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L'ensemble
linguistique gé-pano-caraïbe constitue l'une des grandes familles
linguistiques proposées dans la classification des langues
amérindiennes d'Amérique du Sud .
Il s'agit d'une hypothèse macro-linguistique avancée principalement par
le linguiste Joseph H. Greenberg dans son ouvrage
controversé de 1987,
Language in the Americas, où il regroupe
un grand nombre de langues indigènes du continent en trois super-familles.
Dans cette classification, Greenberg inclut sous le label gé-pano-caraïbe
un ensemble hétérogène comprenant notamment les familles gé, pano,
caraïbe, ainsi que plusieurs autres groupes linguistiques apparentés
ou isolats supposés reliés.
• Les
langues gé (jê, géan ou jéan), parlées principalement au Brésil ,
notamment dans les régions du Centre-Ouest, du Sud-Est et du Nord-Est,
forment une famille bien établie. Elles se caractérisent par une morphologie
complexe, souvent polysynthétique, et par des systèmes phonologiques
comportant des contrastes tonals ou d'autres particularités prosodiques.
Ces langues présentent également des traits typologiques marquants, tels
que des structures verbales à alignement ergatif ou actif, et une organisation
sociale reflétée dans leur grammaire.
• Les langues
pano (langues panoanes), quant à elles, sont réparties surtout dans
l'ouest de l'Amazonie ,
dans les zones frontalières du Pérou ,
du Brésil et de la Bolivie .
Elles sont typologiquement proches les unes des autres, avec une morphologie
agglutinante, une riche expressivité verbale et une tendance à la préfixation.
Elles partagent aussi un certain nombre de racines lexicales et des structures
syntaxiques similaires, ce qui renforce leur appartenance à une même
famille linguistique reconnue.
• Les langues
caraïbes (karib), répandues depuis les Antilles
jusqu'au nord de l'Amazonie (Venezuela ,
Guyanes ,
Brésil), forment une autre famille linguistique bien attestée. Ces langues
se distinguent par une forte tendance à l'incorporation nominale, une
grande richesse en verbes et des systèmes de marqueurs de personne complexes,
souvent marqués par des alternances phonologiques internes.
L'hypothèse gé-pano-caraïbe
vise à relier ces trois familles, ainsi que d'autres groupes plus petits
ou éteints. L'idée centrale est que ces langues partageraient une origine
commune profonde, remontant à plusieurs millénaires, ce qui les placerait
dans une même lignée historique.
Cependant, cette
hypothèse n'est pas largement acceptée dans la communauté linguistique
spécialisée. La plupart des linguistes considèrent que les similitudes
observées entre ces familles peuvent être le fruit de contacts prolongés,
d'emprunts lexicaux et structurels, ou de convergences typologiques, plutôt
que d'une parenté génétique directe. Les méthodes comparatives traditionnelles
(fondées sur la correspondance régulière des sons, la reconstruction
du proto-langage et la démonstration systématique de cognats) n'ont pas
permis de corroborer de manière convaincante la macro-famille gé-pano-caraïbe.
En particulier, les études lexico-statistiques et les tentatives de reconstruction
phonologique n'ont pas abouti à des résultats reproductibles ou robustes.
Malgré ces critiques,
certains travaux récents en typologie,
en linguistique historique et en phylogénétique linguistique étudient
à nouveau les liens potentiels entre ces groupes, en se basant sur des
bases de données plus fines et des méthodes computationnelles. Ces recherches
ne visent pas nécessairement à valider l'hypothèse greenbergienne dans
son ensemble, mais à identifier des zones de parenté ou de contact ancien
qui pourraient éclairer l'histoire linguistique et migratoire des populations
amérindiennes.
Les langues gé.
La famille gé (ou
jê) constitue un ensemble linguistique bien établi, principalement réparti
au Brésil, avec quelques langues historiquement attestées en Argentine
et au Paraguay .
Elle fait partie des familles linguistiques les plus étudiées parmi les
langues amérindiennes du Brésil et se distingue par une série de traits
phonologiques, morphologiques et syntaxiques communs, tout en présentant
une diversité interne notable. La classification interne des langues gé
a fait l'objet de plusieurs révisions au fil du temps, mais les travaux
les plus récents, en particulier ceux de Ribeiro et van der Voort (2010)
et de Nikulin et al. (2020), offrent une vision actualisée fondée sur
des critères linguistiques rigoureux, combinant comparaison lexicale,
phonologique
et morphologique.
