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Le devenir

Devenir c'est être en voie d'être, être fait par un changement ou une transformation ce qu'on n'était pas; passer d'une situation, d'un état à un autre.

La question du principe du devenir ne remonte qu'à Hegel, le premier a fait du principe du devenir l'origine d'une grande doctrine métaphysique. Mais c'est avec Héraclite que ce principe  dans la philosophie européenne. 

Le monde sensible ne paraissait à Héraclite qui une perpétuelle illusion, et cette croyance fut développée par lui dans la doctrine de l'écroulement perpétuel des choses. « Tout coule»,  disait-il. Tout passe, rien ne subsiste; les choses du monde sont semblables à un fleuve, où l'onde chasse l'onde, pour être chassée à son tour; les choses naissent et périssent sans arriver jamais à la plénitude de l'être; elles sont dans un mouvement continuel de génération et de mort, dans un perpétuel devenir.

« Ceux qui sont nés, disait Héraclite, veulent être vivants pour être morts et se reposer, et ils laissent des fils sur la terre pour devenir des morts à leur tour. »
En un mot, dans cet éternel mouvement, dans ce flux et reflux constant de toutes choses, nous ne faisons que vivre notre mort et mourir notre vie. On le voit, c'est là un principe purement empirique, c'est la devenir phénoménal.

A cet écoulement perpétuel, Mélissus opposait l'unité rationnelle de l'être et raisonnait ainsi : 

« Si rien n'était, on n'en dirait pas quelque chose comme d'un être; mais si quelque chose est, ou il est engendré, ou il est toujours. D'abord s'il est engendré, il est engendré de l'être ou du non-être; mais du non-être, c'est impossible, car rien ne peut être fait du non-être, aucun être et moins encore l'être absolu; et de l'être, c'est encore impossible car alors l'être serait, et ne serait pas engendré. L'être n'est donc pas engendré, l'être est donc éternel. De même aussi l'être ne sera pas altéré, car l'être ne saurait se changer en non-être, et il ne pourrait pas davantage se changer en être, parce que l'être demeurerait alors et ne périrait pas. Ainsi l'être n'est pas engendré, et il ne périra pas; il a donc toujours été et il sera. » (Mélissus, dans Simplicius, Phys., I, 22).


Le principe du devenir ne provoqua pas moins d'attaques et de réfutations dans l'Antiquité que dans les Temps modernes. Nous venons de voir comment l'idéaliste Mélissus le réfutait. Les Mégariques ne furent pas moins ardents à le combattre. Très dogmatique, cette école niait le mouvement et en général le devenir, par des arguments qui on appelle encore sophistiques, et dont voici le principal :

« Si quelque chose se fait, ce doit être ou ce qui est ou ce qui n'est pas. Mais ce qui est est et ne se fait pas, et ce qui n'est pas ne peut subir aucune affection, ni, par conséquent, se faire : donc rien ne se fait. »
Que ce soit là un sophisme, les habiles le décideront; mais toujours est-il que personne ne l'a encore réfuté.

Dans les Temps modernes nous retrouvons le principe du devenir dans la doctrine hégélienne. Ce n'est pas ici le lieu d'exposer en détail la philosophie de Hegel; nous n'en exposerons que ce qui est nécessaire pour comprendre le principe du devenir. Le système hégélien, sévère, rigoureux, aride, sans poésie, est irréprochable au point de vue logique. Ce qui en fait l'originalité, c'est qu'en lui le réalisme et l'idéalisme s'unissent et se confondent dans une formule qui identifie le réel et le rationnel. Le but de la philosophie est donc de montrer comment le fini existe dans l'infini, comment l'absolu se développe, comment l'idée qui le représente se réalise graduellement en parcourant les sphères de la logique, de la nature et de l'esprit, pour rentrer de nouveau dans l'idée absolue, où s'annule tonte opposition. C'est là ce qu'on appelle le processus hégélien, en d'autres termes le perpétuel devenir. 

Ainsi une unité suprême, incompréhensible, ineffable, comme l'unité des Alexandrins, où le fini et l'infini, l'être et le néant s'unissent en se confondant; puis cette unité s'oppose à elle-même, se détermine et commence a devenir, puis revêtant successivement diverses formes, elle rentre en elle-même, après une évolution fixe et fatale. Ces évolutions de l'idée sont les évolutions mêmes du monde.

« Selon la méthode des sciences, il faut à l'origine se placer dans l'idée; c'est alors une oeuvre admirable que de la développer, de trouver dans les lois nécessaires de son déploiement les lois de la réalité représentées, de voir cette réalité tendre et parvenir sans cesse, de lus en plus, à s'élever jusqu'à l'idée et à se faire elle, enfin la nature et l'histoire comme de sublimes incarnations de l'idéal. » (Renouvier, Philosophie moderne).
Cette unité, qui renferme à la fois l'être et le néant, semble une contradiction. Mais remarquons-le, lorsque Hegel dit : « L'être est identique au non-être  », il n'entend pas parler de l'être concret, mais de l'être abstrait et indéterminé. Que pouvons-nous savoir, en effet, de cet être indéterminé? Qu'en pouvons-nous affirmer? Rien. Dans ce sens il est pour nous comme s'il n'existait pas, il est identique au non-être. Cette contradiction apparente en logique, mais réelle quand l'être se détermine, est la condition même de la vie, qui n'a lieu que par une sorte de compromis entre le néant et l'être, cette double source de tout devenir. Tous les contraires, unis et confondus dans l'éternel sans nom, doivent se trouver séparés dans la réalité, comme lois de nos conceptions et de toute expression vitale.

La philosophie de Herbert Spencer est également une forme de la philosophie du devenir. (PL).

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Dictionnaire Idées et méthodes
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