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Le
principe
de vérifiabilité est l'un des concepts fondamentaux de la philosophie
analytique du langage et de la philosophie des sciences, développé
principalement au sein du Cercle de Vienne
dans les années 1920 et 1930, notamment par Rudolf Carnap, Moritz Schlick
et A.J. Ayer. Il constitue le cĆur du positivisme logique.
L'idée centrale
est d'une simplicité apparente : une proposition
n'a de sens que si l'on peut, au moins en principe, spécifier quelles
observations ou expériences
permettraient de la vérifier ou de l'infirmer. Autrement dit, toute affirmation
qui prĂ©tend parler du monde doit ĂȘtre susceptible d'ĂȘtre mise Ă l'Ă©preuve
de l'expérience sensible. Si aucune observation concevable ne peut faire
la différence entre la vérité ou la fausseté
d'un énoncé, alors cet énoncé n'est pas à proprement parler faux :
il est tout simplement dépourvu de signification
cognitive. Il ne dit rien sur la réalité.
Il faut immédiatement
distinguer vérifiabilité pratique et vérifiabilité de principe. Les
positivistes logiques n'exigeaient
pas qu'une proposition soit vérifiée ici et maintenant, dans les conditions
techniques actuelles. Une proposition comme "il existe des volcans sur
la face cachée de la Lune" était formulée avant que l'exploration spatiale
soit possible, mais elle restait parfaitement significative parce qu'on
pouvait décrire avec précision ce que l'on devrait observer pour la confirmer
ou l'invalider. La vérifiabilité est donc une question de structure logique
et sémantique, pas de capacité technique du moment.
Ce principe avait
une fonction profondément critique. Il servait d'instrument de démarcation
entre les propositions scientifiques, dotées de sens, et les propositions
métaphysiques, théologiques ou pseudo-philosophiques, considérées comme
dénuées de contenu cognitif. Des phrases comme " l'Absolu est hors du
temps", "Dieu existe" ou " la volonté est libre" ne seraient pas des affirmations
vraies ou fausses sur le monde, elles seraient des pseudo-propositions,
des assemblages grammaticalement corrects mais sémantiquement vides. Elles
peuvent exprimer des émotions, des attitudes,
des valeurs, mais elles n'affirment rien de vérifiable.
Les positivistes
distinguaient deux types de propositions légitimes. D'un cÎté, les propositions
analytiques, vraies ou fausses en vertu de leur seule signification,
comme les vérités logiques et mathématiques ("tous les célibataires
sont non mariés") : elles sont nécessairement vraies mais ne nous apprennent
rien sur le monde. De l'autre, les propositions synthétiques, qui
portent sur les faits et doivent ĂȘtre vĂ©rifiables par l'expĂ©rience.
Tout le reste relevait du non-sens, fût-il exprimé avec une grande élégance
littéraire.
Le critĂšre a cependant
rencontré de sérieuses difficultés internes. La premiÚre est d'ordre
auto-rĂ©fĂ©rentiel : le principe de vĂ©rifiabilitĂ© lui-mĂȘme est-il vĂ©rifiable?
Il ne s'agit pas d'une proposition empirique (aucune observation ne peut
le confirmer) et il n'est pas non plus une tautologie logique. Il semblerait
donc qu'il se condamne lui-mĂȘme comme dĂ©pourvu de sens, ce qui est profondĂ©ment
embarrassant pour ses défenseurs. A.J. Ayer répondit qu'il s'agissait
d'une proposition méthodologique, une convention sur la maniÚre d'utiliser
le mot "sens", mais cette réponse parut à beaucoup insuffisante.
D'autres difficultés
surgirent rapidement. Les énoncés universels des lois scientifiques ("tous
les corps s'attirent proportionnellement Ă leur masse") ne sont strictement
vérifiables par aucun nombre fini d'observations, puisqu'ils portent sur
l'infinité des cas possibles. Karl Popper, qui
n'était pas membre du Cercle de Vienne mais en débattait vivement avec
eux, proposa de remplacer la vérifiabilité par la réfutabilité
ou falsifiabilité : une théorie est scientifique non pas parce qu'elle
peut ĂȘtre vĂ©rifiĂ©e, mais parce qu'elle peut ĂȘtre mise en danger, contredite
par des observations possibles. Une théorie non réfutable n'est pas fausse.
Ellle est simplement scientifiquement stérile.
Des raffinements
furent tentés : Ayer, dans Language, Truth and Logic (1936), distingua
la vérifiabilité forte (une proposition est vérifiable si l'expérience
peut la vérifier de façon conclusive) et la vérifiabilité faible (une
proposition est vérifiable si l'expérience peut lui apporter un appui
probable). Mais mĂȘme la version faible se rĂ©vĂ©la difficile Ă formuler
de maniÚre cohérente, comme le montra Carl Hempel dans sa critique classique
du critĂšre empiriste de signification.
Malgré ses difficultés,
le principe de vérifiabilité a exercé une influence considérable et
durable. Il a imposé une rigueur nouvelle dans l'analyse du langage philosophique
et scientifique, encouragé la collaboration entre philosophie et sciences
empiriques, et rendu suspects les grands systÚmes métaphysiques qui prolifÚrent
en affirmations invĂ©rifiables. MĂȘme ceux qui le rejettent comme trop
restrictif lui reconnaissent le mérite d'avoir posé avec une acuité
inédite la question du rapport entre langage, sens et monde. |
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