La reconstruction
du proto-gé a permis d'identifier un noyau de traits communs : un système
consonantique riche incluant des occlusives aspirées, des fricatives,
et parfois des consonnes pré-nasalisées; une tendance à l'agglutination
avec des affixes verbaux nombreux; une distinction entre les noms comptables
et non-comptables; et une organisation sociale profondément intégrée
dans la grammaire, notamment à travers les
systèmes de noms et les formes de politesse.
Le tronc central
de la famille gé est traditionnellement divisé en deux branches principales
: le sous-groupe gé central et le sous-groupe gé méridional, auxquels
s'ajoutent plusieurs langues ou groupes périphériques dont l'affiliation
exacte a longtemps été discutée.
Le
sous-groupe gé central.
Le gé central regroupe
essentiellement les langues du plateau brésilien, notamment les langues
timbira, qui comprennent plusieurs variétés dialectales souvent considérées
comme des langues distinctes : le krĩkatà (canellao), le gavião (pykobjê),
le krahô, le krikati, le apinajé, le cerrado (ou pykobjê oriental) et
le timbira proprement dit. Ces langues partagent des innovations phonologiques
comme la perte ou la modification de certaines consonnes proto-gé, ainsi
que des traits grammaticaux communs, notamment dans le système de marqueurs
verbaux et la structure des noms de parenté.
Le
sous-groupe gé méridional.
Le sous-groupe gé
méridional comprend le kaingang et le xokleng. Le kaingang, parlé dans
les États du sud du Brésil (Rio Grande do Sul, Santa Catarina, Paraná,
et São Paulo), est la langue gé la plus parlée aujourd'hui, avec plusieurs
dizaines de milliers de locuteurs. Il se distingue par un système tonal
complexe (trois tons contrastifs) et une structure phonologique relativement
conservatrice. Le xokleng, autrefois plus étendu, est aujourd'hui parlé
par un petit nombre de personnes dans l'État de Santa Catarina; il présente
des similitudes étroites avec le kaingang, mais aussi des innovations
propres, notamment dans le domaine lexical et dans la morphologie verbale.
Gé
septentrional et oriental.
À ces deux grands
groupes s'ajoutent les langues appelées gé du nord ou gé septentrional,
qui incluent principalement le xavante et le xerente (aussi appelé akoé).
Ces deux langues, parlées dans l'État du Mato Grosso et du Tocantins ,
forment un sous-groupe cohérent, parfois désigné comme gé oriental.
Elles se caractérisent par un système phonologique réduit (avec notamment
l'absence de consonnes occlusives sourdes en position initiale), des processus
de nasalisation complexes et une morphologie très riche, notamment dans
la marque de la personne et de l'aspect.
Le xavante, en particulier, est connu pour son système de noms alternants
selon le sexe des interlocuteurs et pour son organisation sociale reflétée
dans la langue.
Langues
krahô-kayapó.
Une autre branche,
longtemps considérée comme marginale, est celle des langues kayapó (ou
krahô-kayapó). Elle inclut le mebêngôkre (kayapó proprement dit),
le krahô (parfois rattaché aux timbira, mais avec des liens plus étroits
avec le mebêngôkre), et d'anciennes variétés comme le gorotire ou le
xikrin. Le mebêngôkre, parlé dans le sud du Pará et le nord du Mato
Grosso, est une langue gé majeure, avec des milliers de locuteurs et une
documentation linguistique conséquente. Elle conserve de nombreux traits
archaïques du proto-gé, notamment un inventaire consonantique riche et
un système complexe de dérivation verbale.
Langues
éteintes et statuts en débat.
Parmi les langues
gé aujourd'hui éteintes, on compte le ofayé, parlé autrefois dans le
Mato Grosso do Sul, et qui, bien que partageant certains traits lexicaux
et phonologiques avec les langues gé, a longtemps été considéré comme
un isolat. Des travaux récents en ont toutefois confirmé l'appartenance
à la famille gé, en identifiant des correspondances régulières avec
le proto-gé. De même, le guató, langue éteinte du Pantanal ,
a parfois été proposé comme membre de la famille gé, mais cette affiliation
reste douteuse et n'est pas soutenue par des preuves solides.
Les langues pano.
La famille linguistique
pano, originaire de l'ouest de l'Amazonie, s'étend principalement à travers
les régions frontalières du Pérou, du Brésil et de la Bolivie, avec
quelques extensions historiques en Colombie .
