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La
langue
basque, ou euskara, est une langue parlée principalement dans
le Pays basque, une région transfrontalière
située entre le sud-ouest de la France
et le nord de l'Espagne ,
s'étendant approximativement de Bayonne
à Bilbao. Elle est utilisée par environ
750 000 à 850 000 personnes, selon les estimations les plus récentes,
avec une nette augmentation du nombre de locuteurs depuis les politiques
de revitalisation mises en oeuvre à partir des années 1980, notamment
grâce à l'enseignement immersif (ikastolak), aux médias en basque
et à l'usage institutionnel croissant dans les administrations autonomes
basques. Ainsi le basque n'est pas seulement un système de communication,
mais un vecteur identitaire puissant. Dans une région marquée par des
revendications politiques, culturelles et linguistiques, parler le basque
(uskaldun signifie littéralement « celui qui a le basque »)
est souvent perçu comme un acte de résistance, de continuité et d'appartenance.
Ce qui rend le basque
particulièrement remarquable, c'est son statut de langue isolée, c'est-à -dire
qu'elle n'a aucune parenté démontrée avec aucune autre langue connue
dans le monde. Bien que de nombreuses hypothèses
aient été avancées (liens avec les langues
caucasiennes ou avec le berbère)
aucune n'a résisté à l'examen rigoureux de la linguistique comparée,
faute de correspondances systématiques au niveau phonétique, lexical
ou grammatical. Cette singularité en fait un objet d'étude privilégié
pour les linguistes, les historiens et les anthropologues, car elle constitue
très probablement la seule survivance linguistique d'avant l'expansion
des langues indo-européennes
en Europe occidentale.
Sur le plan structurel,
le basque est une langue agglutinante très régulière, caractérisée
par une morphologie riche. Les mots se forment en ajoutant des suffixes
à une racine, chaque suffixe portant une information grammaticale précise
(cas, nombre, possession, focalisation, etc). Le système casuel est particulièrement
développé : on compte traditionnellement jusqu'à 12 cas
grammaticaux (bien que certains soient en déclin dans l'usage courant),
comme le cas ergatif (-k), absolutif (forme de base, sans suffixe), datif
(-i), locatif (-n), allatif (-ra), ablatif (-tik), etc. Ce système ergatif-absolutif
signifie que le sujet d'un verbe intransitif et
l'objet d'un verbe transitif sont traités de la même façon (absolutif),
tandis que le sujet d'un verbe transitif reçoit le marquage ergatif. Par
exemple, dans Gizona etorri da ( = L'homme est venu), gizona
est en absolutif; dans
Gizonak mutila ikusi du (= L'homme a vu
le garçon), gizonak est en ergatif (-k) et mutila en absolutif.
Cette structure est inhabituelle parmi les langues européennes, presque
toutes accusatives.
L'ordre
des mots est flexible, mais tend à suivre un schéma SOV (sujet-objet-verbe),
avec le verbe systématiquement en fin de proposition. La langue possède
également un système de focalisation très sophistiqué, où des particules
comme -k, ba-, ou ere permettent de marquer ce qui est mis en relief dans
l'énoncé. Le verbe basque est hautement synthétique : il intègre non
seulement le temps, l'aspect et le mode,
mais aussi les informations sur le sujet, l'objet (direct et indirect)
et parfois même le complément bénéficiaire, dans un seul mot verbal.
Ce phénomène, appelé polypersonnalisme, permet par exemple de dire d-i-da-zu
( = tu me le donnes ) : d- = radical de eman « donner »
(sous une forme allomorphique), -i- = datif (Ã moi), -da-
= objet singulier non-animé neutre, -zu = sujet de 2e
personne du pluriel (vous/vous formel, ou tu dans certaines variétés).
Ce haut degré de synthèse verbale rend le basque très compact, mais
aussi exigeant à l'acquisition.
La langue présente
une importante diversité dialectale. Traditionnellement, on distingue
sept dialectes principaux (Biscayen, Guipuscoan, Haut-navarrais, Bas-navarrais,
Labourdin, Souletin, Roncalais) divisés en deux grands groupes : l'occidental
(Biscaye, Guipuscoa, ouest de Navarre) et l'oriental (est de Navarre, Labourd,
Soule, Basse-Navarre). Les différences touchent la phonétique (par exemple,
la palatalisation en x dans le dialecte souletin : xuri vs zuri
« blanc »), la morphologie (le traitement des cas possessifs), ou le
lexique (des centaines de mots varient d'un dialecte à l'autre). Pour
surmonter cet éclatement et assurer la pérennité de la langue, l'Euskaltzaindia
(Académie de la langue basque), fondée en 1919, a développé à partir
des années 1960 une forme unifiée appelée euskara batua (« basque
unifié »). Ce standard, fondé principalement sur les dialectes centraux
(guipuscoan et haut-navarrais), a été conçu pour l'écrit, l'enseignement
et la communication interdialectale. Il est aujourd'hui largement utilisé
dans les médias, l'administration, la littérature contemporaine et l'enseignement,
bien que les dialectes restent vivaces dans les usages familiaux et locaux.
Historiquement, le
basque a été longtemps marginalisé, surtout sous la dictature franquiste
(1939-1975), où son usage public était interdit et sa transmission familiale
découragée. Depuis la transition démocratique espagnole et la création
de la Communauté autonome basque (1979) et de la Communauté forale de
Navarre, des politiques linguistiques actives ont été mises en place
: lois de normalisation linguistique, bilinguisme dans l'enseignement (modèles
A, B, D), développement de la télévision et radio en basque (EITB),
soutien à la création littéraire et musicale. En France, la situation
est plus contrastée : bien que protégée en théorie par la Charte européenne
des langues régionales, le basque ne bénéficie pas d'un statut officiel
ni d'un soutien public comparable, ce qui freine sa transmission, surtout
chez les jeunes générations.
Le lexique basque
a intégré de nombreux emprunts au latin,
au roman (castillan,
gascon, français),
et plus récemment à l'anglais, mais
l'Euskaltzaindia encourage la néologie à partir de racines basques :
ainsi ordenagailu ( = ordinateur, littéralement appareil à organiser),
ibilgailu ( = véhicule), etc.
La littérature
basque, longtemps orale (chants, proverbes, contes), a connu un essor
remarquable depuis le XIXe siècle avec
Bernat Etxepare, premier auteur à publier un livre en basque (Linguae
Vasconum Primitiae, 1545), puis Joanes Leizarraga (traduction du Nouveau
Testament, 1571), et plus tard des figures comme Axular (XVIIe
siècle, auteur du Gero). Aujourd'hui, des écrivains comme Bernardo
Atxaga, Kirmen Uribe, ou Anjel Lertxundi contribuent à une scène littéraire
dynamique, traduite dans de nombreuses langues. |
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