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Sophisme

Le mot sophisme a pris dans la langue courante un sens défavorable et paraît impliquer l'idée de mauvaise foi; mais les logiciens l'emploient volontiers pour désigner toute erreur de raisonnement, et la distinction du sophisme et du paralogisme tend à tomber en désuétude. On entend par sophisme tout raisonnement erroné, et, à ce point de vue, le sophisme est une des trois grandes espèces d'erreur, les deux autres étant l'illusion (erreur de perception) et le préjugé (erreur de jugement). Il est vrai, qu'au dire de certains auteurs, toute erreur serait au fond une erreur de raisonnement et par conséquent un sophisme, mais cette thèse ne peut se soutenir qu'à la condition de supposer, à la base de toute perception et de tout jugement, un raisonnement inconscient. Même alors, il y aura toujours lieu de distinguer ces sophismes implicites des véritables sophismes qui se produisent au cours de raisonnements faits avec une parfaite conscience, c.-à-d. où l'esprit pense distinctement et tour à tour les prémisses et la conclusion.

Aristote, qui a le premier traité des sophismes, dans le traité qui porte le titre d'Arguments sophistiques distinguait des sophismes de diction et de pensée, selon que l'erreur du raisonnement vient des mots par lesquels on l'exprime ou des idées et des jugements dont il se compose. Les principaux sophismes de diction ou sophismes verbaux sont l'équivoque et l'amphibologie, la première résultant de l'ambiguïté des termes, la seconde de l'ambiguïté des constructions grammaticales. On peut ranger dans la même classe : le sophisme de l'étymologie, qui consiste à raisonner des choses d'après l'étymologie des noms qu'elles portent, comme si leurs noms étaient nécessairement l'expression exacte de leur nature; le sophisme de l'abstraction réalisée, qui consiste à prendre pour des êtres les qualités et relations des choses transformées par le langage en substances et à raisonner en conséquence; le sophisme des distinctions verbales, qui consiste à distinguer des choses, au fond identiques, parce que le langage se trouve avoir deux termes distincts pour les désigner, etc. Les sophismes de pensée étaient divisés par l'ancienne logique en sophismes d'induction et sophismes de déduction, et cette division demeure encore aujourd'hui la plus naturelle. Stuart Mill a proposé, il est vrai, une classification différente dont voici le tableau :
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Sophismes
de simple inspection
1 - sophismes a priori. 
d'inférence de preuve non distinctement
conçue
     2 - sophismes de confusion.
de preuve
distinctement
concue
Inductifs 3 sophismes d'observation
4 - sophismes de généralisation
Déductifs 5 - sophismes de raisonnement
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La première classe contient tous les jugements qu'on admet a priori comme évidents; c.-à-d., en somme, tous les préjugés; mais les préjugés ne sont pas, à proprement parler, des sophismes. Sans doute, bon nombre d'entre eux ont été, à l'origine, de faux raisonnements; mais la plupart de ceux qui y croient en ignorent l'origine. Tous ceux qui redoutent le nombre treize savent-ils que ce nombre n'est devenu redoutable qu'à la suite du dernier repas de Jésus avec ses disciples? la force d'un préjugé ne lui vient pas des prémisses dont il a été autrefois la conclusion elle lui vient du sentiment et de l'habitude, et c'est pourquoi un préjugé survit souvent à sa réfutation : la logique peut avoir raison d'un simple sophisme; elle est impuissante devant un préjugé. D'autre part, si on rétablit les raisonnements (presque toujours inductifs) dont certains préjugés ont pu être primitivement les conclusions, ils rentrent alors dans quelques-unes des autres classes. Tout sophisme véritable est donc un sophisme d'inférence.

