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La langue songhaï
Le songhaï est une langue africaine qui appartient à la famille des langues nilo-sahariennes. Elle constitue un ensemble de variétés formant un continuum s'étendant le long du Niger, depuis la région de Tombouctou et Gao jusqu'au sud-ouest du Niger, au nord du Bénin et à l'extrême nord-ouest du Nigéria. Cette répartition géographique reflète une histoire pluriséculaire marquée par des dynamiques politiques, commerciales et culturelles qui ont modelé l'évolution linguistique du songhaï.

L'histoire de la langue est indissociable de celle de l'Empire songhaï, qui a dominé une grande partie de l'Afrique de l'Ouest entre le XVe et le XVIe siècle. La diffusion de la langue, déjà bien implantée depuis plusieurs siècles le long du fleuve Niger, s'est consolidée à travers les réseaux administratifs, militaires et commerciaux. Le songhaï a longtemps servi comme langue véhiculaire régionale, notamment dans les échanges transsahariens reliant les populations sédentaires du Niger et les groupes nomades berbérophones du Sahara. L'importance stratégique des villes de Gao, Tombouctou et Djenné dans le commerce de l'or, du sel et de l'ivoire a renforcé le statut sociolinguistique du songhaï, tout en favorisant des contacts constants avec l'arabe, le tamasheq, le haoussa et d'autres langues ouest-africaines.

Aujourd'hui, le continuum songhaï reste l'un des ensembles linguistiques majeurs du Sahel, parlé par plusieurs millions de locuteurs. Il conserve une importance sociolinguistique notable à l'échelle locale et régionale, tant comme langue de communication quotidienne que comme vecteur de traditions orales anciennes. Malgré les pressions croissantes exercées par des langues dominantes comme le haoussa et le français, le songhaï demeure un système linguistique robuste et fortement ancré dans la vie culturelle et historique des populations riveraines du Niger.

Caractères généraux du songhaï.
L'évolution linguistique du songhaï témoigne de ces influences multiples. Les variétés septentrionales présentent des emprunts massifs à l'arabe et aux langues berbères, tandis que les variétés méridionales, dont le zarma et le dendi, montrent une influence importante du haoussa et des langues gur et kwa. Ces contacts prolongés ont contribué à enrichir le lexique, à introduire des calques syntaxiques et à remodeler partiellement la phonologie sans altérer les fondements typologiques de la langue.

La langue songhaï présente une morphosyntaxe de type SOV et fonctionne en grande partie comme une langue isolante, avec un usage fréquent de particules et une flexion limitée. Les relations grammaticales sont marquées principalement par l'ordre des constituants et par des particules postposées. Le groupe nominal se compose typiquement d'un nom suivi de tout déterminant, quantificateur ou démonstratif, ces éléments étant postposés. La possession est exprimée par la juxtaposition du possesseur avant le nom possédé, sans marque morphologique. Les adjectifs suivent généralement le nom et ne s'accordent pas, mais certains peuvent apparaître sous forme de verbes statifs. Les pluriels lexicaux existent mais sont rares, la pluralité étant en général exprimée par des particules postnominales ou inférée du contexte.

Le système pronominal distingue les personnes et parfois l'inclusif/exclusif selon les dialectes. Les pronoms sujets apparaissent avant le verbe, et les pronoms objets peuvent être fusionnés avec des particules verbales ou apparaître sous forme indépendante immédiatement avant le verbe conjugué. Les démonstratifs et les déictiques sont fortement dépendants du contexte discursif et s'expriment par postpositions spécialisées.

Le verbe est morphologiquement invariant, et les distinctions aspectuo-temporelles s'expriment par des particules préverbales. L'aspect perfectif, l'imperfectif et le prospectif sont les trois grandes oppositions, chacun marqué par une particule distincte. Le temps passé est souvent dérivé d'un perfectif interprété contextuellement ou renforcé par des adverbiaux temporels. Les verbes statifs fonctionnent comme des prédicats adjectivaux et n'exigent pas les mêmes particules aspectuelles que les verbes dynamiques. La négation utilise un marqueur prédicatif préverbal accompagné dans certains dialectes d'un renforçateur postverbal. Les verbes sérialisés sont fréquents pour exprimer la direction, le mode d'action ou la manière, sans conjonction, les verbes apparaissant simplement à la suite.

Les postpositions jouent un rôle fondamental pour exprimer les fonctions grammaticales et les relations spatiales. Elles suivent le syntagme nominal et correspondent à des rôles tels que la localisation, la direction, l'origine ou l'instrumentalité. Le marquage de cas est inexistant en tant que flexion, mais certaines postpositions spécifiques indiquent le rôle de l'objet ou du bénéficiaire. Les structures de topicalisation placent un constituant en début de phrase, suivi d'une particule qui signale sa fonction pragmatique, sans modifier la structure syntaxique interne du reste de l'énoncé.

