.
-

L'AMOC
La circulation méridienne de retournement atlantique
L'AMOC (Atlantic Meridional Overturning Circulation  = circulation mĂ©ridienne de retournement atlantique)  est l'un des systèmes de courants ocĂ©aniques les plus importants de la planète, et certainement l'un des moins bien compris du grand public, souvent confondu avec le seul Gulf Stream.

L'AMOC est le principal système de courants océaniques de l'Atlantique. Il s'inscrit dans le cadre de la circulation océanique globale et joue un rôle déterminant dans le système climatique terrestre. Il regroupe des courants atlantiques de surface et de grandes profondeurs, entraînés par les variations météorologiques, les différences de température et de salinité. Il a pour pendant dans l'hémisphère sud la circulation de renversement de l'océan Austral.

Le Gulf Stream, ordinairement présenté comme un gigantesque fleuve d'eau chaude traversant l'Atlantique du Mexique à la Norvège, n'est en réalité qu'un segment du gyre océanique de l'Atlantique Nord qui longe les côtes orientales de l'Amérique du Nord en direction du nord-est avant de se disperser en plusieurs tourbillons. Les courants d'eau chaude qui rejoignent l'Europe sont aujourd'hui désignés par les climatologues sous le nom de circulation de retournement, autrement dit l'AMOC. Ce système est lui-même un segment de la circulation thermohaline mondiale et connaît d'importantes variations saisonnières et interannuelles.

Le changement climatique actuel menace ce système. La fonte accĂ©lĂ©rĂ©e des calottes glaciaires du Groenland et de l'Arctique dĂ©verse de grandes quantitĂ©s d'eau douce dans l'Atlantique Nord, rĂ©duisant la salinitĂ© et la densitĂ© de l'eau de surface, ce qui affaiblit le mĂ©canisme de plongĂ©e qui alimente l'AMOC. Par ailleurs, le rĂ©chauffement de l'air diminue l'Ă©cart de tempĂ©rature entre l'ocĂ©an et l'atmosphère, limitant le transfert de chaleur et ralentissant encore la circulation. 

Les observations et modèles climatiques indiquent que l'AMOC s'est affaibli au cours du dernier siècle et devrait continuer à diminuer au XXIe siècle, avec une probabilité élevée selon le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). Un affaiblissement marqué, voire un effondrement potentiel de l'AMOC, aurait des conséquences climatiques importantes : refroidissement relatif de l'Europe du Nord-Ouest, modification des régimes de précipitations (notamment sur le Sahel et la mousson indienne), hausse du niveau de la mer le long de la côte est des États-Unis, et réduction de la capacité des océans à absorber le CO2 atmosphérique.

Le moteur physique : température, salinité, densité.
L'eau de mer est salĂ©e, et ce paramètre est capital. La salinitĂ©, combinĂ©e aux diffĂ©rences de tempĂ©rature entre masses d'eau, modifie la densitĂ©. L'eau froide et salĂ©e est plus dense et plonge en profondeur, tandis que l'eau plus chaude remonte naturellement vers la surface. Cette circulation verticale forme une grande boucle ocĂ©anique qui met en mouvement d'immenses volumes d'eau. 

Au dĂ©part, l'eau transportĂ©e par le Gulf Stream est chaude et circule en surface, car l'eau chaude est plus lĂ©gère que l'eau froide. ArrivĂ©e Ă  hauteur du Groenland, cette eau se refroidit considĂ©rablement et plonge pour rejoindre les courants profonds qui la ramèneront vers le sud. Les eaux chaudes qui cheminent vers le nord sont par ailleurs moins salĂ©es, car elles reçoivent beaucoup de pluies. Ă€ mesure qu'elles remontent vers le nord, elles se chargent progressivement en salinitĂ©. 

Ce mĂ©canisme crĂ©e un vide en surface qui aspire l'eau chaude du sud vers le nord, formant ce que l'on appelle frĂ©quemment le tapis roulant ocĂ©anique. La salinitĂ© est ici le paramètre critique : si l'eau devient trop douce, elle ne plonge plus, ce qui risque de provoquer un affaiblissement du système dans sa partie septentrionale. 

