petits genre. l'Idylle doit être élégante imitée de Théocrite et de Virgile; l'élégie sincère et passionnée; l'ode artistique grâce à un « beau désordre »; le sonnet « sans défaut » vaut un long poème et la satire n'a pour arme que la vérité (chant II). Viennent ensuite les règles des grands genres : la tragédie qui doit observer les règles, la vraisemblance et l'histoire; l'épopée qui doit savoir choisir son héros et orner son sujet des fictions mythogiques des Anciens; la comédie dont le naturel et la vérité sont les qualités essentielles (chant Ill). Pour finir, Boileau conseille aux poètes d'avoir pour ami un critique éclairé et sincère et exige d'eux le désintéressement et l'honnêteté (chant IV).

Principes essentiels de la doctrine.
Dans cette allure volontairement assez souple du poème et sous cette variété d'enseignements, il n'est pas difficile de reconnaître une direction constante et un principe commun. Ce principe c'est « la raison » :

a) La raison
Aimez donc la raison, que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

         (Art poétique, ch. I).

Mais cette raison n'est pas l'opposé de la sensibilité et de l'imagination
poétiques dont Boileau affirme au contraire la nécessité pour le poète : 
S'il ne sent point du ciel l'influence secrète, 
Si son astre en naissant ne l'a formé poète...
Pour lui Phébus est sourd et Pégase est rétif.

     (Art poétique, ch. I).

Elle est ce bon sens dont Descartes faisait la faculté principale de l'homme, celle qui domine et coordonne toutes les autres, celle qui nous préserve
de tout excès et nous donne le sentiment de la mesure.

b) La vérité et la nature. - L'objet propre de la raison, comme le disait encore Descartes, c'est la recherche de la vérité. Or pour Boileau et ses amis, il se trouve que le beau et le vrai ne font qu'un :

Rien n'est beau que le vrai; le vrai seul est aimable. (Ep. IX).
Si donc on veut plaire, ce qui est le but de l'art, il faudra appliquer sa raison à la découverte du vrai, c'est-à-dire à l'observation de la nature :
Que la nature donc soit votre étude unique. (Art poétique, ch. III).
La conformité de l'imitation et de son objet, voilà la véritable source du plaisir esthétique. C'est pourquoi même un objet laid peut être l'occasion d'une représentation belle :
Il n'est point de serpent ni de monstre odieux
Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux.

   (Art poétique, ch. III).

c) L'exemple des Anciens. - Ainsi prendre la vérité, toute la vérité pour but, c'est la plus sûre condition du succès. De plus, comme elle est une et éternelle, elle est une garantie de durée. C'est pour l'avoir connue et atteinte que les Anciens sont parvenus jusqu'à nous, en dépit des différences de moeurs et de goût. Il sera donc prudent d'apprendre d'eux le secret du naturel et de la beauté :
Contemplez de quel air un père dans Térence 
Vient d'un fils amoureux gourmander l'imprudence. 

    (Ibid.).

Leur autorité est fondée non sur leur antiquité, mais sur leur connaissance de la nature. C'est pourquoi on peut dire d'Homère :
 C'est avoir profité que de savoir s'y plaire.

       (Ibid.).

Tel est le point de vue auquel se placera encore Boileau dans la querelle des Anciens et des Modernes.

Caractère impérieux et absolu de la doctrine. 
Raison, vérité, antiquité, c'est à ces trois termes connexes que se ramène l'idéal de Boileau.

a) Les règles de détail. - De cet idéal découlent les règles de détail comme la règle des Trois Unités :
Mais nous, que la raison à ses règles engage,
Nous voulons qu'avec art l'action se ménage,
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.

      (Art poétique, ch. III).

La séparation des genres :
Le comique, ennemi des soupirs et des pleurs,
N'admet point en ses vers de tragiques douleurs.

    (Ibid.).

Les qualités du style : netteté et mesure, etc. :
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime...
Avant donc que d'écrire apprenez à penser. 

       (Art poétique, ch. I).

Jusque dans les moindres détails, Boileau est toujours aussi catégorique parce que c'est la raison même qui parle.

b) Etroitesse de la théorie. - Avec ses contemporains, il a cru qu'il y avait une beauté absolue. Le sens ni la science historique n'étaient assez développés pour qu'il pût tenir compte de ces éléments devenus prépondérants dans la critique. On le voit bien dans ses jugements peu équitables sur l'ancien théâtre français (chant III), sur la poésie avant Malherbe (chant I), et même dans ses éloges maladroits des Anciens qu'il connaît mal, comme Homère.

