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La
grande île qui porte aujourd'hui le nom de Grande-Bretagne fut primitivement
appelée la contrée aux vertes collines, puis l'île du
miel, enfin l'île de Bryt ou Prydain (d'un mot celtique,
qui signifie couleur produite par le tatouage.
Les habitants se teignaient en effet le corps en bleu, et traçaient sur
leurs membres diverses figures d'animaux ),
dénomination dont les Latins ont fait Britannia ,
Bretagne. La partie du nord, au delà du Forth et de la Clyde, se
nommait Al-ben (duquel dérive le nom d'Albany
donné à un comté écossais), c'est-à -dire région des montagnes. L'ouest,
portait le nom de Cambrie; l'est et le sud, celui de Lloëgr (Logrie),
d'après les Cambriens et les Lloëgrys ou Logriens, deux peuples
distincts l'un de l'autre.
A l'arrivée des
Cambriens, population celtique sortie des extrémités orientales de l'Europe ,
une partie des habitants gagna l'île que ses habitants appelaient Erin
(Irlande ;
en latin, Ierne, Iuverna, Iernia, Hibernia);
les autres se réfugièrent dans l'Al-ben et s'y maintinrent sous le nom
de Gaëls ou Galls (Gadhels, Gwyddils) qu'ils portent encore, et de Calédoniens,
qu'ils tirèrent du mot Calyddon, pays des forêts. L'époque où s'opérèrent
ces mouvements de population est incertaine (Ve
s. av. J.-C?); et ce fut dans un temps
postérieur, mais aussi difficile à fixer, que les Logriens, partis des
Gaules ,
mais parlant une langue celte comme les Cambriens, vinrent débarquer au
sud de l'île. Enfin, un troisième ban d'émigrés du même pays et issus
du même peuple, se fixa, sous le nom de Brythons ou Bretons, au nord des
Cambriens et des Logriens, sur la frontière de la population gallique,
entre les golfes du Forth et de Solway. C'est le nom de ces derniers venus
qui, dans les langues étrangères, servait à désigner d'une manière
générale tous les habitants de l'île.
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Objets
pré-celtiques découverts à Hannam-Hill, près de Salisbury.
Tout ce qu'on peut
découvrir en fouillant les archives de ces temps reculés, c'est que ces
peuples, farouches et sauvages, logeaient dans des cabanes couvertes de
chaume, et vivaient, dans une indépendance absolue, du produit de leur
chasse et de leurs troupeaux. Leur religion était animée par ces druides
qu'on retrouvait encore dans les forêts des Gaules .
Comme les Gaulois leurs voisins, les Bretons sacrifiaient des victimes
humaines. Enfin les druides, en Bretagne comme en Gaule, étaient, en même
temps les chefs religieux et des chefs politiques.
La période romaine.
Les multiples nations
celtes de Grande-Bretagne furent visitées à diverses époques, soit pacifiquement,
soit d'une manière hostile, par beaucoup de populations étrangères,
entre autres les Coraniens ou Coritains, d'origine germanique, qui, chassés
de la Flandre
par une inondation, s'établirent le long de l'Humber et sur la côte de
l'Est, au milieu de la population logrienne. Enfin, vers l'an
55 avant J.-C., des légions romaines ,
conduites par Jules César, descendirent à la
pointe orientale du territoire qui porte aujourd'hui le nom de Kent .
Elles furent accueillies, au débarquement, avec une résistance opiniâtre,
par les Bretons-Logriens, retranchés derrière leurs chariots de guerre,
sous la conduite de Cassi-belan (Cassivellaunus),
chef des tribus alliées; mais bientôt, grâce à la trahison des peuplades
d'origine étrangère, et surtout des Coraniens; les Romains, pénétrant
dans l'intérieur de l'île achevèrent peu à peu la conquête des deux
pays de Logrie et de Cambrie.
Cette conquête,
interrompue depuis la mort de César jusqu'au règne
de Claude (43
ap. J.-C.); reprit sous cet empereur.
Encouragé par les succès du préteur Aulus Plautius que secondait Vespasien,
l'empereur voulut paraître à la tête d'une armée, prit quelques forteresses
par ses lieutenants, et triompha, sous le nom de Britannicus, pour
cette apparition belliqueuse qui ne dura que seize jours. Plautius et son
successeur Ostorius Scapula (51)
poursuivirent la guerre avec succès. Caractacus,
roi des Silures, fait prisonnier, orna le triomphe de son vainqueur. Quand
on lui fit parcourir les rues de Rome, Ã la
vue de cette ville splendide, il se serait écrié :
Comment
est-il possible qu'un peuple qui possède tant de richesses ait envie
de l'humble cabane de Caractacus!
