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Au
tournant du XVIe siècle, le continent
nord-américain n'était en rien un espace vide. Il était peuplé par
une mosaïque de nations autochtones
aux organisations politiques, sociales et économiques extraordinairement
variées. Des confédérations puissantes, comme celle des Haudenosaunee,
ou Iroquois, dans le Nord-Est, avaient
mis en place des systèmes de gouvernance sophistiqués. Dans le Sud-Est,
des sociétés hiérarchisées, héritières de la culture du Mississippi,
vivaient dans de grands centres urbains organisés autour de tertres monumentaux,
comme à Cahokia, près de l'actuelle Saint-Louis.
Dans les Grandes Plaines, des peuples
nomades suivaient les troupeaux de bisons, tandis que dans l'aride Sud-Ouest,
les Pueblos menaient une vie agricole sédentaire
dans des villages aux allures de forteresses. Ces sociétés étaient traversées
de dynamiques de commerce, d'alliances et de conflits. L'arrivée des Européens
fit basculer l'histoire de ce territoire dans une ère radicalement nouvelle.
Le premier contact
durable avec les Européens fut espagnol. Après les voyages de Christophe
Colomb dans les Caraïbes, les explorateurs
ibériques remontèrent rapidement vers le nord. Juan
Ponce de León explora la Floride en 1513.
Quelques décennies plus tard, la quête de fabuleuses richesses poussa
des expéditions dévastatrices à travers le continent. Celle d'Hernando
de Soto, de 1539 Ã 1542, traversa le Sud-Est depuis la Floride jusqu'au-delÃ
du Mississippi, semant violence et
épidémies, désorganisant de nombreuses chefferies autochtones. Simultanément,
Francisco Vásquez de Coronado, cherchant les
mythiques Sept Cités d'Or de Cibola, remonta du Mexique
jusqu'au Kansas actuel, traversant les territoires
des Pueblos et des tribus des Plaines. Ne trouvant pas d'or, l'Espagne
se désintéressa un temps de ces marges. Cependant, pour protéger la
route de ses galions chargés d'argent qui longeaient la Floride par le
Gulf Stream, elle fonda en 1565 le poste fortifié de San AgustÃn, Saint
Augustine, la plus ancienne cité d'origine européenne occupée de façon
continue sur le territoire actuel des États-Unis. Plus tard, au début
du XVIIe siècle, des missionnaires et
des colons établirent un chapelet de missions et de villages fortifiés
au Nouveau-Mexique, imposant le christianisme
et le travail forcé aux Pueblos, non sans résistances sanglantes.
Cependant, le coeur
de l'histoire coloniale qui allait donner naissance aux États-Unis prit
racine sur la côte atlantique, sous l'impulsion de l'Angleterre.
La première tentative anglaise fut un échec : la mystérieuse colonie
de Roanoke, établie en 1587 sur une île de la côte de l'actuelle Caroline
du Nord, disparut sans laisser de traces, abandonnée dans les limbes
des énigmes historiques. Au début du XVIIe
siècle, le contexte avait changé. L'Angleterre élisabéthaine avait
défait l'Invincible Armada espagnole, et l'idée de contester le monopole
ibérique sur les Amériques gagnait du
terrain. L'entreprise coloniale ne fut pas
menée par l'État, mais par des compagnies privées, des sociétés par
actions auxquelles la Couronne accordait des chartes. En 1607, la Virginia
Company fonda un fort sur une île marécageuse de la rivière
James, qu'elle nomma Jamestown. Ce fut le début d'un véritable calvaire.
Les colons, pour beaucoup des gentlemen peu habitués aux travaux manuels,
cherchaient de l'or au lieu de cultiver la terre. La famine, le paludisme
et les conflits avec la puissante confédération Powhatan, dirigée par
le chef éponyme, faillirent anéantir la colonie à plusieurs reprises,
comme lors du terrible temps de la faim de l'hiver 1609-1610.
Le salut vint
d'une plante, le tabac. Introduit par John Rolfe en Virginie,
son succès commercial en Europe fut fulgurant et structura toute la société
coloniale. La culture du tabac était vorace en terres et en main-d'oeuvre.
Ce besoin insatiable de bras façonna un système social dual. D'un côté,
le système des engagés : de jeunes Européens, principalement
anglais, qui vendaient leur liberté de travail pour une durée de quatre
à sept ans en échange de la traversée de l'Atlantique. Leur condition
était rude et beaucoup mouraient avant la fin de leur contrat. De l'autre
côté, l'esclavage. En 1619, un navire corsaire
hollandais débarqua une vingtaine d'Africains volés à un négrier portugais.
