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Le roman de la Rose

Le roman de la Rose est un poème allégorique, composé de deux parties; la première est l'oeuvre d'un Trouvère du XIIIe siècle, animé de sentiments chevaleresques, qui célèbre la galanterie du temps; la deuxième, écrite au siècle suivant, étale une érudition sceptique, et raille toutes les croyances du Moyen âge. 
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Page enluminée d'un manuscrit du Roman de la Rose.
Page enluminée d'un manuscrit du Roman de la Rose.

La conception même du poème est des plus froides. L'Amant, qui n'est autre que le poète, est dans un jardin, et entouré de personnages allégoriques, qui sont les vices et les vertus chevaleresques, Haine, Félonie, Villenie, Courtoisie, Envie, Vieillesse, Papelardie, Pauvreté, et bien d'autres. Il s'éprend d'une Rose que défendent Dangier, Male-Bouche, Bassesse, Haine. Avarice, Chasteté, Honte, Jalousie et Peur. 
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Bel-Accueil, Danger, Raison

[Guillaume de Lorris raconte qu'il croit se promener, en songe, dans un jardin; il y aperçoit derrière une haie des roses magnifiques, et l'une d'elles attire particulièrement ses regards. Il désire la cueillir, mais en même temps il hésite-: ses sentiments sont personnifiés par des allégories : Bel-Accueil, Danger, Raison.]

«  Ainsi que je nie porpensoie 
S'oltre la haie passeroie
Ge vi vers moi tot droit venant
Un vaslet bel et avenant,
En qui il n'ot riens que blasmer,
Bel-Accueil se faisait clamer, 
Filz fu Cortoisie la sage.
Cis m'abandonna le passage
De la haie molt doucement, 
Et me dist amiablement
« Beaus amis chiers, se il vos plest, 
Passés la haie sens arest, 
Per l'odor des roses sentir;
Ge vos i puis bien garantir,
N'i avrés mal ne vilenie,
Se vos vos gardés de folie. 
Se de riens vos i puis aidier, 
Ja ne m'en quier faire proier;
Car près sui de vostre service, 
Ge le vos di tot sans feintise... »

Mès uns vilains, cui honte soit,
Près d'ilueques repost s'estoit. 
Dangiers ot non, si fut closiers 
Et gardes de tos les rosiers, 
En un destor fu li cuivers, 
D'erbes et de foilles covers, 
Por ceus espier et sorprendre 
Qu'il voit as roses la main tendre.
Ne fu mie sos li gaignons, 
Ainçois avoit a compaignons 
Male-Boche, le jangleor, 
Et avuec lui Honte et Paor... 
Plus n'osai iluec remanoir 
Por le vilain hidos et noir 
Qui me menace a assaillir. 
La haie m'a fait tressaillir 
A grant paor et a grant heste; 
Et li vilains crole la teste,
Et dit, se jamès i retor,
Il me fera prendre un mal tor...

En ce point ai grant piéce esté, 
Tant que me vit ainsi maté 
La dame de la haute garde,
Qui de sa for aval esgarde : 
Raison fu la dame appelée. 
Lors est de sa for devalée, 
Si est tot droit vers moi venue.
El ne fut jone ne chenue, 
Ne fu trop haute ne trop basse, 
Ne fu trop mègre ne trop grasse. 
Li neil qui en sont chief estoient 
A deus estoiles resembloient. 
Si ot ou chief une coronne,
Bien resembloit haute personne...
Sachiés, se la lètre ne ment, 
Que Diex la fist noméement 
A sa semblance et a s'ymage 
Et li donna tel avantage 
Quel a pooir et seignorie 
De garder homme de folie,
Porqu'il soit tex que il la croie. » 

(Guillaume de Lorris, Le Roman de la rose, I).

L'Amour adresse à l'Amant un long discours, où il expose les devoirs des amants fidèles, devoirs difficiles et remplis d'épreuves avant d'atteindre au bonheur. Bel-Accueil et Doux-Regard, écuyers du dieu d'amour, conduisent l'Amant vers la Rose; mais Dangier, aussi vigilant que le dragon du jardin des Hespérides, déjoue tous leurs efforts, s'empare de Bel-Accueil, et l'enferme dans une tour construite par Jalousie.

Là s'arrête la première partie du poème; elle comprend environ 4 000 vers. L'auteur, Guillaume de Lorris, imite et traduit souvent l'Art d'aimer d'Ovide; il est ingénieux et naïf, mais il manque de hardiesse et de poésie. c'est à peine si quelques traits heureux rompent parfois la monotonie de sa fade et ennuyeuse allégorie. Son style, doux et coulant, mais faible et langoureux, n'a rien qui puisse saisir et attacher le lecteur.