La moralité.
Il n'y a pas lieu de s'étonner que les questions morales tiennent tant de place dans l'oeuvre de Boileau à côté des questions littéraires.

Goût du développement moral. 
Sa nature profondément honnête et bourgeoise se plaisait aux lieux communs de morale, et ses devanciers et ses maîtres, Horace et Juvénal à Rome, Régnier en France, lui en avaient donné l'exemple. Il reprend après eux les mêmes sujets : la folie humaine (Satire IV), l'homme (Satire VIII), l'honneur (Satire XI), se connaître soi-même (Epître V), sans y ajouter grand-chose de personnel. Mais parfois sa conviction soutient son verset lui donne de la force comme dans ce passage où il proclame après Corneille ( le Menteur, V, 3) et Molière (Don Juan, IV, 6) que seule la vertu fait la noblesse :

Si vous ne faites voir qu'une bassesse indigne 
Ce long amas d'aïeux que vous diffamez tous
Sont autant de témoins qui parlent contre vous.

      (Sat. V).

Moralité et littérature. 
D'autre part Boileau n'estime pas que l'art et la morale puissent se séparer :
Un lecteur sage fuit un vain amusement
Et veut mettre à profit son divertissement.

           (Art poélique, ch. IV).

Il faut donc être honnête pour instruire; il le faut même pour réaliser la beauté :
Le vers se sent toujours des bassesses du coeur.

          (Ibid.).

Le véritable artiste respecte non seulement son lecteur, mais lui-même :
Fuyez, fuyez surtout ces basses jalousies...
Travaillez pour la gloire, et qu'un sordide gain
Ne soit jamais l'objet d'un illustre écrivain.

      (Ibid.).

Cette leçon de haute probité forme une digne conclusion à l'Art poétique et complète noblement l'idéal qu'il dépeint.

L'Art de Boileau.
Boileau avait, on l'a vu, les qualités morales nécessaires au grand écrivain. Mais, difficulté peut-être plus grande quand on s'institue « le régent du Parnasse », sa pratique ne fut pas indigne de sa théorie.

Le pittoresque. 
Boileau a réalisé ce qu'il pouvait et ce qu'il voulait faire. Parisien, il a rendu, avec l'exacte vérité qu'il exigeait des autres, le pittoresque de la grande ville : les chevaux, qui démarrent avec peine sur le mauvais pavé :

Six chevaux attelés à ce fardeau pesant
Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant.

      (Sat. VI).

La nuit qui tombe et les cabarets qui s'emplissent :
Les ombres cependant sur la ville épandues
Du faite des maisons descendent dans les rues. 
Le souper hors du choeur chasse les chapelains,
Et de chantres buvant les cabarets sont pleins.

     (Lutrin, chant II).

Sa vision aiguë s'applique même à ce que les peintres appellent des natures mortes. (Sat. III).

Quelquefois son oreille de poète l'aide à rendre la sensation avec plus de justesse encore, grâce à la sonorité imitative du vers ou à son rythme approprié :

Les cloches dans les airs, de leurs voix argentines,
Appelaient à grand bruit les chantres à matines.

     (Lutrin, chant VI).

Soupire, | étend les bras, | ferme l'oeil, | et s'endort. 

     (Ibid., chant II).

L'ironie.
Assez souvent la malice de Boileau consiste simplement à noter, avec une précision impitoyable, la vérité; tel est ce déshabillé d'une belle :
Attends, discret mari, que la belle en cornette 
Le soir ait étalé son teint, sur la toilette,
Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis
Envie au blanchisseur ses roses et ses lis. 

        (Sat. X).

Ailleurs, et presque constamment dans le Lutrin, elle est dans le contraste entre le ton épique et la médiocrité des personnages ou des événements :
Muse, prête à ma bouche une voix plus sauvage, 
Pour chanter le dépit, la colère, la rage
Que le chantre sentit allumer dans son sang
A l'aspect du pupitre élevé sur son banc.

        (Lutrin, chant IV).

Jamais cette malice n'est plus fine que lorsque, d'un air bonhomme, Boileau fait semblant de s'accuser lui-même, et retourne contre ses adversaires leurs propres armes. On lui reproche de n'être « qu'un gueux revêtu des dépouilles d'Horace » et de Juvénal. Oui, répond-il,
Avant moi Juvénal avait dit en latin
Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Cotin. 

