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Joseph
Harold Greenberg est un linguiste
né le 28 mai 1915 à Brooklyn (New York),
dans une famille juive d'origine européenne récemment installée aux
États-Unis.,
et mort le 7 mai 2001 Ã Stanford (Californie).
Il a laissé une oeuvre profondément marquante, qui a transformé durablement
la linguistique comparée et la typologie
linguistique. Son héritage réside autant dans ses propositions concrètes
que dans l'élan théorique qu'il a donné à l'étude du langage comme
phénomène universel, inscrit dans l'histoire longue de l'humanité.
Greenberg grandit
dans un environnement urbain et intellectuellement stimulant, et manifeste
très tôt un intérêt marqué pour les langues étrangères. Adolescent,
il apprend seul l'hébreu et plusieurs
langues
européennes, développant une sensibilité précoce aux structures
linguistiques et à la diversité des systèmes grammaticaux. Il entreprend
des études à l'université Columbia, où il s'oriente vers l'anthropologie
et la linguistique, disciplines alors étroitement liées dans le contexte
américain.
À Columbia, Greenberg
est fortement influencé par l'héritage intellectuel de Franz
Boas et de ses élèves, même s'il s'en écarte progressivement sur
des points méthodologiques essentiels. Il obtient son doctorat en 1940
avec une thèse consacrée aux langues
africaines, dans laquelle il manifeste déjà un intérêt prononcé
pour la classification linguistique à grande échelle. Peu après, la
Seconde
Guerre mondiale interrompt temporairement sa carrière universitaire.
Il est mobilisé et affecté à des services de renseignement, où ses
compétences linguistiques sont mises à profit, expérience qui renforce
son goût pour l'analyse comparative rapide et systématique des langues.
Après la guerre,
Joseph Greenberg entame une carrière universitaire qui le conduit successivement
à l'université du Minnesota, à Columbia,
puis surtout à l'université Stanford, où il enseigne pendant plusieurs
décennies. C'est dans ce cadre qu'il élabore l'essentiel de son oeuvre
scientifique. Il s'impose rapidement comme l'un des linguistes les plus
originaux et controversés de son époque, en raison de son ambition théorique
et de son refus des limites traditionnelles imposées à la comparaison
linguistique.
Dans les années
1950, Greenberg acquiert une notoriété internationale avec ses travaux
sur les langues africaines. Il publie en 1955 Studies in African Linguistic
Classification, ouvrage dans lequel il propose une refonte complète
de la classification des langues du continent africain. Il y regroupe les
langues africaines en quatre grandes familles génétiques principales,
dont les familles afro-asiatique,
nilo-saharienne,
nigéro-congolaise
et khoïsan. Cette classification rompt
avec les approches antérieures, généralement fondées sur des critères
racistes ou géographiques, et s'appuie sur des correspondances morphologiques
et lexicales systématiques. Bien que certains points soient discutés
et révisés par la suite, ce cadre général s'impose durablement comme
une référence.
• Studies
in African Linguistic Classification, publié en 1955, constitue l'un
des ouvrages les plus importants et les plus novateurs de Joseph Greenberg.
Ce travail marque une rupture méthodologique profonde avec les classifications
antérieures des langues africaines. Greenberg adopte une perspective strictement
linguistique et comparative, fondée sur l'examen systématique de traits
morphologiques, lexicaux et grammaticaux partagés, afin d'identifier des
parentés génétiques réelles entre les langues. Dans cet ouvrage, le
linguiste propose une réorganisation complète du paysage linguistique
africain. Il regroupe la très grande diversité des langues du continent
en quatre grandes familles génétiques. La famille afro-asiatique rassemble
notamment les langues sémitiques,
berbères,
couchitiques
et tchadiques, unifiées par des structures
morphologiques communes, en particulier dans le système verbal. La famille
nigéro-congolaise, la plus vaste, inclut les langues
bantoues et de nombreuses autres langues d'Afrique subsaharienne, caractérisées
entre autres par des systèmes de classes nominales. La famille nilo-saharienne
regroupe des langues parlées principalement dans la vallée du Nil et
en Afrique centrale, sur la base de similitudes grammaticales récurrentes.
Enfin, la famille khoïsan rassemble les langues à clics d'Afrique australe,
que Greenberg considère comme génétiquement apparentées, bien que ce
point demeure l'un des plus discutés de sa classification. La méthode
employée dans Studies in African Linguistic Classification se distingue
par ce que Greenberg appelle la comparaison multilatérale. Plutôt que
de procéder à des reconstructions phonétiques détaillées entre deux
langues à la fois, il compare simultanément un grand nombre de langues
afin de dégager des régularités robustes. Cette approche permet de travailler
sur des ensembles linguistiques vastes et peu documentés, mais elle suscite
également des critiques de la part des linguistes attachés à la méthode
comparative classique. Malgré ces débats, l'ouvrage s'est imposé durablement
comme le cadre de référence pour l'étude des langues africaines et influence
profondément la recherche ultérieure.
