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Philosophie morale et politique
L'égalité

L'égalité est l'idée selon laquelle les individus devraient être traités d'une manière qui reconnaît leur valeur ou leur statut équivalent. Autrement dit, l'égalité ne renvoie pas à un fait observable (les êtres humains diffèrent par leurs talents, leurs goûts, leurs ressources) mais à une exigence normative : celle de traiter les personnes selon une même mesure, ou du moins selon une mesure justifiable, une idée qui se décline en plusieurs conceptions qui peuvent se trouver en tension les unes avec les autres, et dont l'enjeu dernier est de savoir quelle société peut être dite juste.

La première distinction structurante oppose l'égalité formelle à l'égalité substantielle. L'égalité formelle, souvent résumée par la formule "à situations égales, traitement égal", interdit les discriminations arbitraires mais reste aveugle aux inégalités de départ; l'égalité substantielle, elle, vise à corriger ces écarts par des moyens différenciés, ce qui introduit une tension : pour rendre les gens plus égaux, il faut parfois les traiter inégalement. C'est le paradoxe de l'équité aristotélicienne, qui veut traiter les égaux également et les inégaux inégalement, à proportion de leur différence,  mais toute la difficulté est de définir ce qui compte comme différence pertinente.

Une deuxième distinction traverse le champ : l'égalité des chances et l'égalité des résultats. L'égalité des chances exige que les positions sociales soient ouvertes à tous dans des conditions équitables, ce qui suppose de neutraliser les avantages liés à la naissance, à la fortune ou au milieu. Rawls en donne la version la plus exigeante avec le principe de "juste égalité des chances" : non seulement les carrières doivent être ouvertes, mais les individus dotés de talents comparables et de volontés comparables doivent avoir des perspectives comparables, ce qui implique des institutions éducatives et sociales correctrices. L'égalité des résultats, plus radicale, exige que l'on réduise les écarts de position finale, par la redistribution, la fiscalité, voire l'égalisation des revenus. Les critiques libérales y voient une atteinte à la liberté et à l'efficacité; les critiques égalitaristes répondent que l'égalité des chances sans correction des résultats reproduit les hiérarchies existantes, car les désavantages se cumulent et se transmettent.

La troisième grande question est celle du "égalité de quoi?" posée par Amartya Sen. Égalité de ressources (Rawls, Dworkin), égalité de bien-être (welfarisme), égalité de capabilities (Sen, Nussbaum) : chaque critère définit différemment ce qui doit être égalisé. L'égalité de ressources bute sur le problème de la conversion inégale. Un handicapé a besoin de plus de ressources pour la même liberté réelle; l'égalité de bien-être bute sur le problème des goûts coûteux et de la responsabilité; l'approche par les capabilités (capabilities) propose d'égaliser non les moyens ni les satisfactions, mais l'ensemble des libertés réelles de choisir et d'agir, ce qui déplace l'égalité vers la notion d'autonomie effective. Sen introduit ainsi une distinction entre l'égalité de traitement et l'égalité de liberté réelle, et montre que toute théorie politique est égalitariste en un sens (elle égalise quelque chose) la vraie question étant de savoir quoi.

Sur le plan des fondements, trois grands courants s'affrontent :

• Le libéralisme égalitaire (Rawls, Dworkin, Cohen) tient que l'égalité est compatible avec la liberté si l'on distingue la liberté comme non-domination et les inégalités économiques justifiées par le principe de différence, qui n'autorise les écarts que s'ils bénéficient aux plus défavorisés.

• Le libertarisme (Nozick, Hayek) rejette toute redistribution au-delà de la protection des droits négatifs : l'égalité devant la loi suffit, et toute tentative d'égaliser les résultats viole les droits de propriété et la liberté contractuelle.

• Le républicanisme et le socialisme démocratique insistent sur l'égalité comme non-domination et comme condition d'une citoyenneté réelle : sans une base matérielle minimale, l'égalité politique est formelle et illusoire.

Il faut enfin distinguer l'égalité comme principe de justice distributive et l'égalité comme principe de reconnaissance. Les théories de la reconnaissance (Honneth, Fraser) montrent que les inégalités ne sont pas seulement économiques mais aussi symboliques et culturelles : le mépris, la stigmatisation, l'invisibilité constituent des formes d'inégalité qui ne se réduisent pas à la redistribution. L'égalité politique exige donc à la fois une justice distributive et une justice de reconnaissance, sans que l'une puisse se substituer à l'autre.

La critique la plus radicale de l'égalité vient de ceux qui y voient une valeur uniformisante niant la singularité et la différence. Mais les défenseurs de l'égalité répondent que l'égalité n'est pas l'identité : elle n'exige pas que tous soient semblables, mais que tous soient traités avec la même considération et le même respect, ce qui laisse place à la pluralité des choix de vie.

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