        (Sat. IX).

Pourquoi se croit-il obligé de critiquer les mauvais poètes?
Ce qu'ils font vous ennuie. Oh! le plaisant détour!
Ils ont bien ennuyé, le roi, toute la cour...

        (Ibid.).

La netteté.
L'expression pittoresque ou spirituelle se retrouve jusque dans la poésie didactique de Boileau. Ce n'est pas qu'on ne puisse signaler dans l'Art poétique quelque embarras dans les transitions (Vous donc - Gardez donc - Dira-t-on - On dit à ce propos, etc.), un abus réel d'épithètes :
O vous donc qui, brûlant d'une ardeur périlleuse,
Courez du bel esprit la carrière épineuse...
Craignez d'un nain plaisir les trompeuses amorces.

     (Art poétique, ch. I).

Mais les formules précises, le vers ferme et net, facile à retenir, donnant l'exemple en même temps que le précepte, voilà ce qu'il cherche et atteint souvent :
Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots
Suspende l'hémistiche, en marque le repos. 
Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée
Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.

       (Art poétique, ch. I).

On ne peul donner plus heureusement la règle de la césure et de l'hiatus. Les exemples abondent et il est facile de vérifier la très juste opinion de Boileau lui-même sur son style. Il est prosaïque :
Souvent j'habille en vers une maligne prose. (Sat. VII).
Mais il est sincère, juste et plein :
... Mon coeur toujours conduisant mon esprit
Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit :
Ma pensée au grand jour partout s'offre et s'expose
Et mon vers bien ou mal dit toujours quelque chose. 
       (Epître IX).
Conclusion.
Si Boileau n'a pas eu du poète l'imagination et la sensiblité, il a su du moins observer et noter avec précision la réalité extérieure. Mais sa vraie valeur est dans sa criti que. Il a fondé le genre et avec la sûreté d'un maître. Ses jugements out été sans appel. Ses théories pouvaient logiquement conduire à une interprétation réaliste et vaste de la nature : elles ont donné dans l'application un art profond, mais trop exclusivement d'analyse morale. Le romantisme a brisé les pré ceptes trop formels et étroits de Boileau. C'est la partie morte de son oeuvre. 

La Fontaine

Par où pourrait-on mieux terminer l'histoire de la poésie au grand siècle que par La Fontaine, qui, dans le genre modeste des Fables, a su faire tenir ce qu'il y a de meilleur dans tous les genres? 

Quand La Fontaine regrette de n'avoir pas enfermé dans la fable toutes les forces qu'il avait reçues de la nature pour arriver à la perfection, nous y voyons la confession de l'enfant prodigue qui pleure ses jours et ses trésors abandonnés à une muse libertine. C'est celle des Contes, muse pas toujours naïve et ingénue. On y sent bien quelquefois un raffinement qui tranche sur la bonhomie du reste, et qui rappelle ce fard de courtisane dont parle Tacite

Quand l'auteur des Contes en vient au raffinement, c'est le vice qui tient la plume; mais quand La Fontaine nous assure que, s'il ont reçu en partage tous les dons divins des postes, " il les eût consacrés  aux mensonges Esope ", nous avons la confidence du grand fabuliste, et il nous apprend lui-même comment nous le devons juger : non seulement il a aime par-dessus tout la Fable, mais il a voulu y mettre tout ce qu'il était capable d'apporter en tribut à la satire, à la comédie, à la tragédie, à l'ode, à l'épopée, tout ce qu'il avait de poésie enfin dans l'âme et dans le coeur.

La Fontaine est un poète universel; il a connu les humains aussi bien qu'aucun poète dramatique du monde; il a trouvé le coeur humain dans toutes ces bêtes qui sont ses acteurs familiers, comme si en réalité le vieux Prométhéeavait composé l'homme avec les instincts tirés de tous les animaux. IIl a bâti toute une hiérarchie d'animaux à l'image de la société humaine; royauté, noblesse, bourgeoisie, peuple, tout y est. Veut-il à son tour toucher la lyre d'Alcée ou de Sappho? un coq ou deux pigeons lui en apportent l'occasion; un moucheron suffit pour lui faire emboucher la trompette d'Homère