Parallèlement à ses
travaux de classification, Greenberg développe une réflexion fondamentale
sur les universaux du langage. Il s'intéresse aux régularités structurelles
que l'on observe à travers des langues très diverses. Dans les années
1960, il formule une série de généralisations typologiques, notamment
dans son ouvrage Universals of Language. Il montre que certaines
propriétés grammaticales tendent à coexister de manière non aléatoire,
par exemple dans l'ordre des mots, la position des affixes ou les relations
syntaxiques. Ces travaux contribuent de manière décisive à la naissance
de la typologie linguistique moderne.
• Universals
of Language, publié en 1963 sous la direction de Joseph Greenberg,
représente un tournant majeur dans l'histoire de la linguistique générale.
Cet ouvrage collectif rassemble des contributions de plusieurs linguistes,
mais l'orientation théorique et conceptuelle porte fortement l'empreinte
de Greenberg. Il s'inscrit dans un contexte où la linguistique cherche
à identifier des propriétés communes aux langues du monde, au-delÃ
de leur diversité apparente. Dans ce volume, Greenberg introduit et systématise
la notion d'universaux linguistiques, c'est-à -dire de régularités observables
à travers un grand nombre de langues, sans pour autant supposer l'existence
de règles absolues valables sans exception. Il formule une série de généralisations
typologiques, généralement conditionnelles, connues sous le nom d'universaux
de Greenberg. Ces universaux montrent que certaines caractéristiques
grammaticales tendent à aller ensemble, par exemple la relation entre
l'ordre des mots dans la phrase et la position des affixes, des postpositions
ou des adjectifs. L'ouvrage accorde une place centrale à la typologie
linguistique, discipline qui classe les langues selon leurs structures
plutôt que selon leur histoire. Greenberg y démontre que les structures
grammaticales ne se combinent pas de manière aléatoire, mais obéissent
à des contraintes fonctionnelles et cognitives. Il met en évidence des
tendances universelles liées à la communication, à la perception et
à l'économie du langage, tout en soulignant que ces universaux sont fondés
sur des observations empiriques et non sur des principes abstraits a priori.
Universals
of Language exerce une influence considérable sur le développement
ultérieur de la linguistique, notamment sur la typologie syntaxique et
morphologique. Il offre une alternative empirique aux approches strictement
formalistes, en insistant sur la diversité réelle des langues et sur
la nécessité d'une comparaison large et systématique. L'ouvrage contribue
ainsi à redéfinir le programme de la linguistique générale, en plaçant
les universaux au coeur de la réflexion sur la nature du langage humain,
tout en les concevant comme des tendances statistiques plutôt que comme
des règles invariantes.
À partir des années
1970, Greenberg étend son projet comparatif à des domaines encore plus
vastes, suscitant de vives controverses. Il propose des regroupements génétiques
à très grande échelle, notamment pour les langues
des Amériques, qu'il rassemble dans une macro-famille unique appelée
amérindien ou amérinde, distincte des familles
eskimo-aléoute et na-dené. Il avance
également l'hypothèse de macro-familles telles que l'eurasiatique, regroupant
de nombreuses langues d'Europe et d'Asie. Sa méthode, qualifiée de comparaison
multilatérale, privilégie l'identification de similarités récurrentes
à grande échelle plutôt que la reconstruction détaillée fondée sur
des correspondances phonétiques strictes. Cette approche lui vaut de nombreuses
critiques, mais aussi une reconnaissance pour son audace intellectuelle
et sa capacité à poser des questions fondamentales sur l'origine et la
diversification des langues.
Joseph Greenberg
se distingue par une vision globalisante du langage. Il considère la diversité
linguistique comme un phénomène historique structuré, susceptible d'être
étudié à partir de régularités générales. Contrairement aux approches
formalistes centrées sur des modèles abstraits, il accorde une importance
centrale aux données empiriques issues d'un large éventail de langues,
y compris peu décrites. Il défend une linguistique profondément ancrée
dans l'anthropologie et l'histoire humaine.
Joseph Greenberg
reste actif intellectuellement jusqu'Ã la fin de sa vie, publiant encore
dans les années 1990 des synthèses majeures sur la classification linguistique
mondiale. Il est mort en 2001, à l'âge de 86 ans. |
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