Jehan  (Jean) de Mehun ou Meung-sur-Loire, surnommé Clopinel ou le Boiteux, continua le Roman de la Rose : son oeuvre forme environ 78 000 vers. Tout en acceptant la forme allégorique de la première partie, il s'inquiéta peu d'accorder ses opinions avec celles de Guillaume de Lorris. L'action continue. L'Amant se désole au pied de la tour où Bel-Accueil est enfermé: Raison survient, et lui donne d'excellents conseils pour se débarrasser de l'amour et des soucis qu'il entraîne; mais elle ne peut persuader l'Amant et se retire. L'Ami prend la place de Raison auprès de l'Amant; il le console, et lui apprend qu'il pourra posséder la Rose, s'il se peut aider de Richesse. Mais il ne peut s'entendre avec Richesse, et serait réduit au désespoir, si Amour ne lui promettait d'assiéger la tour. Le dieu mande toute sa baronnie, et commence le siège avec Noblesse de coeur, Franchise, Largesse, Courtoisie, Abstinence, Contrainte, Faux-Semblant. Celui-ci, déguisé en moine, pénètre dans la tour et égorge la garde. L'Amant se croit vainqueur; mais Dangier survient et le bat. Amour ramène ses barons; la mêlée devient furieuse; la victoire est indécise. Alors Nature envoie son confesseur Génius su camp d'Amour; la crosse en main, la mitre en tête, il harangue les barons avec tant d'éloquence, qu'ils sont tous transportés d'une ardeur nouvelle, culbutent l'ennemi, et demeurent maîtres de la tour. Courtoisie intercède en faveur de l'Amant, et lui fait octroyer enfin la Rose vermeille.

Jehan de Meung continue l'oeuvre de son devancier, mais il n'en conserve pas le caractère. Son récit est semé de satires. Bien différent de Guillaume de Lorris, qui ne parle qu'avec respect de l'amour et des femmes, il fait de l'amour un plaisir tout physique, et de la femme un être capricieux, esclave des sens, dépourvu de tout principe d'honneur et de vertu. La royauté, la noblesse, l'Église, ne sont pas mieux traitées. Jehan de Meung ose écrire que le corps d'un noble "ne vaut pas une pomme plus que le corps d'un charretier." Il explique l'origine de la royauté; il ne la fait point procéder du droit divin, mais de l'élection des hommes, qui tiennent ainsi le roi dans leur dépendance. Le poète ne se contente pas de poser ce principe; il en tire cette conclusion peu conforme aux traditions monarchiques du moyen âge : 

Quand ils voudront
Leur aide au roi retireront,
Et le roi tout seul restera,
sitôt que le peuple voudra.
Les attaques contre l'Église tiennent aussi une place considérable dans le Roman de la Rose. Le mysticisme avait poussé beaucoup de monde dans les couvents; les maisons religieuses, en se multipliant, avaient corrompu la pureté de leur institution, et leurs richesses étaient devenues un sujet de scandale. Jehan de Meung attaque ces moines qui s'ingéraient dans toutes les affaires publiques ou privées, et dont l'humilité s'accommodait fort bien des grandes affaires et des grandes pitances, sans se soucier en aucune façon des pauvres. C'est sous la figure d'un moine qu'il représente Faux-Semblant, l'hypocrite, un des ancêtres de Tartufe. Enfin il attaque la vie monastique comme contraire au voeu de la nature. Dame Nature, se confessant à Génius, se plaint de l'homme, qui, seul de tous les animaux, n'obéit pas a sa loi; Génius prêche aussitôt sur ce texte : crescite et multiplicamini, et prononce l'excommunication contre quiconque ne pratique point ce précepte. Jehan de Meung développe une philosophie grossière et matérialiste, que rien n'arrête, pas même la communauté des femmes.
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Origine de la royauté et de la propriété

[On ne lira pas sans curiosité ce passage célèbre, dans lequel Jean de Meung, transformant le roman allégorique en une satire sociale, explique les origines du pouvoir et de la richesse, comme devait le faire, quatre siècles plus tard, Jean-Jacques Rousseau.]

« Mais li premiers dont je vous conte
Ne savoient que nagier monte,
Trestuit trouvoient en leur terre 
Quanque leur sembloit bon a querre.
Riche estoient tuit egaument,
Et s'entramoient loiaument
Les simples gens de bone vie : 
Lors iert amours sans seigneurie. 
L'uns ne demandoit riens a l'autre, 
Quant Baras vint lance seur fautre 
Et Péchiés et Male aventure, 
Qui n'ont de souffisance cure, 
Orgueus qui desdaigne pareil, 
Vint avec, a grant apareil, 
Et Convoitise et Avarice,
Envie et tuit li autre vice :
Si firent saillir Povreté
D'enfer, ou tant avoit esté 
Que nus de li riens ne savoit, 
N'onques en terre esté n'avoit... 
Car Avarice et Convoitise 
Ont es cuers des hommes assise 
La grant ardor d'avoir aquerre. 
Tantost com par ceste maisniée
Fu la gens maumise et fesniée,
La première vie laissierent, 
De mal faire puis ne cessierent, 
Car faus et tricheur devindrent. 
Aus proprietés lors se tindrent, 
La terre meesmes partirent, 
Et au partir bones i mirent, 
Et quant les bones i metoient, 
Mainte fois s'entrecombatoient, 
Et se tolurent ce qu'il peurent.
Li plus fort les greigneurs pars eurent;
Et quant en leur pourchas couroient,
Li pereceus qui demeuroient 
S'en entroient en leurs cavernes, 
Et leur embloient leur espernes.