La subordination est généralement obtenue par des particules introductrices placées avant un verbe non fléchi. Les relatives se forment par une particule qui suit le nom antécédent et précède la proposition relative, l'ensemble restant proche de la syntaxe des phrases principales. Les complétives utilisent des marqueurs qui précèdent la clause enchâssée et peuvent varier selon le type d'attitude énonciative, comme la croyance, la volonté ou la perception. La coordination est assurée par des connecteurs simples, souvent monosyllabiques, qui s'insèrent entre des constituants équivalents ou entre propositions.

Le système verbal permet également l'expression de modalités par des particules modales préverbales indiquant l'obligation, la possibilité, le désir ou l'aptitude. Les adverbes dérivent en partie de noms ou de verbes statifs et se positionnent relativement librement, bien qu'ils apparaissent de préférence immédiatement avant le verbe ou à la fin de la phrase. L'intonation joue un rôle significatif, notamment pour distinguer les énoncés assertifs, interrogatifs et emphatiques. Les questions partielles utilisent un mot interrogatif occupant la position de l'élément questionné, tandis que les questions totales ne nécessitent pas de particule dédiée et reposent sur la prosodie ou sur une particule finale dans certains dialectes.

Le continuum des dialectes songhaï.
Le continuum songhaï se compose d'un ensemble de variétés étroitement apparentées, distribuées du nord du Mali et du Niger jusqu'au nord du Bénin et à l'ouest du Nigéria. Ces variétés forment deux grands ensembles souvent distingués : le groupe songhay septentrional et le groupe songhay méridional, séparés géographiquement et linguistiquement malgré une intercompréhension partielle.

• Le songhay septentrional s'étend autour de la boucle du Niger, notamment de Tombouctou à Gao, et inclut des variétés considérées comme plus conservatrices dans certains aspects morphosyntaxiques. Le parler de Gao constitue l'un des points de référence, présentant une morphologie relativement stable et des schémas prosodiques moins influencés par les langues voisines. Le tadaksahak, langue parfois classée dans l'ensemble songhay mais très influencée par les idiomes touaregs, illustre une situation de contact intense : il conserve une base lexicale songhay tout en ayant adopté des traits phonologiques et morphologiques propres aux variétés berbères sahariennes. Le parler de Tombouctou, quant à lui, montre une forte influence historique du berbère et de l'arabe, marquée par des emprunts lexicaux massifs et par des adaptations morphophonologiques.

• Le songhay méridional présente une répartition beaucoup plus vaste, englobant les variétés les plus parlées et les plus étudiées. Le zarma, parlé au sud-ouest du Niger jusqu'à la frontière du Bénin, constitue la variété numériquement dominante. Il se caractérise par une simplification de certains schémas consonantiques, une tendance à la réduction vocalique en contexte rapide, et un système de particules aspectuelles très productif. Le dendi, présent au nord du Bénin, représente une forme méridionale influencée par les langues gur et kwa, ce qui se manifeste par des calques syntaxiques, des emprunts lexicaux significatifs et une extension de certains marqueurs discursifs. Malgré ces influences externes, la structure typologique du dendi reste fondamentalement songhay, avec un ordre SOV et un système de particules préverbales et postposées.

Entre ces pôles majeurs, de nombreuses variétés locales assurent la continuité dialectale. Les parlers de Goundam, Diré ou Bourem dans la zone septentrionale illustrent des transitions graduelles marquées par l'influence différentielle du tamasheq, de l'arabe et des variétés voisines. Dans les zones centrales du Niger, des variétés intermédiaires présentent des mélanges lexicaux et prosodiques où la distinction stricte entre songhay du nord et songhay du sud devient difficile à tracer. Dans certaines localités, la pression linguistique de langues dominantes comme le haoussa entraîne des emprunts massifs, en particulier dans le domaine des verbes d'action, des particules énonciatives et du lexique socio-économique.

Les différences dialectales se manifestent de manière saillante dans la phonologie. La présence ou l'absence de certaines consonnes palatales, la réalisation variable du /r/ et du /ɣ/, ou encore la simplification de groupes consonantiques initiaux distinguent nettement certaines variétés. Sur le plan prosodique, l'organisation tonale varie : certaines variétés disposent de deux niveaux tonals contrastifs, tandis que d'autres montrent une organisation à trois niveaux ou une réduction du contraste dans des contextes syntaxiques spécifiques.

Le lexique constitue un autre indicateur de distance dialectale. Les variétés septentrionales conservent davantage de lexèmes anciens ou moins influencés par le haoussa, alors que les variétés méridionales montrent une intégration lexicale plus dynamique provenant des langues voisines. Le domaine de la culture matérielle, de l'agriculture et du commerce est particulièrement sujet à ces variations.