Bien que leur statut initial fût ambigu, proche de celui d'engagés, les
décennies suivantes virent la lente et terrible cristallisation d'un système
d'esclavage raciste héréditaire, défini par la loi. La frontière entre
servitude et esclavage se durcit, la couleur de la peau devenant le marqueur
indélébile de la servitude perpétuelle. L'expansion des plantations
de tabac le long des rivières de la baie de Chesapeake repoussa sans cesse
la frontière, alimentant des guerres sporadiques avec les Powhatans, dont
la grande offensive de 1622 décima un tiers des colons anglais, entraînant
en retour des représailles d'une férocité sans limite.
Plus au nord, une
tout autre vision coloniale émergeait. En 1620, un groupe de séparatistes
religieux anglais, que l'Histoire appellera les Pères pèlerins,
traversa l'Atlantique à bord du Mayflower. Ils ne visaient pas
la Virginie, mais atterrirent bien plus au nord, sur la côte rocheuse
du cap Cod, où ils allaient bientôt fonder la ville de Plymouth. Avant
de débarquer, les hommes rédigèrent et signèrent un pacte fondamental,
le Mayflower Compact, où ils s'entendaient pour former un "corps
politique civil" et se soumettre à des lois justes. Ce document, bien
que pragmatique et circonstanciel, incarna l'idée d'un gouvernement basé
sur le consentement des gouvernés. Leur première année fut marquée
par une mortalité effroyable, mais l'aide décisive d'un autochtone nommé
Squanto, qui avait lui-même vécu l'enlèvement et l'esclavage en Europe,
leur apprit à cultiver le maïs et à pêcher. La légende de Thanksgiving
se fonde sur la récolte d'automne 1621, partagée avec les Wampanoags,
un moment de coexistence fragile qui ne survivrait pas aux décennies suivantes.
La colonie de Plymouth
resta modeste, mais elle fut bientôt éclipsée par la Grande Migration
puritaine qui fonda la colonie de la baie du Massachusetts. Les puritains
n'étaient pas des séparatistes comme les Pèlerins; ils voulaient purifier
l'Église anglicane de l'intérieur. Mais
sous la pression des persécutions du roi Charles
Ier, des milliers d'entre eux, souvent
des familles entières appartenant à la classe moyenne instruite, choisirent
l'exil. Sous la direction de John Winthrop, ils fondèrent Boston
en 1630. Winthrop, à bord de l'Arbella, prononça un sermon où
il imaginait leur nouvelle société comme une "Cité sur une colline",
observée par le monde entier. La société puritaine était une théocratie
intolérante, centrée sur la congrégation et un respect strict du dogme
calviniste. La dissidence n'y était pas
admise. Roger Williams, qui prônait la séparation de l'Église et de
l'État et le respect des terres indiennes, fut banni en 1636; il s'enfuit
et fonda la colonie de Rhode Island,
qui devint un havre de tolérance religieuse. Anne Hutchinson, une théologienne
charismatique qui contestait l'autorité des ministres, fut excommuniée
et bannie pour hérésie, et dut s'exiler dans le Rhode Island puis Ã
New York, où elle périt avec les siens lors d'un raid autochtone. L'orthodoxie
puritaine était la loi, et sa transgression menait à l'exclusion, comme
en témoignent les procès des sorcières de Salem en 1692, ultime spasme
d'une théocratie déclinante, où la peur
de l'invisible et les tensions sociales conduisirent à l'emprisonnement
et à l'exécution de vingt personnes, accusées de sorcellerie
sur la foi de témoignages imaginaires.
Parallèlement Ã
ces colonies anglaises, d'autres puissances européennes s'installaient,
créant une tapisserie impériale complexe. Le long du fleuve Saint-Laurent
et des Grands Lacs, la France
avait établi une colonie fondée sur le commerce des fourrures. La Nouvelle-France
(= Canada français + Louisianne française), bien que peu peuplée comparée
aux colonies anglaises, déployait un immense arc territorial, depuis Québec
jusqu'à La Nouvelle-Orléans, fondée
en 1718. Les coureurs des bois et les missionnaires jésuites
tissaient des liens diplomatiques et commerciaux profonds avec les nations
autochtones, créant un système d'alliances souple mais qui enserrait
les colonies britanniques. Sur la côte atlantique, les Néerlandais fondèrent
la Nouvelle-Néerlande et sa capitale, La Nouvelle-Amsterdam, sur l'île
de Manhattan, achetée aux Lenapes en 1626. Cette colonie, gérée par
la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, était un comptoir commercial
cosmopolite, moins préoccupé de pureté religieuse que de profits. Cette
enclave au coeur du territoire revendiqué par l'Angleterre était une
épine stratégique. En 1664, pendant une guerre anglo-néerlandaise, une
flotte anglaise s'empara de la colonie sans combat. Renommée New
York en l'honneur du duc d'York, elle devint une pièce maîtresse
des colonies anglaises. Le système de patroons néerlandais, de
grands domaines féodaux, et la diversité ethnique et religieuse persistèrent,
donnant à New York un caractère singulier dès ses origines.