Parmi les sophismes de confusion, Stuart Mill range les sophismes résultant de l'ambiguïté des termes, ou sophismes verbaux, dont nous venons de parler, la pétition de principe et l'ignorance de la question, qu'on rattache d'ordinaire aux sophismes déductifs parce qu'ils se produisent toujours dans l'emploi de la déduction. Du reste, les sophismes verbaux eux-mêmes, ou sont de simples erreurs ou, en tant qu'ils impliquent un raisonnement, sont des déductions fautives, des syllogismes à quatre termes. Tous les sophismes se ramènent donc aux deux grandes classes des sophismes inductifs et déductifs. Les prétendus sophismes d'observation de Stuart Mill, qui consistent, soit à ne pas voir les faits ou leurs circonstances; soit à les mal voir, ne sont pas non plus, pris en eux-mêmes, des sophismes ce sont de simples erreurs d'où résultent, il est vrai; des sophismes, à savoir les inductions auxquelles ces observations incomplètes ou inexactes servent de base. 

Les sophismes proprement inductifs nous paraissent se ramener à trois : le dénombrement imparfait, l'ignorance de la cause et la fausse analogie. Le premier, qui serait mieux nommé sophisme de l'induction par simple énumération, consiste à tirer une conclusion générale d'un plus ou moins grand nombre de cas sans rechercher les cas négatifs ou sans en tenir compte et, par conséquent, sans déterminer aucune cause. Peu importe, d'ailleurs, que la conclusion soit vraie en elle-même elle est sophistique par cela seul qu'elle est tirée d'une simple énumération, sans exclusion des cas négatifs et sans preuve de la causalité

Exemples : Il y a toujours eu des guerres, donc il yen aura toujours; ou encore : tous les corps en mouvement finissent par s'arrêter : donc tout mouvement a une fin (omission des cas négatifs : les mouvements célestes; omission de la cause : la résistance du milieu extérieur), etc.
Le sophisme de l'ignorance de la cause (non causa pro causa) consiste à prendre pour cause un antécédent plus ou moins constant. Les logiciens scolastiques l'appelaient aussi : Post hoc ergo propter hoc ou cum hoc ergo propter hoc
Exemples : l'eau monte dans le tube dès qu'on a fait le vide; donc le vide est la cause de l'ascension de l'eau. La présence d'une comète dans le ciel a été accompagnée de grands désastres; donc toute comète est un fléau, etc.
La fausse analogie consiste à conclure d'une chose à une autre en raison d'une ressemblance accidentelle et en dépit d'une différence essentielle.
Exemples : le pouvoir du père dans la famille est absolu et irresponsable; l'État ressemble à la famille; donc le pouvoir du chef de l'État doit aussi être absolu et irresponsable. La Terre est habitée; la Lune est analogue à la Terre; donc la Lune doit être habitée, etc. 
Les sophismes déductifs peuvent se produire, soit dans les déductions immédiates (conversion et opposition des propositions), soit dans les déductions médiates (syllogismes et démonstrations). Le sophisme de conversion le plus fréquent consiste à convertir simplement une proposition universelle affirmative. 
Exemples : tous les esprits puissants ont de larges cerveaux, donc tout large cerveau appartient à un esprit puissant. Si un humain a la fièvre, il a chaud; or, cet humain a chaud, donc il a la fièvre. 
Le sophisme d'opposition le plus fréquent consiste à conclure de la fausseté d'une proposition la vérité d'une proposition contraire. 
Exemple : il est faux que tout humain soit menteur, donc aucun humain n'est menteur.
Les sophismes de déduction médiate consistent à tirer de certaines prémisses la preuve apparente d'une conclusion qui en réalité n'est pas prouvée, soit parce que cette conclusion est au fond identique à ces prémisses mêmes et par conséquent aussi incertaine qu'elles, soit parce qu'elle est différente de la vraie conclusion qui dérive de ces prémisses, soit enfin parce que les prémisses sont telles qu'on n'en peut tirer aucune conclusion. Dans le premier cas, on se trouve en présence de la pétition de principe qui consiste à prendre pour accordée la proposition même qu'il s'agit de démontrer, en un mot à prouver ou à expliquer une chose par elle-même. 
Exemples : ce qui est évident est vrai; car cette proposition elle-même (que ce qui est évident est vrai) est évidente ; donc elle est vraie. L'opium fait dormir, car il a une vertu dormitive. 
Une forme plus compliquée de ce sophisme est le cercle vicieux qui consiste à prouver une proposition par une autre, laquelle ne peut se prouver elle-même que par la première. 
Exemples : ce qui est évident est vrai, car si l'évidence pouvait nous tromper, Dieu ne serait pas véridique. Or, il est évident que Dieu est véridique, donc il est vrai que l'évidence ne peut pas nous tromper. 
Dans le second cas, le sophisme est susceptible d'un assez grand nombre de formes dont les principales sont l'ignorance de la question, le sophisme de l'accident et le dénombrement imparfait. L'ignorance de la question (ignoratio elenchi) consiste à déplacer la question, c.-à-d. à prouver une proposition autre que celle qu'il s'agit de prouver. D'où il suit que les prémisses invoquées, si elles prouvent quelque chose, ne prouvent pas, en tout cas, la conclusion qu'on prétend en tirer. 
Exemple : il faut prouver que l'égoïsme est le principe unique de tous nos sentiments; on allègue des prémisses d'où il résulte que l'égoïsme entre toujours, à quelque degré, dans la composition de tous nos sentiments. 
Le sophisme de l'accident a été rapporté par quelques logiciens à l'induction. On en distingue deux formes : le sophisme de l'accident proprement dit, qui consiste à conclure de l'essence à l'accident (de ce qui n'est vrai qu'en général et d'une manière abstraite à ce qui est vrai dans un cas particulier), sophisme très fréquent dans les sciences morales et sociales, et le sophisme inverse qui consiste à passer du relatif à l'absolu (a dicto secundum quid ad dictum simpliciter) ou à conclure de l'accident à l'essence (de ce qui n'est vrai que sous une certaine condition et dans un cas particulier à ce qui est vrai en général). 

