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La langue bambara
Bamanankan
Le bambara  appelé bamanankan par ses locuteurs, est une langue d'Afrique de l'Ouest appartenant à la famille des langues mandé (mandingues), elle-même intégrée au vaste ensemble nigéro-congolais selon les classifications les plus courantes. Elle est principalement parlée au Mali, où elle occupe une position centrale dans la vie sociale, culturelle et politique, mais on la trouve également dans les pays voisins (Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Guinée et Sénégal). 

Historiquement associée au peuple bambara, cette langue a progressivement dépassé ce cadre ethnique pour devenir un outil de communication interethnique. Bien que le français soit la langue officielle du Mali, le bambara joue le rôle de langue véhiculaire et est compris ou parlé par une très large majorité de la population, souvent comme seconde langue, ce qui lui confère une importance fonctionnelle majeure dans les échanges quotidiens. Il est utilisé dans les marchés, les médias, la musique, la littérature orale et de plus en plus dans l'enseignement et la sensibilisation publique. Cette diffusion s'explique par sa relative simplicité morphologique et par son rôle historique dans les anciens empires mandingues, notamment l'empire du Mali, qui a contribué à l'expansion de langues apparentées comme le malinké et le dioula.

Le bambara est une langue tonale. On distingue principalement deux tons, haut et bas, dont les combinaisons permettent de différencier des mots par ailleurs identiques sur le plan segmental. Les tons ne sont pas toujours marqués dans l'écriture courante, mais ils sont essentiels à la compréhension orale et constituent un aspect fondamental de la phonologie de la langue. Le système phonétique comprend des voyelles orales et nasales, ainsi qu'un inventaire consonantique relativement stable, sans consonnes complexes comme celles que l'on trouve dans certaines langues à clics ou à forte aspiration.

Concernant l'écriture, le bambara peut être transcrit à l'aide de l'alphabet latin standardisé, officiellement reconnu et utilisé dans l'enseignement et les publications. Il existe également une tradition d'écriture en ajami, c'est-à-dire à l'aide de l'alphabet arabe adapté, ainsi qu'un système d'écriture plus récent, le n'ko, créé en 1949 par Solomana Kanté dans le but de promouvoir les langues mandé. Le n'ko est encore utilisé aujourd'hui dans certains milieux culturels et éducatifs, et il joue un rôle symbolique fort dans la valorisation linguistique et identitaire.

La langue connaît de nos jours un processus de modernisation, avec son intégration progressive dans les médias, la musique populaire et les supports numériques.

La grammaire bambara.
Le bambara se caractérise par une structure relativement analytique, typique des langues mandé, avec une morphologie peu flexionnelle et une forte dépendance à l'ordre des mots et aux particules grammaticales. Contrairement aux langues bantoues, le bambara ne possède pas de système de classes nominales ni d'accords morphologiques complexes, ce qui confère à sa grammaire une grande régularité formelle. Les relations grammaticales sont exprimées principalement par des mots grammaticaux autonomes et par la syntaxe plutôt que par des modifications internes des mots.

Le syntagme nominal en bambara est centré sur le nom, qui ne varie ni en genre ni en cas. Le pluriel n'est pas obligatoire et n'est exprimé que lorsque le contexte l'exige, généralement par l'ajout d'un marqueur postposé ou par l'usage de déterminants quantitatifs. La détermination et la spécification du nom se font par des éléments placés après celui-ci, tels que des marqueurs de définitude, des démonstratifs ou des particules de possession. Cette postposition des déterminants constitue un trait structurel fondamental de la langue.

La possession est exprimée de manière analytique, le possesseur précédant le nom possédé, souvent suivi d'un marqueur de relation. Les adjectifs qualificatifs suivent également le nom et ne s'accordent pas avec lui. Dans de nombreux cas, les propriétés descriptives sont rendues par des constructions verbales statives plutôt que par des adjectifs autonomes, ce qui renforce le rôle central du verbe dans l'énoncé.

Le système pronominal distingue les pronoms personnels indépendants, utilisés pour l'emphase ou en isolation, et les pronoms faibles, qui s'intègrent à la structure de la phrase. Les pronoms ne marquent pas le genre et présentent des formes distinctes pour le singulier et le pluriel. La référence à la personne grammaticale est souvent reprise par des particules ou des marqueurs fonctionnels, ce qui permet une grande clarté dans l'identification des participants du discours.

