.
-

Les langues > langues amérindiennes
Les langues apaches
 
L'apachéan, c'est-à dire l'ensemble des langues apaches (dialectes apaches, navajo), appartient à la famille athapascane méridionale, elle-même branche de la vaste famille na-dené. Ces langues sont parlées par les peuples apaches et navajo principalement dans le sud-ouest des Etats-Unis

La situation de ces langues varie considérablement. Le navajo, avec plus de 170 000 locuteurs, est la langue la plus vivace, ce qui en fait la langue autochtone la plus parlée en Amérique du Nord. Les autres langues apaches (apache de l'Ouest, l'apache chiricahua, l'apache mescalero et l'apache jicarilla) sont pour la plupart en grand danger, avec seulement quelques centaines ou milliers de locuteurs, souvent âgés. Le lipan, parlé au Texas, est considéré comme pratiquement éteint.

Les politiques d'assimilation, notamment l'internat forcé des enfants au XXe siècle, ont gravement affecté la transmission intergénérationnelle. Des programmes de revitalisation sont en cours, avec l'enseignement des langues dans les écoles, la création de matériel pédagogique et l'enregistrement des derniers locuteurs natifs. 

La grammaire apachéane.
Les langues apachéanes partagent un noyau grammatical commun malgré certaines variations dialectales.

Comme dans les autres langues na-déné, le verbe constitue l'élément central de la phrase. Il est extrêmement riche en information morphologique, et intègre souvent en une seule forme verbale des éléments qui, dans d'autres langues, nécessiteraient une phrase entière. Ce verbe peut inclure des préfixes marquant le sujet, l'objet, le temps, l'aspect, le mode, la voix, ainsi que diverses nuances de direction, de localisation ou de classification sémantique. L'ordre des préfixes dans le verbe suit une séquence rigoureuse, souvent décrite comme une hiérarchie positionnelle : chaque type de préfixe occupe une position fixe par rapport aux autres. Par exemple, en navajo, un verbe complexe peut contenir jusqu'à une dizaine de préfixes organisés selon un ordre strict (comme le préfixe du mode, puis celui de l'aspect, suivi par les pronoms objets, sujets, etc.), ce qui exige une connaissance fine de la morphologie verbale pour produire ou interpréter correctement une forme.

Il n'y a pas de système de genre grammatical, mais ces langues distinguent fréquemment les êtres animés des inanimés dans leur morphologie verbale. Certaines formes verbales changent selon que l'objet ou le sujet est animé ou inanimé, et même selon que l'objet est classé comme long, rigide, rond, etc. Ce système de classification des noms apparaît surtout dans les verbes à objets directs et est souvent appelé  classificateur verbal ou taxème. Ce trait est particulièrement développé en navajo, où le choix du verbe lui-même peut dépendre de la forme ou de la nature de l'objet manipulé.

Le nom est morphologiquement plus simple que le verbe. Il ne marque généralement ni le genre, ni le cas, ni le nombre de façon systématique. Le pluriel n'est pas toujours obligatoire, et son expression dépend ordinairement du contexte ou de l'ajout d'un suffixe ou d'un mot séparé. De plus, les langues apaches font peu usage de prépositions : à la place, les relations spatiales sont souvent encodées dans le verbe lui-même ou à l'aide de postpositions ou de particules directionnelles.

Les langues apaches présentent une nette tendance à l'incorporation nominale : il est possible d'incorporer un nom (fréquemment un complément direct ou un instrument) à l'intérieur du verbe, ce qui rend la phrase plus compacte et accentue encore le caractère polysynthétique de la langue. Cette incorporation suit des règles précises; seuls certains types de noms peuvent être incorporés, et cela dépend souvent de leur degré d'inaliénabilité ou de leur fréquence cognitive.

La syntaxe suit généralement un ordre de base SOV (sujet-objet-verbe), mais cette structure est assez flexible en raison de la richesse informationnelle du verbe. Le verbe, contenant généralement des marqueurs de sujet et d'objet, rend parfois les noms ou pronoms indépendants redondants, ce qui explique que les phrases puissent être constituées d'un seul verbe. Les pronoms indépendants existent mais sont utilisés surtout à des fins de mise en relief ou de clarification.

Le système phonologique de ces langues est également complexe, avec notamment une série de consonnes glottalisées (éjectives), des contrastes de nasalisation vocalique et, surtout en navajo, un système tonal où le sens des mots peut changer selon le ton (haut ou bas). Ces traits phonologiques interagissent parfois avec la morphologie, comme dans le cas de certaines alternances tonales qui marquent des distinctions aspectuelles.

Histoire des langues apaches.
L'ancêtre commun des langues apaches, le proto-athapascan méridional, était parlé par des groupes vivant vraisemblablement dans la région de l'Alaska et du nord-ouest du Canada, il y a environ mille à quinze cents ans. Une branche de ces peuples, les ancêtres des Apaches et des Navajos, a entrepris une lente migration vers le sud, le long des Rocheuses, pour finalement s'établir dans le sud-ouest des États-Unis et les plaines du nord du Mexique, il y a environ 500 à 700 ans. Cette séparation géographique et l'adaptation à des environnements radicalement différents (déserts, montagnes, plaines) ont entraîné la différenciation progressive de cette proto-langue en plusieurs langues distinctes.