Devant la gloire des Fables, les essais tragiques de La Fontaine languissent; ses comédies ne sont que des ébauches ou des imitations; accordons cependant une place à ses épîtres légères, à ses poésies fugitives où il ne sera égalé que par Voltaire, dont la principale, dont l'unique faute de goût peut-être, sera de méconnaître La Fontaine; enfin, à cet opuscule de Psyché, qui a par excellence ce qu'il a si bien appelé "la grâce, plus belle encore que la beauté", et qui serait un chef-d'oeuvre s'il était plus court

Théories littéraires.
Cette variété de goûts n'empêchait pas La Fontaine d'être d'accord avec ses amis sur les principes essentiels de l'art.

Théories générales. 
A ses débuts, dans ses poésies de circonstance, il avait imité Voiture (Epître à Huet).

a) La nature. - Mais, quand il assista chez Fouquet à la représentation des Fâcheux, le comique de Molière lui dessilla les yeux. Il vit que le naturel était la qualité suprême :
Et maintenant il ne faut pas.
Quitter la nature d'un pas.

          (Lettre à Maucroix, 1661).

Et dès lors, avec l'enthousiasme tenace qu'ilapportait à ses idées, il répétait le conseil à qui voulait l'entendre:
Ils se moquent de moi qui, plein de ma lecture,
Vais partout prêchant l'art de la simple nature. 

            (Epître à Huet).

b) Les Anciens. - Comme Boileau il ne sépare pas les Anciens de la " nature ". S'il est au XVIIe siècle un des rares admirateurs des écrivains du Moyen âge et du XVIe siècle, Marot, Rabelais, Villon, etc. (Lettre à St-Evremond, 1687), ce sont les Anciens qui sont ses vrais modèles :
Et faute d'admirer les Grecs et les Romains
On s'égare en voulant tenir d'autres chemins.

     (Epître à Huet).

Il faut les imiter tout en sauvegardant son originalité :
Mon imitation n'est pas un esclavage.
Je ne prends que l'idée, et les tours, et les lois,
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Si d'ailleurs quelque endroit, plein chez eux d'excellence,
Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,
Je l'y transporte... (Ibid.).
Théories sur la fable. 
C'est ce qu'il a fait pour la fable. Reprenant le genre après Esope et Phèdre, il l'a créé en France à sa manière. lI remarque que :
L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable; l'âme la moralité. (Préface).

a) Le récit. - Dans le récit il a recherché une certaine bonne humeur pour renouveler des sujets déjà connus :

On veut de la nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire; mais un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux. (Préface).
II a surtout voulu tout animer comme un auteur dramatique :
Faisant de cet ouvrage
Une ample comédie à cent actes divers
Et dont la scène est l'univers.
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle.
(Le Bûcheron et Mercure).


b) La morale. - C'est d'après lui la vraie façon de faire de la morale :

Une morale nue apporte de l'ennui. (Le Pâtre et le Lion).
C'est la vérité et le comique de la peinture qui comporteront une leçon :
 
Quant au principal but qu'Esope se propose, 
J'y tombe au moins mal que je puis...
Je tâche d'y tourner le vice en ridicule
Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.
(Le Bûcheron et Mercure).

Les autres fabulistes français du XVIIe siècle

Quand un grand écrivain est devenu pour la postérité l'unique représentant d'un genre, il est toujours bon de montrer qu'il ne fut pas, en son temps, le seul à le cultiver. 
La Fontaine eut de nombreux rivaux et imitateurs.
• En 1670, Mlle de Villedieu publia des Fables où Histoires allégoriques, dédiées à Louis XIV. 

• En 1671, Furetière donne les Fables morales et nouvelles; il invente ses sujets, dont quelques-uns sont ingénieux.

• En 1677, Desmay publie l'Esope français.

• En 1699, Charles Perrault, l'auteur des Contes, donne Cent Fables en latin et en français. 

Nommons encore : Benserade, Boursault (qui dans ses comédies, Ésope à la
cour et les Fables d'Ésope, insère un certain nombre de fables), Eustache Le Noble, etc. Nous n'avons pas à en dire davantage de tous ces écrivains. Qu'il nous suffise de les nommer, pour dire que bien que seul le nom de La Fontaine ai survécu, il y a eu en ce siècle un très grand nombre de fabulistes talentueux. (E. Abry / R. / Ch.-M. Des Granges).
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