Elle constitue l'une des familles linguistiques les mieux documentées
de la région, comptant une trentaine de langues, dont plusieurs sont encore
vivantes, tandis que d'autres sont éteintes ou ne subsistent que par des
traces lexicales. La classification interne des langues pano a été affinée
au fil des décennies grâce aux travaux de linguistes comme David Fleck,
Esther Matteson, R. M. W. Dixon, et plus récemment par des approches comparatives
et phylogénétiques.
La reconstruction
du proto-pano repose sur des correspondances phonologiques régulières,
un noyau lexical stable et des paradigmes morphologiques partagés. Le
proto-pano comportait probablement un système de voyelles orales et nasales
symétriques (/i, ɨ, u, e, o, a/ et leurs contreparties nasalisées),
un ensemble de consonnes occlusives, fricatives et affriquées, ainsi qu'un
système de préfixes verbaux marquant la personne du sujet et de l'objet,
un trait typologique caractéristique de la famille.
Le consensus actuel
reconnaît deux grandes branches principales au sein de la famille pano
: le groupe nawa et le groupe maindê, bien que certaines classifications
récentes proposent une structure plus nuancée, incluant des sous-groupes
intermédiaires ou des langues pivot. Une troisième catégorie comprend
des langues éteintes ou mal attestées, dont l'affiliation précise reste
incertaine.Cette classification reflète non seulement des relations historiques,
mais aussi des dynamiques de contact linguistique, de migration et d'isolement
géographique qui ont façonné la diversité actuelle de la famille. Les
langues pano, dans leur ensemble, partagent une typologie caractérisée
par l'agglutination, la préfixation verbale, la nasalisation vocalique,
et une sensibilité fine aux distinctions aspectuelles, modales et évidentielles.
Autant de traits qui renforcent leur unité génétique malgré leur diversité
interne.
Le
groupe nawa.
Le groupe nawa (ou
nawa-kashibo, souvent considéré comme le plus conservateur sur le plan
phonologique et lexical, inclut des langues comme le shipibo-konibo, l'isióna,
le kashibo, le kakataibo (parfois appelé kashinawa de l'Ucayali), et le
yaminawa (avec ses nombreuses variantes : yora, sharanahua, yaminawa proprement
dit, etc.). Le shipibo-konibo, parlé par des dizaines de milliers de personnes
dans la région de l'Ucayali au Pérou, est l'une des langues pano les
plus influentes et les plus documentées. Il conserve de nombreux traits
du proto-pano, notamment un système de voyelles nasalisées, une riche
morphologie verbale et un lexique stable. Le yaminawa, quant à lui, présente
une forte variabilité dialectale, au point que certaines de ses variantes
(comme le yora ou le sharanahua) sont parfois traitées comme des langues
distinctes. Ce groupe partage des innovations communes comme la préservation
des consonnes occlusives sourdes proto-pano, des préfixes verbaux spécifiques
et certaines constructions syntaxiques caractéristiques.
Le
groupe maindê.
Le groupe maindê
(ou pano-occidental) comprend des langues parlées plus à l'ouest, principalement
en Bolivie et dans le sud-est du Pérou, telles que le matsés (également
connu sous le nom de mayoruna), le matis, le kulina (bien que le kulina
soit parfois considéré comme une langue isolée ou un pont entre le pano
et d'autres familles), le demushbo, et le marubo. Ces langues se distinguent
par des innovations phonologiques spécifiques, notamment le passage de
certaines occlusives proto-pano en affriquées ou fricatives, ainsi que
par des systèmes verbaux marqués par une complexité accrue dans la catégorisation
aspectuelle et modale. Le matsés, en particulier, est connu pour son système
d'évidentialité sophistiqué et pour une grande richesse lexicale liée
à la faune et à la flore locales.
Langues
éteintes et classements débattus.
Parmi les langues
pano éteintes ou mal documentées, on compte le caripuna, le sinabo, le
tabatinga, le remo, le pisabo, et le kasharari, dont les données sont
souvent limitées à des listes de mots collectées par des missionnaires
ou des voyageurs au XIXe ou début XXe
siècle. L'affiliation précise de certaines de ces langues est incertaine,
bien que la plupart soient généralement considérées comme appartenant
à la famille pano sur la base de correspondances lexicales avec les langues
vivantes.
Une langue souvent
considérée comme une branche à part est le chakobo, parlé en Bolivie.