La morphosyntaxe reste relativement cohérente à l'échelle du continuum, mais certaines distinctions persistent. Le zarma et ses variétés proches présentent un inventaire plus large de particules modales et aspectuelles que les parlers septentrionaux. Le système pronominal varie légèrement, avec des différences dans les formes de politesse, les pronoms objets liés et certaines postpositions grammaticalisées. Les stratégies de négation et de focalisation montrent également des divergences subtiles : certaines variétés utilisent des renforçateurs négatifs postverbaux inexistants ailleurs, tandis que d'autres recourent à des particules focales spécifiques pour mettre en avant un élément de la phrase.

La littérature songhaï.
Historiquement orale, la littérature en langue songhaï (avec ses différents dialectes) s'inscrit dans une tradition vivante portée par des griots, des conteurs, des devins, des poètes et des artisans de la parole. 

Les contes (sanyi en zarma), souvent transmis de génération en génération, mêlent pédagogie, divertissement et critique sociale. Ils mettent en scène des animaux symboliques (le lièvre rusé, le lion orgueilleux, la tortue sage), des héros mythiques ou des figures historiques, tout en véhiculant des valeurs morales, des codes sociaux et une vision du monde propre aux populations songhaï. Ces récits sont fréquemment accompagnés de proverbes (gande), véritables piliers de la sagesse populaire, utilisés à bon escient dans les discours, les débats publics ou les conseils d'anciens. 

La poésie orale, quant à elle, se manifeste à travers les chants de louange  (jeeriyey), les chants funèbres, les chants de travail, ou encore les chants de possession liés aux cultes traditionnels comme le hawka ou le  bori. Les griots, appelés jeseré en zarma, jouent un rôle fondamental dans la préservation de la mémoire collective. Leur art combine improvisation, mémoire historique et maîtrise de la rhétorique. À travers des épopées ou des récits de fondation, ils chantent les exploits des rois, des guerriers, des saints ou des fondateurs de lignées. L'un des récits les plus célèbres est celui de l'empire songhaï, en particulier la geste de Sonni Ali Ber, dont les exploits sont chantés dans plusieurs régions avec des variations dialectales et stylistiques. 

Avec la colonisation et la diffusion de l'écriture, notamment grâce à l'introduction de l'alphabet latin, puis à l'adaptation de l'arabe (ajami), la littérature songhaï a progressivement intégré des formes écrites. Toutefois, ce passage à l'écrit s'est fait de manière tardive et limitée par rapport à d'autres langues africaines. Ce n'est qu'à partir des années 1960-1970 que des efforts systématiques ont été entrepris pour transcrire, documenter et promouvoir la langue et sa littérature. Des intellectuels, enseignants, et écrivains songhaï (souvent bilingues ou trilingues) ont commencé à publier des contes, des pièces de théâtre, des poèmes, voire des romans en langue songhaï ou en zarma. Parmi les figures marquantes, on peut citer Amadou Hampâté Bâ, bien que plus connu pour ses écrits en français et en peul, qui a valorisé les traditions orales ouest-africaines dans leur ensemble, ou encore des auteurs comme Abdoulaye Mamani, écrivain nigérien dont certains textes intègrent des expressions et des structures songhaï. 

Des initiatives locales et internationales ont également contribué à la sauvegarde de cette littérature : collectes de contes par des linguistes, éditions scolaires en zarma, émissions radiophoniques, festivals culturels (comme le festival Songhaï au Niger), ou projets numériques de numérisation de textes oraux. L'Université Abdou Moumouni (UAM) à Niamey, par exemple, a joué un rôle important dans la recherche et la diffusion de la littérature en zarma. 

Il faut aussi noter que la littérature songhaï contemporaine s'inscrit dans un dialogue constant avec les langues dominantes (français, haoussa, arabe) et avec les réalités sociales actuelles. Les jeunes générations, souvent éloignées de la langue maternelle à cause de l'urbanisation et de l'éducation en français, tentent aujourd'hui de réinventer cette littérature à travers la musique (le rap en zarma connaît un certain essor), le théâtre de rue ou les réseaux sociaux. Ces nouvelles formes contribuent à une revitalisation de la langue tout en abordant des thèmes modernes : migration, identité, conflits, religion, inégalités. 

En dépit de sa richesse, la littérature en langue songhaï reste méconnue à l'échelle internationale et même nationale dans certains pays. Son statut minoritaire, le manque de politiques linguistiques favorables, ainsi que la faible diffusion commerciale de ses oeuvres écrites constituent des défis majeurs. Pourtant, elle demeure un espace vivant de résistance culturelle, un répertoire de mémoire et d'imagination, et un vecteur essentiel pour la transmission des savoirs autochtones. 

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