Le verbe en bambara ne se conjugue pas au sens morphologique du terme. Le radical verbal reste généralement invariable, et les distinctions de temps, d'aspect, de mode et de polarité sont assurées par des particules prédicatives placées entre le sujet et le verbe ou à des positions fixes dans la phrase. Ces particules constituent l'un des éléments les plus importants de la grammaire bambara, car elles encodent des oppositions telles que accompli/inaccompli, affirmatif/négatif, réel/hypothétique ou injonctif. Le temps chronologique est souvent inféré à partir du contexte ou exprimé par des adverbes temporels.

La négation est exprimée par des constructions discontinues, impliquant généralement une particule négative associée à la prédication verbale et un marqueur final de négation placé en fin de proposition. Ce mécanisme encadre l'énoncé verbal et marque clairement la portée de la négation. Les modes tels que l'impératif, le conditionnel ou l'optatif reposent sur des particules spécifiques ou sur des structures syntaxiques particulières plutôt que sur des formes verbales distinctes.

L'ordre des mots en bambara est strictement de type sujet-objet-verbe (SOV), ce qui constitue un trait typologique majeur. Le verbe se place systématiquement en fin de proposition, précédé de ses compléments directs et indirects. Les compléments circonstanciels, notamment de temps, de lieu ou de manière, se positionnent généralement avant le verbe, selon une hiérarchie relativement stable. Cette organisation syntaxique joue un rôle central dans l'interprétation des fonctions grammaticales, en l'absence de marques flexionnelles.

Les phrases complexes sont formées par juxtaposition ou par l'utilisation de particules subordonnantes. Les propositions relatives sont construites sans pronom relatif au sens strict, souvent à l'aide de structures participiales ou de marqueurs spécifiques placés après l'antécédent. La coordination est assurée par des conjonctions simples ou par la répétition de structures syntaxiques parallèles, fréquente dans le discours oral.

La grammaire du bambara est étroitement liée à la dimension tonale de la langue. Les tons, bien qu'ils ne soient pas systématiquement notés à l'écrit, jouent un rôle distinctif à la fois lexical et grammatical. Ils peuvent contribuer à différencier des formes verbales, des catégories syntaxiques ou des valeurs aspectuelles. Cette interaction entre syntaxe, particules et ton confère au bambara une grammaire à la fois sobre dans ses formes et riche dans ses moyens d'expression, parfaitement adaptée à une langue largement véhiculée et ancrée dans une forte tradition orale.

L'histoire et les dialectes bambara.
Les langues mandé, dont fait partie le bambara, sont attestées depuis plusieurs siècles à travers les traditions orales, les récits historiques et les chroniques arabes médiévales. Ces langues étaient déjà largement diffusées à l'époque des grands empires ouest-africains, notamment l'empire du Ghana, puis surtout l'empire du Mali aux XIIIe et XIVe siècles, où des formes anciennes du mandingue servaient de langues d'administration, de commerce et de culture.

À l'origine, le bambara n'était pas nécessairement une langue distincte au sens moderne, mais une variété régionale du continuum mandingue. La différenciation progressive du bambara s'est opérée à mesure que certains groupes mandingues se sont sédentarisés dans la région correspondant aujourd'hui au centre et au sud du Mali. Le terme bambara a longtemps désigné à la fois une population, une organisation sociale et une aire culturelle, avant d'être associé de manière plus spécifique à une langue. C'est notamment à partir du XVIIe siècle, avec l'essor du royaume bambara de Ségou, que cette variété linguistique a gagné en visibilité et en autonomie par rapport aux autres parlers mandé.

Le royaume de Ségou a joué un rôle majeur dans la consolidation et la diffusion du bambara. En tant que langue du pouvoir politique, de l'armée et des échanges internes, le bambara s'est imposé sur un vaste territoire et a intégré des éléments lexicaux et discursifs issus d'autres langues locales. Cette période a contribué à stabiliser certaines structures linguistiques et à renforcer le prestige du bambara face aux langues voisines. Même après la chute du royaume au XIXe siècle, la langue est restée solidement ancrée dans la société malienne.

La période coloniale a constitué un tournant décisif dans l'histoire du bambara. Les autorités françaises ont rapidement identifié son rôle véhiculaire et l'ont utilisé comme langue de communication indirecte dans l'administration, l'armée et l'évangélisation. Les missions religieuses ont contribué à sa transcription en alphabet latin et à l'élaboration de premières descriptions grammaticales. Cette instrumentalisation coloniale, bien que motivée par des objectifs pratiques, a paradoxalement favorisé l'extension du bambara au détriment de certaines langues locales moins diffusées.

