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Les Nuées, d'Aristophane

Les Nuées est une comédie d'Aristophane (représentée la première année de la 84e olympiade, 424/423 av. J.-C.). Cette pièce est célèbre surtout par l'animosité dont elle témoigne contre Socrate et le ridicule qu'elle a essayé de déverser sur l'illustre philosophe.

Dans les Nuées, Aristophane laisse presque complètement de côté la satire politique qui avait fait le fond et assuré le succès des Acharniens et des Chevaliers; il aborde la satire morale et sociale, et c'est donc Socrate qu'il prend pour cible. Mais le Socrate des Nuées n'est pas celui de Platon et de Xénophon ; le héros du Phédon en était alors aux rêveries métaphysiques, et sa philosophie n'avait pas encore pris corps; si sa popularité était déjà grande, sa gloire était seulement à son aurore. La comédie, qui a le droit de tout transformer, n'a peut-être pas complètement défiguré le moraliste flâneur et bonhomme qu'était à ce moment Socrate. Mais Aristophane a commis la faute ou l'erreur d'en faire le représentant des Sophistes : la résistance aux progrès de la sophistique, comme précédemment à la prolongation de la guerre, voilà l'idée de sa comédie. 

Pour mettre en oeuvre cette idée, le poète déploie une fécondité d'imagination que nous ne lui connaissions pas encore : il y a dans les Nuées une telle variété, une telle richesse d'invention comique que l'on pourrait y trouver de quoi alimenter plusieurs pièces. Sans prétendre établir une filiation entre Molière et Aristophane, on ne peut s'empêcher de remarquer (et c'est là une rencontre fort naturelle entre deux profonds observateurs de la nature humaine) que certaines scènes dit Malade imaginaire, de George Dandin, du Mariage forcé, du Bourgeois gentilhomme, de Don Juan, des Femmes savantes, et même de Tartuffe et de l'Avare, semblent empruntées aux Nuées. On n'a jamais mis une verve, si plaisante an service d'une cause aussi austère que celle de l'ancienne éducation dont les principes sévères avaient formé les fortes générations de Marathon et de Salamine. Aussi le ton s'élève-t-il dans quelques morceaux cités plus loin : il atteint même la véritable éloquence.

Les Nuées tirent leur nom du choeur, composé de personnages costumés en nuages, ce qui, soit dit en passant, nous donne une idée de l'habileté de la figuration dans l'Antiquité. C'est un symbole particulièrement heureux des rêves des sophistes et des rhéteurs, sans forme déterminée, irréels et flottants.

La scène se passe devant une des écoles d'Athènes. Strepsiade, un Géronte doublé de Georges Dandin, car il a épousé une fille de qualité; se lamente des dissipations de son fils, Philippide, qui le ruine en chevaux, en paris, en nuits passées au jeu : il suppute avec des larmes dans la voix tout ce qu'il lui manque de son pauvre argent, et il s'est levé matin pour trouver sans retard un remède. Il a entendu dire qu'il y a une école où l'on apprend à rendre bonnes les mauvaises causes, et il veut y mener son fils pour qu'il s'y initie à l'art du raisonnement captieux; cela lui sera bien utile pour payer ses créanciers de mauvaises raisons, au lieu de les payer en argent. Philippide déclare qu'il ne veut ni blêmir, ni maigrir à l'école, que ses amis les chevaliers le mépriseraient, et Strepsiade frappe seul à la porte, qui est celle de Socrate. 

Le choeur l'affermit dans sa résolution. Un disciple du philosophe lui ouvre et lui raconte, de l'enseignement qu'on reçoit dans la maison, une foule de choses qui émerveillent considérablement le badaud. Socrate paraît, descendant des nuages dans un panier; il était monté si haut « pour bien pénétrer les choses célestes, pour mêler la sublimité de ses pensées à un air similaire-». Il explique à Strepsiade ébahi que les nuées sont tout, qu'elles donnent à l'humain les pensées et les distinctions subtiles, qu'elles nourrissent les poètes, les philosophes, les charlatans, les astrologues; que c'est à elles qu'il faut s'adresser, soit qu'on veuille faire une ode sur les athlètes, ou lire sa destinée dans le ciel. Strepsiade se soucie peu de cela; il demande que les nuées lui enseignent l'art de faire des raisonnements injustes et de ne pas payer ses dettes. 
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Extraits des Nuées

[ Socrate explique à Strepsiade le rôle bienfaisant des Nuées, leurs métamorphoses. Ce sont, dit-il, les seules déesses véritables. ]

« SOCRATE. - En dehors d'elles, tout n'est que niaiserie. 

STREPSIADE. - Eh quoi? Par la Terre! notre Zeus olympien n'est-il pas Dieu aussi?

SOCRATE. - Quel Zeus? Tu te moques, sans doute. Il n'y a point de Zeus.

STREPSIADE. - Que dis-tu là? Mais alors, qui fait tomber la pluie? Commence par me l'apprendre.

SOCRATE. - Mais ce Sont, les Nuées. Et je vais te le prouver par de bonnes raisons : as-tu jamais vu pleuvoir sans
nuages?' Si ce n'étaient pas les Nuées, il faudrait que Zeus fit pleuvoir par un temps clair, alors que les nuages voyagent ailleurs.

STREPSIADE. - Par Apollon! ton raisonnement est sans réplique. Je croyais jusqu'ici que lorsqu'il pleuvait, c'était Zeus qui, à travers un crible, expulsait sur la terre le superflu de la boisson. Mais, dis-moi, qui produit le tonnerre, ce tonnerre qui me fait trembler?