Le rĂ´le climatique de l'AMOC.
L'AMOC rĂ©gule le transport global de chaleur, de carbone et d'eau douce. On estime qu'elle transporte annuellement environ 0,5 pĂ©tawatt de chaleur Ă  travers l'Ă©quateur en direction de l'Atlantique Nord, ce qui serait responsable du fait que l'hĂ©misphère nord soit environ 1 °C plus chaud que l'hĂ©misphère sud. Ce transport influence Ă©galement la position de la zone de convergence intertropicale, qui se trouve au nord de l'Ă©quateur et conditionne les rĂ©gimes de prĂ©cipitations et la circulation atmosphĂ©rique mondiale. 

Il est notable que, contrairement au Pacifique, le transport de chaleur méridional dans l'Atlantique est orienté vers le nord à toutes les latitudes, ce qui distingue fondamentalement le fonctionnement de ce bassin océanique.

Les signes de fragilisation et le risque d'effondrement.
Des observations directes provenant d'un rĂ©seau de capteurs disposĂ©s Ă  travers l'Atlantique suggèrent que la force de l'AMOC a diminuĂ© d'environ 10 Ă  20 % depuis le milieu des annĂ©es 2000. Une Ă©tude de 2025 a par ailleurs Ă©tabli que la rĂ©cente phase de faiblesse du courant a dĂ©jĂ  contribuĂ© Ă  jusqu'Ă  50 % des Ă©pisodes d'inondations cĂ´tières dans le nord-est des États-Unis depuis 2005. 

Un article publiĂ© dans Nature Communications avertissait  en juillet 2023 d'un possible effondrement de l'AMOC, avec une transition jugĂ©e la plus probable entre 2025 et 2095. D'autres scientifiques estiment cependant qu'il est discutable qu'un effondrement complet puisse survenir au cours de ce siècle. Une rĂ©cente Ă©tude du CNRS et de l'Inria de Bordeaux, s'appuyant sur plusieurs mĂ©thodes statistiques et des observations rĂ©elles de tempĂ©rature et de salinitĂ©, est parvenue Ă  mieux contraindre les modèles climatiques. Leur approche suggère un affaiblissement pouvant atteindre environ 51 % d'ici la fin du siècle, soit bien plus que la moyenne des projections prĂ©cĂ©dentes, estimĂ©es Ă  32 %. Cette diffĂ©rence s'expliquerait notamment par la correction d'un biais liĂ© Ă  la salinitĂ© de l'Atlantique Sud, une rĂ©gion jouant un rĂ´le dĂ©terminant dans la stabilitĂ© de l'AMOC. 

Un affaiblissement sĂ©vère de l'AMOC pourrait conduire Ă  un effondrement de la circulation, qui ne serait pas facilement rĂ©versible et constituerait l'un des points de bascule du système climatique. Un tel effondrement abaisserait substantiellement la tempĂ©rature moyenne et les prĂ©cipitations en Europe, pourrait accroĂ®tre la frĂ©quence des Ă©vĂ©nements mĂ©tĂ©orologiques extrĂŞmes et entraĂ®ner d'autres effets sĂ©vères. 

Dans les modèles présentant un déclin important de l'AMOC, on observe un réchauffement minimal de l'Atlantique Nord, un déplacement vers le sud de la zone de convergence intertropicale, et un glissement vers les pôles du courant-jet de latitude moyenne. Les modèles avec un déclin moindre présentent des résultats radicalement différents, avec un réchauffement plus prononcé de l'Atlantique Nord et des déplacements plus limités du courant-jet.

Les observations et leur limite.
Depuis mars 2004, dans le cadre du projet international RAPID Climate Change Program, l'AMOC est mesurĂ©e en continu Ă  26,5° N, Ă  raison de deux mesures par jour. Cela a permis d'amĂ©liorer considĂ©rablement l'Ă©valuation de sa variabilitĂ© aux Ă©chelles mensuelles Ă  interannuelles. La sĂ©rie temporelle demeure cependant encore trop courte pour Ă©valuer une variabilitĂ© dĂ©cennale. 

Compte tenu de la variabilité naturelle du système, la faible tendance observée sur vingt ans n'est pas statistiquement significative, et il faudra attendre 2040 ou 2060 pour observer de manière robuste le signal d'affaiblissement. Les projections restent encore très imparfaites : les modèles ne représentent pas encore fidèlement l'ensemble des dynamiques complexes des courants dans les mers nordiques et en Arctique, ni les échanges avec la circulation globale.

.


Les mots de la matière
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z
[Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2026. - Reproduction interdite.