Lors convint que l'en esgardast, 
Aucun qui, les loges gardast, 
Et qui les fauteors preïst, 
Et droit as plaintis en feïst, 
Ne nus ne l'osast contredire. 
Lors s'assemblèrent por eslire : 
Un grant vilain entr'eus eslurent, 
Le plus ossu de quanqu'il furent, 
Le plus corsu et le graignor, 
Si le firent prince et seignor.
Cil jura qu'a droit les tendroit,
Et que lor loges defendroit,
Se chascuns endroit soi li livre
Des biens dont il se puisse vivre; 
Ainsi l'ont entr'eus acordé, 
Com cil l'ot dit et recordé. 
Cil tint grant pièce cest office. 
Li robeor plain de malice 
S'assemblérent quant seul le virent, 
Et par maintes fois le batirent 
Quant les biens venoient embler.
Lor restut le pueple assembler, 
Et chascun endroit soi taillier 
Por serjans au prince baillier.
Communement lors se tailliérent,
Et tuit et toutes li bailliérent
Et donnérent grans tenemens. 
De la vint li commencemens 
As rois, as princes terriens, 
Selonc l'escrit as anciens... 
Lors amassèrent les tresors 
De pierres et d'argent et d'ors. 
D'or et d'argent, por ce qu'il iérent 
Traitable et precieus, forgiérent, 
Vaissellementes et monnoies, 
Fremaus, aneaus, noeaus, corroies; 
De fer dur forgiérent les armes,
Couteaus, espées et guisarmes, 
Et glaives et cotes maillées, 
Por faire a lor voisins meslées.
Lors firent tors et roilleïs, 
Et murs a creneaus tailleïs;
Chasteaus fermérent et cités, 
Et firent grans palais listés 
Cil qui les tresors assemblèrent; 
Car tuit de grant paor tremblérent 
Por les richesces assemblées, 
Qu'éles ne lor fussent emblées, 
Ou par quelque forfait tolues. » 

(Jean de Meung, Le Roman de la Rose, II).

D'interminables digressions coupent çà et là son récit, et arrêtent l'action; il y expose toutes ses connaissances sa philosophie, dans les lettres et dans les sciences. Il traduit Platon, Pythagore, Virgile, Ovide. Lucain, Cicéron, Horace, Juvénal, Suétone, Solin, Claudien, l'Almageste de Ptolémée, les Institutes de Justinien : c'est un amas indigeste de connaissances confuses, une encyclopédie sans méthode. Malgré ces défauts, le poème de Jehan de Meung parut une oeuvre admirable à ses contemporains. Les esprits commençaient à se tourner vers les trésors de l'Antiquité; le Roman de la Rose annonçait la Renaissance; aussi fut-il accueilli comme le plus parfait ouvrage qui ait jamais été écrit en français; il eut même tant d'admirateurs, qu'on dut bientôt redouter les effets pernicieux de sa morale relâchée. Gerson composa un traité pour condamner les erreurs de Jehan de Meung; mais, en combattant ses doctrines, il rendait hommage à son érudition, et proclamait que personne en France ne pouvait lui être comparé. La Rose représente la femme aimée; cependant l'éditeur de 1538 expliqua la fable dans un sens religieux, la Rose étant l'état de grâce ou la Vierge elle-même; pour les alchimistes, la Rose était la pierre philosophale. (H. D.).



En bibliothèque - Le Roman de la Rose a été publié par Méon, 1813, 4 vol. in-8°.

En librairie - Guillaume de Lorris, Le Roman de la rose, Flammarion (GF), 1999. Guillaume de Lorris et Jean de Meun, Le Roman de la rose, Le Livre de Poche, 1992.

Christine de Pisan, Jean Gerson, Jean Montreuil, Le débat sur le roman de la rose, Slatkine, 1996.

Jean Renart et Félix Lecoy, Le Roman de la Rose ou Guillaume de Dôle, Honoré Champion, 1995. - Armand Strubel, La Rose, Renart et le Graal, la littérature allégorique en France au XIIIe siècle, Honoré Champion, 1989. - Jean Dufournet, Etudes sur le roman de la Rose de Guillaume de Lorris, Honoré Champion, 1983.

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