SOCRATE. - Ce sont elles encore, en roulant sur ellesmêmes.

STREPSIADE. - Mais comment? Apprends-le-moi, toi qui ne crains rien.

SOCRATE. - Lorsqu'elles sont pleines d'eau, et que, suspendues dans les airs, elles ne peuvent plus soutenir leur poids, il faut nécessairement qu'elles tombent les unes sur les autres et qu'elles s'entre-choquent : elles crèvent alors avec un bruit retentissant.

[ Strepsiade pose encore quelques questions à Socrate qui a réponse à tout : les balourdises, les grosses plaisanteries continuent à faire le fond de cette singulière leçon de météorologie. Strepsiade se déclare enfin convaincu et promet à Socrate de ne vénérer, en fait de dieux que le Chaos, les Nuées et la Langue, et adresse sans plus tarder ses prières à celles de ces divinités qui sont sur la scène. ]

STREPSIADE. - O Nuées, mes souveraines, je ne vous demande que bien peu de chose : faites que je dépasse de cent stades tous les Grecs en éloquence.

LE CHOEUR. - Nous te l'accordons. Personne à l'avenir dans l'assemblée du peuple ne l'emportera sur toi par l'élévation de la pensée.

STREPSIADE. - Il ne s'agit pas pour moi de pensées élevées; je m'en moque. Ce que je veux, c'est tourner la loi à mon profit et glisser entre les mains de mes créancier.

LE CHOEUR. - Tu seras satisfait, car ton ambition n'est pas grande. Livre-toi avec confiance à nos ministres.

[ Strepsiade se consacre aux Nuées avec une sorte d'enthousiasme lyrique, et le choeur invite Socrate à lui commencer ses leçons. Pour y préluder, Socrate lui pose cette question : ]

SOCRATE. - Allons, dis-moi quel est ton caractère, afin que, le connaissant bien, je puisse en conséquence dresser sur toi mes nouvelles batteries.

STREPSIADE. - Quelles batteries? As-tu donc l'intention, au nom des dieux, de me livrer assaut?

SOCRATE. - Non, je veux seulement t'interroger un peu, et savoir si tu as de la mémoire.

STREPSIADE. - C'est selon : si l'on me doit, je m'en souviens fort bien : mais si c'est moi qui dois, hélas, je ne me rappelle rien.

SOCRATE. - As-tu quelque disposition naturelle à bien parler?

STREPSIADE. - A bien parler, non, mais à carotter, oui. 

SOCRATE. - Comment donc pourras-tu apprendre? 

STREPSIADE. - Ne t'en inquiète pas. J'apprendrai très
bien. »

[ Sur cette assurance, Socrate ouvre à Strepsiade les portes de l'école, en parodiant encore quelques cérémonies de l'initiation. ]
 

(Aristophane, Les Nuées).

Désespérant de rien tirer de ce nigaud, Socrate le prie de lui amener son fils. Philippide veut aussi connaître l'art des bons raisonnements, à sa façon, et Socrate fait alors venir le Juste et l'Injuste, enfermés dans une cage comme des coqs de combat, et qui se livrent à une discussion animée, parodie plaisante des dialogues so cratiques. L'Injuste bat son adversaire et Philippide, qui a bien retenu sa leçon, répète les arguments à ses créanciers et à son père lui-même; il se moque si bien des uns et des autres que Strepsiade, furieux d'être battu, va mettre le feu au « pensoir » de Socrate, parodiant avec la verve la plus plaisante les arguments mêmes du philosophe, comme Sganarelle parodie Marphurius dans le Mariage forcé.

En dépit des qualités qui font de cette pièce, au dire de critiques autorisés, le chef-d'oeuvre du poète, les Nuées, représentées pour la première fois aux grandes Dionysiaques de 423, n'eurent que le troisième prix. Aristophane fut très sensible à cet échec, comme en témoignent les parabases des Nuées et des Guêpes; il retoucha sa pièce, et c'est sous leur seconde forme que les Nuées nous sont parvenues. Selon une préface grecque, la comédie remaniée n'aurait pas été mieux accueillie que la première; on a attribué cet insuccès persistant à bien des motifs, notamment à l'injustice d'Aristophane pour Socrate; mais le peuple d'Athènes n'était pas d'ordinaire si généreux ni si clairvoyant; la raison la plus plausible nous parait être que cette lois la comédie frappait moins, peut-être à cause du caractère un peu abstrait du sujet, peut-être surtout et précisément à cause de la personnalité de Socrate, moins retentissante alors que celle de Cléon et moins faite pour la mise en scène que celle d'Euripide.

On a accusé les Nuées d'avoir amené le procès et la condamnation de Socrate; le long intervalle écoulé entre la date de leur représentation (423) et le jugement de Socrate (400) exonère Aristophane de toute connivence avec Anytus; d'ailleurs, dans un de ses dialogues, Platon montre Socrate et Aristophane conversant très amicalement ensemble au banquet d'Agathon, vers 416, huit ans après les Nuées. Il n'en est pas moins vrai qu'en mêlant à d'excellentes bouffonneries des incriminations qui avaient un semblant de sérieux, Aristophane prépara l'accusation; elle couva longtemps et, lorsqu'elle éclata, ce fut dans sa pièce que Mélitus et Anytus en cherchèrent les éléments; ils prouvèrent qu'avant eux Aristophate accusait Socrate de corrompre la jeunesse et de mépriser les dieux d'Athènes. (PL).

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