Dans cette seconde espèce de sophisme rentrent les syllogismes de la troisième figure à conclusion universelle.

Exemple  (l'on peut voir aussi des inductions sophistiques) : cet humain est intolérant, cet humain est religieux, donc tout humain religieux est intolérant. 
Le dénombrement imparfait dans la déduction consiste à appliquer à toutes les espèces d'un genre une conclusion qui n'a été prouvée que pour quelques-unes d'entre elles. Ces espèces sont le plus souvent deux ou plusieurs hypothèses rentrant dans une hypothèse plus générale. 
Exemple : A est plus grand ou plus petit que B; or, il n'est pas plus petit; donc il est plus grand. (On oublie l'hypothèse où A serait égal à B). 
Enfin, dans la troisième sorte de sophisme déductif, les prémisses sont telles qu'on n'en peut tirer de conclusion. C'est ce qui a lieu, par exemple, lorsqu'elles sont toutes les deux négatives, ou toutes les deux particulières, ou quand le moyen terme est pris les deux fois particulièrement, ou lorsqu'elles contiennent quatre termes. Ce dernier cas est un des plus fréquents; il résulte presque toujours de l'ambiguïté des termes. Telles sont les différentes sortes de sophismes.

La Logique de Port-Royal, qui les réunissait sous le nom de sophismes de l'esprit, admettait, en outre, des sophismes du coeur ou sophismes d'amour-propre, d'intérêt et de passion; et le chapitre que Nicole leur a consacré peut se lire encore aujourd'hui avec profit. Mais ces prétendus sophismes ne sont au fond que des illusions ou des préjugés; ou si, sous l'influence de causes purement morales, telles que l'amour-propre, l'intérêt on la passion, l'esprit fait de véritables, raisonnements au lieu de se contenter de simples affirmations sans preuve, même apparente, ces raisonnements rentrent nécessairement dans telle ou telle des catégories de sophismes inductifs et déductifs que nous venons d'énumérer. (E. Boirac).



En bibliothèque - Aristote, Organon, les Arguments sophistiques. - Port-Royal, Logique, 3e partie, ch. XIX et XX. - Stuart Mill, Logique, livre V. - Brochard, l'Erreur.
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