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Le
bourouchaski
est une langue parlée par environ 90 000 à 100 000 personnes, principalement
dans la région du Gilgit-Baltistan, au nord du Pakistan ,
dans les vallées de Hunza, Nagar et Yasin (cette dernière abritant une
variété distincte, parfois considérée comme une langue séparée).
Une petite communauté d'origine a également subsisté à Srinagar,
en Inde
(Jammu-et-Cachemire), bien que son
usage y soit aujourd'hui presque éteint.
Ce qui rend le bourouchaski
particulièrement intéressant aux yeux des linguistes, c'est son statut
d'isolat linguistique : malgré
plus d'un siècle d'investigations approfondies, aucune parenté génétique
démontrable n'a pu être établie avec certitude avec une autre langue
ou famille de langues du monde. Cette singularité en fait l'un des rares
cas (avec le basque, l'aïnou
ou le nivkh) où une langue, parlée au coeur d'un continent densément
peuplé et traversé depuis des millénaires par des migrations, des empires
et des échanges culturels, résiste à toute classification génétique
convaincante.
De nombreuses hypothèses
ont été proposées pour tenter de rattacher le bourouchaski à une famille
connue. La plus célèbre (et la plus controversée) est celle avancée
dans les années 1980-1990 par Ilija Čašule, qui y voyait des correspondances
systématiques avec les langues indo-européennes,
voire une position de branche très archaïque au sein de cette famille;
d'autres ont suggéré des liens avec les langues
caucasiennes du Nord, avec le dravidien, voire avec les langues yénisséennes
de Sibérie
(notamment le ket), en raison de certaines ressemblances typologiques comme
la polysynthèse ou le système de classes verbales. Plus récemment, des
rapprochements avec les langues défuntes de l'Asie centrale ancienne (comme
le khotanais ou d'autres idiomes scytho-sarmates) ont été étudiés,
mais sans apporter de preuves irréfutables. La majorité des linguistes
restent prudents : à ce jour, le bourouchaski est considéré comme une
langue sans parenté prouvée, ce qui implique qu'elle pourrait être la
dernière survivante d'une très ancienne strate linguistique remontant
peut-être à la préhistoire de l'Asie centrale,
antérieure aux expansions indo-iraniennes, turques ou tibéto-birmanes
qui ont modelé la région.
Sur le plan structural,
le bourouchaski présente des caractéristiques typologiques rares et complexes.
C'est une langue ergative-absolutive, mais cette ergativité n'est pas
constante : elle apparaît surtout au passé et dans les formes parfaitives,
tandis que le présent suit un alignement nominatif-accusatif, un phénomène
appelé ergativité scindée. Le système casuel est élaboré, comptant
traditionnellement quatre cas principaux : l'absolutif
(forme de base, non marquée), l'ergatif (marqué par -e ou -o selon le
dialecte, pour le sujet des verbes transitifs au
passé),
le datif (-ar, -ir, -ur selon le mot) et l'adverbial ou locatif (-ul, -al),
ce dernier servant à exprimer le lieu, le temps,
la manière ou l'instrument. Les noms ne marquent
pas le genre, mais font une distinction subtile
entre humain et non-humain dans certains contextes de pluralisation ou
d'accord verbal.
La morphologie nominale
intègre un système de possession très développé : les noms dépendants
(comme les parties du corps, les proches, les objets personnels) exigent
obligatoirement un suffixe possessif indiquant la personne et le nombre
du possesseur. Ainsi, thel signifie « oeil », mais on ne dit jamais
thel
seul dans un énoncé référentiel; il faut dire i-thel « mon
oeil », gu-thel « ton oeil », mu-thel « son oeil à lui
», etc. Cette structure révèle une conception linguistique dans laquelle
certaines entités ne sont concevables que dans une relation d'appartenance
(une trace possible d'une pensée holistique ou relationnelle).
Le verbe
bourouchaski est sans doute l'un des plus complexes au monde. Il repose
sur un système de classes verbales à plusieurs dimensions : d'abord,
une distinction fondamentale entre verbes intransitifs, transitifs et d'état
(statifs), chacune ayant ses propres séries de suffixes personnels. Ensuite,
les verbes se subdivisent en plusieurs classes aspectuelles (accompli,
inaccompli, habituel, itératif, intensif) et en classes sémantiques selon
le type d'action (mouvement, perception, affect, fabrication, etc.), ce
qui détermine le choix des préfixes et suffixes modaux. Mais ce qui frappe
le plus est le système de prédication polypersonnelle enrichi : un verbe
peut simultanément marquer non seulement le sujet et l'objet, mais aussi
des compléments indirects, des bénéficiaires, des expériences
sensorielles ou émotionnelles, et surtout, un élément appelé le thème
ou patient sémantique, souvent traduit par une particule pronominale en
-ts (ou -c̣) qui renvoie à une entité affectée par l'action de manière
indirecte ou implicite. Par exemple, dans une phrase
comme « Il me l'a dit à propos de lui », les trois participants peuvent
être intégrés dans une seule forme verbale complexe, par un enchaînement
précis de morphèmes prédéfinis.