Le Sud connut un
développement tout aussi distinct. La colonie de Caroline, accordée par
charte à un groupe de nobles, les Lords Propriétaires, développa un
système profondément esclavagiste. Ses colons vinrent en partie de la
surpeuplée colonie anglaise de la Barbade,
important avec eux un modèle de plantation sucrière brutal. Bien que
le sucre ne s'y soit pas imposé, le riz et l'indigo, cultivés grâce
au savoir-faire technique d'esclaves venus spécifiquement des régions
rizicoles d'Afrique de l'Ouest, devinrent
les piliers de l'économie. La ville de Charleston devint le centre d'une
société esclavagiste où la majorité noire, dans les basses terres,
vivait dans des conditions d'une extrême dureté, sous la menace constante
de l'autorité des planteurs. Plus au nord, le philanthrope quaker
William Penn reçut une immense concession de terres, la Pennsylvanie,
en 1681. Il en fit une "sainte expérience" fondée sur la liberté
de conscience, le pacifisme et des relations équitables avec les Lenapes.
Philadelphie, la "cité de l'amour fraternel",
devint rapidement l'une des villes les plus prospères et les plus cosmopolites
d'Amérique du Nord. La dernière des treize
colonies à être fondée fut la Géorgie,
en 1732, conçue par James Oglethorpe comme une colonie tampon contre les
Espagnols de Floride et comme un refuge pour les débiteurs incarcérés
en Angleterre. On y interdisit d'abord l'alcool et l'esclavage, une prohibition
utopique qui fut levée face aux impératifs économiques.
Le XVIIIe
siècle fut marqué par une transformation profonde des colonies, que l'on
nomme parfois anglicisation. Les élites coloniales se mirent Ã
consommer les produits manufacturés britanniques, à construire des demeures
de style géorgien, à lire les journaux de Londres
et les oeuvres des Lumières. Ce fut aussi une
ère de conflits impériaux incessants. Les rivalités franco-britanniques
pour le contrôle du continent nord-américain éclataient en guerres successives,
dont les noms résonnent dans les mémoires comme autant d'échos lointains
: guerre du Roi Guillaume, guerre de la Reine Anne, guerre du Roi George.
Ces conflits étaient des prolongements coloniaux des guerres dynastiques
et commerciales européennes, et ils impliquaient systématiquement des
alliances avec les nations autochtones, chacun jouant un camp contre l'autre.
Le point culminant fut la guerre de Sept
Ans, connue sous le nom de French and Indian War en Amérique.
De 1754 à 1763, Britanniques et Français, avec leurs alliés autochtones
respectifs, s'affrontèrent pour le contrôle de la riche vallée de l'Ohio.
Un jeune officier de la milice virginienne, George
Washington, connut ses premières armes lors d'un accrochage malheureux
à Fort Necessity. La guerre, d'abord défavorable aux Britanniques, bascula
avec la prise de Québec par le général James Wolfe en 1759. Le traité
de Paris de 1763 expulsa la France de l'Amérique du Nord continentale.
Le Canada et toute la région à l'est du Mississippi passèrent sous contrôle
britannique.
Cette victoire totale,
qui semblait ouvrir une ère de grandeur impériale sans partage, contenait
en germe la rupture. Débarrassés de la menace française, les colons
n'avaient plus le même besoin de la protection militaire de Londres. Le
gouvernement britannique, lourdement endetté par la guerre, estima que
les colonies devaient contribuer à leur propre défense et aux frais de
l'Empire. La Proclamation royale de 1763, interdisant la colonisation
à l'ouest des Appalaches pour apaiser les
nations autochtones et éviter de nouveaux
conflits, fut ressentie par les colons, spéculateurs et pionniers, comme
un acte de tyrannie qui les privait des fruits de leur victoire. L'ère
coloniale, qui avait vu s'implanter sur les rivages atlantiques une mosaïque
de sociétés distinctes mais de plus en plus interconnectées (le Sud
esclavagiste du tabac, le Nord commerçant et puritain, les enclaves de
tolérance, et une cité marchande comme New York) touchait à sa fin.
Le parfum de la révolte commençait à flotter dans l'air, nourri par
des décennies d'autonomie locale, de pensée des Lumières et de ressentiment
croissant contre un Parlement lointain qui prétendait désormais légiférer
en maître absolu sur un peuple qui se voyait déjà comme autre. |
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