Bien qu'elle partage des traits lexicaux et grammaticaux indéniables avec
les langues pano, elle présente suffisamment d'archaïsmes et d'innovations
distinctes pour être parfois placée à la base de l'arbre pano, comme
langue soeur de tous les autres membres. Le pakaásnovos (ou nawa), une
langue éteinte du Brésil, est également parfois rattachée à ce groupe
basal.
On ajoutera que le
kulina, longtemps classé comme langue pano, fait aujourd'hui l'objet de
débats. Certains linguistes le considèrent comme une langue isolée avec
de nombreux emprunts au pano, tandis que d'autres soutiennent qu'il constitue
une branche divergente de la famille, peut-être issue d'un contact ancien
entre pano et arawak. De même, le poyanawa, langue aujourd'hui en revitalisation
au Brésil, a été longtemps considérée comme éteinte, mais son appartenance
au groupe yaminawa est désormais établie.
Les langues caraïbes.
La famille
caraïbe ou caribe, également appelée karib, est principalement située
dans le nord de l'Amérique du Sud, avec des extensions historiques dans
les Antilles. Sa classification interne reste complexe et discutée en
raison de la disparition de nombreuses langues et de données incomplètes.
Une classification courante, synthétisant les travaux de chercheurs comme
Gildea, Meira et Hoff, distingue plusieurs branches : le caribe de la Guyane,
le caribe du Nord, le caribe du Sud, le caribe du Pérou, Le panaré,
le carijona et diverses langues périphériques ou éteintes. Des regroupements
alternatifs existent, comme la proposition de Kaufman (2007) qui distingue
une douzaine de branches sans sous-groupes majeurs, soulignant ainsi la
diversité et la complexité de cette famille.
Le
caribe de la Guyane.
Le caribe de la
Guyane constitue le noyau central et le groupe le plus diversifié. Il
comprend notamment le kalina (ou galibi, caribe proprement dit), parlé
en Guyane Française ,
au Suriname ,
au Guyana
et au Venezuela. Le wayana est parlé dans le sud-est du Suriname, le sud
de la Guyane et le nord du Brésil. Le carijona (ou Karihona), en Colombie,
en est souvent considéré comme un membre distinct. Le makiritare (Ye'kuana)
du Venezuela et Brésil forme un sous-groupe important. Le pemong (ou Kapóng),
avec l'apalaà et le wayaná au Brésil, en fait également partie. Des
langues éteintes comme le chaima du Venezuela s'y rattachent.
Le
caribe du Nord.
Le caribe du Nord
(ou caribe des Guyanes centrales) est un groupe plus restreint, comprenant
le maquiritaré et des langues comme le tiverikoto, aujourd'hui éteintes.
Le
caribe du Sud.
Le caribe du Sud
(ou caribe de l'Amazone) comprend des langues du bassin de l'Amazone ,
souvent isolées géographiquement. Le yukpa, parlé en Colombie et au
Venezuela, en est un membre important. Le japreria, proche du yukpa, est
parfois considéré comme un dialecte. Les langues pémoniennes (ou taurepang),
parlées dans le sud-est du Venezuela et régions adjacentes, forment un
sous-groupe notable avec le pemón (Arekuna, Kamarakoto, Taurepang). L'ingarikó
du Brésil et Guyana en est très proche. Le akawaio (ou Patamona) et le
patamona du Guyana et Brésil en font également partie. Le kari'ña des
Antilles, historiquement important, est maintenant éteint et classé dans
cette branche.
Le
caribe du Pérou.
Le caribe du Pérou
(ou caribe occidental) est un groupe distinct et géographiquement isolé,
comprenant le omagua (éteint) et le shetebo (éteint), parlés historiquement
près de l'Amazone péruvienne. Leur affiliation caribe est confirmée
mais ils montrent des divergences importantes.
Le
panaré et le carijona.
Le panare (ou E'ñapa),
parlé au Venezuela, forme à lui seul une branche distincte au sein de
la famille, notable pour ses traits archaïques et ses innovations.
Le carijona (de Colombie)
est parfois classé à part en raison de ses traits distincts.
Langues
non classées, éteintes et périphériques.
Les langues caribes
non classées ou éteintes comprennent encore plusieurs idiomes mal documentés,
comme le palmela (Brésil-Bolivie), le yarumá (Colombie) et le tamanaku
(Venezuela, éteint). Le waimiri-atroari (Brésil) a parfois été proposé
comme caribe, mais son affiliation reste incertaine et controversée. Il
pourrait s'agir d'un isolat ou d'une langue très divergente. |
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