Le bourouchaski possède
également un système riche de verbes auxiliaires qui, combinés à des
formes nominales ou participiales, permettent d'exprimer des nuances modales
très fines : nécessité, permission, obligation morale, capacité physique,
probabilité, regret, intention non réalisée, etc. Certains auxiliaires
sont eux-mêmes des verbes lexicalisés, comme gur « aller », dar «
venir », thum « rester », qui deviennent des marqueurs d'aspect
ou de direction dans des constructions verbales périphrastiques. La langue
distingue aussi soigneusement les verbes d'expérience (« avoir froid
», « avoir peur », « voir ») des verbes d'action, et leur construction
suit des règles syntaxiques distinctes, souvent avec l'expérimentateur
en datif plutôt qu'en sujet, un trait typologique proche de ce qu'on observe
dans les langues caucasiennes ou
certaines langues amérindiennes.
Phonologiquement,
le bourouchaski comporte un inventaire sonore modérément complexe : environ
35 consonnes, incluant des occlusives sourdes, sonores et aspirées (comme
p, b, ph), des affriquées multiples (ts, dz, tsh; ch, j, chh; tr, dr,
trh; ces dernières étant des rétroflexes), ainsi que des
fricatives uvulaires (q, γ) et pharyngales (ħ), sans doute sous influence
des langues iraniennes voisines comme le shina. Les voyelles sont
au nombre de cinq (i, e, a, o, u), mais leur réalisation peut varier selon
l'environnement consonantique, notamment autour des pharyngalisées. La
prosodie est peu marquée : il n'y a pas de ton, mais un accent de hauteur
ou d'intensité peut servir à marquer le focus ou la focalisation, notamment
dans les constructions emphatiques ou interrogatives.
Le lexique reflète
un mode de vie montagnard et agropastoral : vocabulaire très riche pour
les glaciers, les pentes, les types de neige, les animaux domestiques (notamment
les yacks et les moutons),
les outils agricoles, les parentés (avec des distinctions fines selon
l'âge relatif, le sexe, la lignée paternelle ou maternelle), et les pratiques
chamaniques traditionnelles, bien que celles-ci
aient largement disparu avec l'islamisation progressive des vallées bouroucheskes
depuis le XIXe siècle. Les emprunts lexicaux
sont nombreux, surtout issus des langues géographiquement voisines : le
shina (indo-aryen), le khowar (dardique), le wakhi (iranien oriental),
et surtout l'ourdou, devenu langue d'enseignement
et d'administration. Cependant, le coeur du lexique de base (pronoms, verbes
fondamentaux, termes corporels, verbes d'état) demeure résolument non
indo-européen, renforçant l'hypothèse d'un
substrat très ancien.
Il n'existe pas de
tradition écrite autochtone en bourouchaski; la langue était exclusivement
orale jusqu'au début du XXe siècle. Les
premières transcriptions furent l'oeuvre de missionnaires et d'administrateurs
britanniques, notamment D. L. R. Lorimer, dont les travaux des années
1930 restent des références fondamentales. Depuis les années 1980, plusieurs
systèmes d'écriture ont été proposés : d'abord en alphabet ourdou
(arabo-persan), plus tard en alphabet latin,
ce dernier étant aujourd'hui privilégié dans les projets de documentation
linguistique et d'enseignement non formel. Des dictionnaires, des grammaires
descriptives, des recueils de contes traditionnels
et même des traductions de textes religieux (extraits du Coran,
prières) ont été publiés, mais la langue n'a aucun statut officiel
au Pakistan, ni dans la province du Gilgit-Baltistan. Son enseignement
est absent des écoles publiques, bien que des ONG locales et des chercheurs
universitaires (notamment de l'Université de Karachi ou de l'Aga Khan
Development Network) soutiennent des ateliers de transmission orale, des
enregistrements audiovisuels de locuteurs âgés, et la production de matériel
pédagogique.
La vitalité du bourouchaski
varie selon les vallées : à Hunza et Nagar, où l'ourdou et l'anglais
dominent dans les sphères éducatives et professionnelles, la transmission
intergénérationnelle est fortement compromise, surtout parmi les jeunes
urbains; en revanche, dans les zones rurales reculées de Yasin, la langue
est encore parlée couramment par toutes les générations, bien que la
pression des langues de prestige s'y fasse aussi sentir. La conscience
identitaire liée à la langue s'est renforcée ces dernières décennies,
notamment grâce à des poètes et écrivains comme Allamah Nasiruddin
Nasir Hunzai, qui a développé une terminologie philosophique et mystique
en bourouchaski, ou à des musiciens qui recomposent les chants traditionnels
(loth, sasat) avec des instruments modernes. Pour les Bouroucheskes, parler
leur langue est devenu un acte de résistance culturelle dans un contexte
géopolitique sensible (région frontalière entre le Pakistan, l'Inde
et la Chine )
où les identités locales sont souvent subsumées sous des catégories
nationales ou religieuses dominantes. |
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