Après l'indépendance du Mali en 1960, le bambara a continué à renforcer sa position. Bien qu'il ne soit pas langue officielle, il est devenu la principale langue nationale de fait, utilisée dans les campagnes d'alphabétisation, les médias publics, la musique et la communication politique. Cette situation a accéléré son évolution et son adaptation aux réalités contemporaines, notamment par l'enrichissement du vocabulaire et la standardisation partielle de certaines formes.

Sur le plan dialectal, le bambara présente une variation interne relativement limitée comparée à d'autres langues africaines de grande diffusion. On distingue néanmoins plusieurs variétés régionales, principalement liées à des différences phonétiques, lexicales et parfois prosodiques. Le bambara central, souvent associé à la région de Ségou et de Bamako, sert de référence implicite et constitue la base des formes standardisées utilisées dans l'enseignement et les médias. Cette variété bénéficie d'un prestige particulier en raison de son rôle historique et de sa forte présence urbaine.

À côté de cette variété centrale, on trouve des parlers bambara influencés par les langues voisines. Dans le sud du Mali, le bambara présente des traits proches du dioula, avec lequel il est mutuellement intelligible. Dans l'ouest, certaines variétés montrent des influences du khassonké et du soninké, tandis que dans l'est, le contact avec les langues voltaïques et songhay peut se refléter dans le lexique et l'intonation. Ces variations ne compromettent cependant pas l'intercompréhension globale, en raison de la forte homogénéité structurelle de la langue.

Les frontières entre le bambara, le malinké et le dioula sont elles-mêmes davantage sociopolitiques et identitaires que strictement linguistiques. Ces variétés forment un continuum mandingue, au sein duquel les différences sont souvent graduelles. Le choix de l'appellation dépend fréquemment du contexte géographique, historique ou communautaire plutôt que de critères linguistiques stricts.

La littérature bambara.
La littérature en langue bambara s'enracine profondément dans une tradition orale ancienne, qui constitue le socle fondamental de l'expression littéraire mandingue. Pendant des siècles, la transmission des savoirs, de l'histoire et des valeurs sociales s'est faite par le biais des griots, dépositaires de la mémoire collective. Les grandes épopées, en particulier celle de Soundiata Keïta, fondateur de l'empire du Mali, occupent une place centrale. Cette épopée, transmise oralement en bambara et dans d'autres variétés mandingues, a été recueillie et transcrite au XXe siècle par plusieurs chercheurs et écrivains, notamment Djibril Tamsir Niane, dont la version publiée a contribué à faire connaître cette tradition à un public international. Les proverbes, contes initiatiques, récits mythologiques et chants de louange constituent également un corpus extrêmement riche, où la langue bambara est exploitée pour sa musicalité, sa densité symbolique et sa capacité à condenser l'expérience sociale.

Avec la période coloniale et postcoloniale, une littérature écrite en bambara a progressivement émergé, habituellement en lien avec les campagnes d'alphabétisation et la volonté de valoriser les langues nationales. Des textes pédagogiques, des récits moraux et des adaptations de contes traditionnels ont été parmi les premières formes écrites. Des auteurs maliens ont ensuite investi la langue bambara pour produire des œuvres de fiction destinées à un lectorat local. Parmi les figures importantes, on peut citer Massa Makan Diabaté, connu surtout pour ses oeuvres en français mais profondément nourri de la tradition bambara, qu'il a également contribué à fixer par ses travaux sur les récits de griots. D'autres auteurs, comme Boubacar Boris Diop dans ses expériences multilingues ou des écrivains et dramaturges maliens publiés par les éditions locales et les instituts de langues nationales, ont participé à l'essor d'une littérature écrite en bambara, notamment à travers le théâtre populaire, la poésie et les récits courts.

Parallèlement à l'alphabet latin, le développement de l'écriture n'ko a joué un rôle important dans la production littéraire bambara et mandingue. Des auteurs et intellectuels utilisant le n'ko ont produit des poèmes, des essais historiques, des traductions religieuses et des oeuvres narratives. Solomana Kanté lui-même a rédigé de nombreux textes visant à démontrer la capacité des langues mandingues, dont le bambara, à exprimer des savoirs complexes. Cette production, bien que moins visible à l'échelle internationale, constitue un corpus substantiel et actif, diffusé dans des réseaux culturels et communautaires.

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