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Philosophie morale et politique
Le respect

Le respect est une attitude ou une disposition à considérer une personne (ou parfois une chose) comme ayant une valeur qui mérite reconnaissance, et qui limite ou oriente la manière dont on peut légitimement agir à son égard, mais la notion recouvre en réalité plusieurs formes distinctes, qui ne se recoupent. Le respect est tantôt principe rationnel universel, tantôt attitude sociale, tantôt enjeu de reconnaissance politique. Mais il reste toujours lié à l'idée qu'il existe une manière de traiter autrui qui prend en compte ce qu'il est, plutôt que de le réduire à un simple instrument. Respecter, c'est reconnaître que l'autre n'est pas à ma disposition, qu'il a une valeur qui limite mon pouvoir et qui demande une attention réelle. C'est cette tension entre l'universel et le particulier, entre le formel et le substantiel, entre le droit et le soin, qui fait la richesse et la difficulté philosophique du respect.

L'étymologie latine, respectus, renvoie à l'action de regarder en arrière, de prendre en considération, de ménager. Le respect suppose donc un regard qui s'arrête, qui ne réduit pas l'autre à un objet ou à un moyen. Il n'est ni une politesse ni une forme de déférence sociale, et il se distingue de la crainte, de l'admiration et de l'estime : on peut craindre sans respecter, admirer sans respecter, estimer quelqu'un pour ses performances sans lui accorder le respect moral dû à toute personne. La question philosophique centrale est alors : que respecte-t-on (la loi morale, la personne, la dignité, l'autonomie, la nature, la culture, les institutions), et pourquoi?

Kant occupe une place décisive. Chez lui, le respect (Achtung) est un sentiment singulier : il n'est pas pathologique, c'est-à-dire produit par des inclinations sensibles, mais il naît de la conscience de la loi morale. Le respect est le sentiment que la raison produit en nous lorsque nous nous représentons la loi morale comme une autorité qui nous oblige. Il ne s'agit pas d'un sentiment passif mais d'un mobile pratique : c'est parce que nous respectons la loi morale que nous agissons par devoir. De là découle le respect des personnes : la personne est une fin en soi, elle a une dignité (Würde) et non un prix (Preis). La formule de l'humanité commande de traiter l'humanité, en soi et en autrui, toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme un moyen. Respecter autrui, c'est reconnaître en lui un sujet autonome, capable de se donner sa propre loi, et donc ne pas le manipuler, ne pas le contraindre injustement, ne pas le réduire à un instrument. Ce respect est universel et égal : il est dû à toute personne, indépendamment de ses qualités, de ses actes ou de son statut. Kant en tire aussi un devoir de respect de soi : la servilité, l'auto-avilissement, le mensonge envers soi-même sont des manquements au respect que l'on se doit.

Une distinction devenue classique, formulée par Stephen Darwall, aide à clarifier les usages. Le respect de reconnaissance (recognition respect) est la reconnaissance d'un statut moral ou normatif : reconnaître quelqu'un comme personne, comme citoyen, comme titulaire de droits, c'est lui accorder un respect qui n'est pas une évaluation de ses mérites. Le respect d'appréciation (appraisal respect), au contraire, est une estime positive fondée sur des qualités, des accomplissements ou une conduite. Le premier est universel et obligatoire; le second est particulier et mérité. Confondre les deux conduit à des injustices : on peut mépriser les capacités de quelqu'un tout en lui devant le respect moral, et l'on peut estimer quelqu'un sans pour autant lui reconnaître les droits élémentaires. Le respect de reconnaissance n'implique pas d'approuver les choix d'autrui : on peut respecter la personne tout en condamnant ses actes, tout en critiquant ses opinions. Il porte sur la personne comme source de valeur, non sur le contenu de ses décisions.

Le respect joue un rôle structurant en philosophie morale et politique. Il fonde l'idée de droits inaliénables, de tolérance et de pluralisme. Rawls fait du respect de soi-même, ou plutôt des bases sociales du respect de soi, "peut-être le bien premier le plus important" : une société juste doit permettre à chacun de se considérer comme un membre à part entière, de poursuivre un plan de vie rationnel et de voir ses engagements reconnus. Dans le libéralisme politique, le devoir de civilité demande aux citoyens de justifier leurs décisions par des raisons que tous puissent raisonnablement accepter : c'est une forme de respect intellectuel et politique envers ceux qui ne partagent pas nos convictions. Hegel et la tradition de la reconnaissance, reprise par Honneth, montrent que le respect n'est pas seulement une attitude individuelle : il se réalise dans des institutions. Honneth distingue l'amour (reconnaissance affective), le droit (reconnaissance juridique de l'égalité) et la solidarité (estime sociale). Le mépris, l'humiliation, la privation de droits sont des atteintes au respect qui blessent l'intégrité morale. Charles Taylor et les théories de la politique de la reconnaissance insistent sur le respect dû aux identités culturelles et aux minorités, tandis que Nancy Fraser articule reconnaissance et redistribution : le respect sans justice matérielle peut devenir une formule vide.

Le respect est aussi central dans l'éthique appliquée. En bioéthique, le principe de respect de l'autonomie du patient structure le consentement éclairé, la confidentialité, le droit de refuser un traitement. Le Rapport Belmont, aux États-Unis, place le respect des personnes parmi ses principes fondamentaux, à côté de la bienfaisance et de la justice. Mais le respect de l'autonomie entre en tension avec la bienfaisance, la protection des vulnérables et les convictions culturelles. Respecter une personne, est-ce respecter ses choix, même dangereux? Ou est-ce respecter ce qui est le meilleur pour elle? Le débat reste ouvert. Dans l'éducation, le respect de l'enfant suppose de ne pas le traiter comme un pur objet de formation, mais de reconnaître sa liberté en devenir. Dans le domaine des cultures, le respect des différences doit composer avec l'exigence de ne pas cautionner des pratiques qui nient le respect dû aux individus.

L'éthique environnementale a développé l'idée d'un respect pour la nature. Paul Taylor, dans Respect for Nature, défend une attitude morale de considération pour tous les êtres vivants, fondée sur leur valeur propre. Albert Schweitzer parlait de "respect de la vie" (Ehrfurcht vor dem Leben). On peut aussi respecter des institutions, des lois, des oeuvres, des morts, des symboles, dans la mesure où ils portent une valeur qui excède l'utilité immédiate. Mais le respect des institutions ou des autorités n'est pas nécessairement moral : il peut être conventionnel, hiérarchique, voire oppressif. C'est pourquoi la philosophie distingue le respect comme reconnaissance de la dignité égale et le respect comme déférence à une position supérieure. Le premier est horizontal et égalitaire; le second est vertical et souvent inégalitaire.

Le concept de respect n'est pas sans ambiguïté. Il peut servir à maintenir une distance, à exclure, à imposer un silence. La formule "respecte l'autorité" peut signifier "obéis sans discuter". Une société peut rendre hommage au respect tout en perpétuant des mépris structurels. Les critiques féministes et postcoloniales rappellent que le respect abstrait de la personne peut ignorer les relations de dépendance, les contextes de domination et les injustices matérielles. L'éthique du care insiste sur un respect relationnel, attentif aux besoins concrets, plutôt qu'un respect purement formel. Mais ces critiques ne détruisent pas l'idée de respect : elles l'approfondissent. Le respect demeure un concept charnière entre l'éthique et la politique, entre la reconnaissance de l'égale dignité et l'exigence de conditions sociales qui la rendent effective. Il est à la fois un sentiment moral, un devoir, une vertu, un principe de justice et une pratique de relation. 

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