Les contacts avec les populations Pueblo déjà établis dans la région furent déterminants. Les emprunts lexicaux, notamment pour l'agriculture (comme le maïs) et les objets de la sédentarité, en témoignent. L'arrivée des Espagnols au XVIe siècle introduisit une nouvelle phase de contacts, souvent conflictuels, et un flux de mots espagnols, particulièrement pour les concepts liés à l'élevage (chevaux, moutons), aux objets métalliques et à l'organisation sociale coloniale. La période de l'expansion américaine au XIXe siècle fut catastrophique pour les communautés de locuteurs. Les guerres, les déportations forcées comme la Longue Marche des Navajos en 1864, et la concentration dans les réserves ont profondément bouleversé les modes de vie et les structures sociales porteuses des langues.

Le XXe siècle a apporté une pression assimilationniste systématique, principalement à travers le système des pensionnats autochtones. Les enfants étaient séparés de leurs familles et sévèrement punis pour avoir parlé leur langue maternelle. Cette politique, visant à éradiquer les cultures autochtones, a rompu la transmission intergénérationnelle pour des décennies, créant un traumatisme durable et marginalisant les langues apaches au sein de leurs propres communautés. La Seconde Guerre mondiale a mis en lumière une de ces langues de manière très spéciale : le navajo. Les code talkers navajos ont utilisé leur langue, méconnue et extrêmement complexe, pour créer un code militaire que les Japonais n'ont jamais pu briser. Cet épisode, longtemps tenu secret, est devenu un symbole de fierté et a démontré la puissance de ces langues.

Depuis la fin du XXe siècle, un mouvement vigoureux de revitalisation linguistique est en cours, mené par les nations elles-mêmes. Face au déclin dramatique du nombre de locuteurs, notamment pour les variétés apaches (à l'exception notable du navajo), des programmes d'enseignement immersif ont été développés dans les écoles des réserves. Des universités proposent des cours, des dictionnaires et des grammaires sont compilés, et les médias communautaires (radio, journaux) utilisent la langue. Les aînés, derniers locuteurs natifs fluides, sont reconnus comme des trésors culturels et travaillent avec les éducateurs. 

Classification interne de l'apachéan.
À l'intérieur du groupe apache, les linguistes distinguent généralement, d'une part, la langue navajo et, d'autre part, deux grands ensembles : le groupe occidental et le groupe oriental, eux-mêmes subdivisés en plusieurs variétés dialectales ou langues distinctes selon les critères adoptés (mutuelle intelligibilité, identité ethnique, normes linguistiques, etc.).

Groupe occidental.
Le groupe occidental comprend principalement l'apache occidental, parlé en Arizona, notamment par les communautés de San Carlos, White Mountain, Cibecue et Northern Tonto. Bien que souvent traité comme un ensemble dialectal unique, l'apache occidental présente des différences phonologiques, lexicales et grammaticales notables entre ces sous-variétés, surtout entre les dialectes de San Carlos/White Mountain et ceux des Tonto. Certains linguistes considèrent même le cibecue comme suffisamment distinct pour mériter le statut de langue séparée, bien que la mutuelle intelligibilité reste globalement élevée.

Groupe oriental.
Le groupe oriental, quant à lui, regroupe plusieurs langues ou dialectes historiquement parlés dans le sud-ouest des États-Unis et le nord du Mexique. Il comprend le chiricahua, le mescalero, le jicarilla, le lipan et parfois l'apache des Plaines (également appelé kiowa apache). 

• Le chiricahua et le mescalero sont fréquemment regroupés sous l'appellation conjointe de chiricahua-mescalero, car ils sont très proches linguistiquement, et mutuellement intelligibles dans une large mesure. Ces deux variétés étaient autrefois parlées par des groupes nomades du sud du Nouveau-Mexique, du Texas et du nord du Mexique.

• Le jicarilla, parlé au nord du Nouveau-Mexique, se distingue clairement du chiricahua-mescalero par des innovations phonologiques et grammaticales, bien qu'il partage de nombreux traits lexicaux et morphologiques avec eux. 

• Le lipan, historiquement parlé au Texas et au nord du Mexique, est considéré comme une langue distincte, bien que très proche du jicarilla et du chiricahua-mescalero; toutefois, il est aujourd'hui presque éteint, avec très peu de locuteurs restants.

• L'apache des Plaines (kiowa apache) est particulièrement distinct : bien qu'il appartienne au sous-groupe apache, il présente des différences substantielles en phonologie, morphologie et lexique par rapport aux autres langues du groupe oriental, au point que la mutuelle intelligibilité avec, par exemple, le mescalero ou le jicarilla est très faible. Certains chercheurs soutiennent qu'il constitue une branche séparée au sein des langues apaches orientales.

Le navajo.
Le navajo (diné bizaad)  est habituellement détaché des deux ensembles précédents et traité comme une langue distincte. Celle-ci partage cependant avec les  langues apaches orientales (en particulier avec le groupe chiricahua-mescalero), de nombreuses innovations lexicales. Les locuteurs navajos et apaches se comprennent partiellement, surtout dans des contextes simples, mais les différences cumulées en vocabulaire, phonologie (notamment tonale) et morphologie rendent la communication spontanée difficile sans apprentissage préalable.

Langues éteintes et autres énigmes.
Certaines classifications incluent également dans l'apachéan des variétés aujourd'hui disparues ou mal documentées, comme le pelones ou certains groupes apache du sud du Texas, dont on ignore s'ils constituaient des dialectes distincts ou des variantes locales déjà recensées. La documentation historique, en particulier celle des missionnaires espagnols et des ethnographes du XIXe siècle, mentionne parfois des noms de groupes qui ne correspondent pas clairement à une langue connue, ce qui complique la reconstruction précise de la diversité linguistique apache précoloniale.

.


[Histoire culturelle][Grammaire][Littératures]
[Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2025. - Reproduction interdite.