Conduit devant l'empereur
Claude, il refusa d'implorer sa pitié, comme
les autres captifs :
Si
je n'avais fait aucune résistance, lui font dire les historiens romains;
on n'aurait parlé ni de ma fortune ni de ma gloire; vous n'auriez point
été victorieux et je serais 'oublié. Maintenant, si vous épargnez mes
jours, j'attesterai partout votre clémence.
De telles paroles méritaient
un pardon généreux; il l'obtint.
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Carte
de l'Angleterre romaine.
La guerre continua
contre d'autres chefs sous les ordres d'Aulus Didius et de Véranius. Les
rivalités intestines dans l'île favorisèrent la conquête romaine qui
fut néanmoins très pénible. Quand Suetonius Paulus, sous Néron,
en 59
conquit Mona, l'île sacrée des druides (Anglesey ),
Boadicée (Bodicca), veuve de Prasutagus, roi
des Icènes, pour se venger d'outrages humiliants, excita dans l'île un
soulèvement qui coûta la vie à des dizaines de milliers de Romains
: les Bretons emportèrent Londres et massacrèrent
70 000 marchands et colons venus à la suite des légions (61).
Paulinus, avec dix mille hommes, vainquit deux cent mille Barbares, et
Boadicée s'empoisonna pour ne pas tomber entre les mains des vainqueurs.
Sous le règne de
Vespasien (70),
Pétilius Céréalis, qui venait de pacifier
la Gaule ,
passa dans la Grande-Bretagne, où son bonheur le suivit; il soumit la
puissante tribu des Brigantes. Julius Frontin,
auteur des Stratagèmes, subjugua les Silures, laissant pour successeur
Julius Agricola, beau-père de l'historien Tacite,
qui vainquit le célèbre Gallawg (Galgacus),
le grand chef des forêts du nord (Calyddon), et réduisit l'île
presque entière (78-86).
La Calédonie resta indépendante.
Durant un séjour
de quatre siècles, les Romains étendirent
leur conquête et leur domination jusqu'au pied des montagnes septentrionales
qui jadis avaient servi de rempart à la population aborigène contre l'invasion
des Cambriens. L'invasion romaine s'arrêta aux mêmes limites que l'invasion
bretonne, et le peuple des Galls resta libre, pendant que la domination
étrangère pesait sur ses anciens conquérants. Plus d'une fois même,
il fit reculer les aigles impériales, et son antique aversion pour les
habitants du sud de la Bretagne
s'accrut au milieu des guerres qu'il eut à soutenir contre les gouverneurs
romains. Le pillage des colonies et des villes municipales, ornées de
palais et de temples somptueux, redoubla, par un attrait nouveau, cette
hostilité nationale.
Chaque printemps,
des hommes d'Al-ben ou de Calédonie passaient la Clyde dans des
bateaux d'osier recouverts de cuir. Ces irruptions, de plus en plus fréquentes,
acquirent aux habitants de l'Al-ben une célébrité terrible sous le nom
de Pictes ou voleurs (pictioch). Devenus redoutables aux Romains,
ils les forcèrent de bâtir, d'une mer à l'autre, des murs flanqués
de tours carrées et précédés de fossés énormes. Trois empereurs
ont attaché leur nom à ces défenses monumentales. Le mur d'Hadrien ,
le premier en date, s'étendait de la Tyne au golfe de Solway, le mur d'Antonin
bouchait l'isthme entre le golfe de Forth et la Clyde, le mur de Septime
Sévère entre la Tweed et l'Esk. La conquête romaine a cependant
laissé moins de traces en Angleterre
qu'en Gaule
et en Espagne .
Dans le grand empire,
cette île reculée était restée pays conquis, tout porte à croire que
ce n'était pas un pays latin. L'apparence était romaine, l'âme restait
celte et farouche. Nulle province aux époques de crise n'eut plus de tyrans
et ne sembla plus souvent à la veille de se séparer du reste de l'empire.
L'église chrétienne
elle-même avait en Grande-Bretagne un esprit porté à l'indépendance.
C'était la mère des hérésies. Celle de Pélage
fut si pleine de vitalité qu'elle faillit tuer net le catholicisme
en Occident. Néanmoins, malgré les incursions des pirates, venus par
mer d'Irlande, d'Albanie (Écosse )
et du nord, la Bretagne
avait atteint, grâce à la paix romaine, une haute prospérité matérielle.
Londresétait déjà un des marchés du monde.
Lincoln, Gloucester,
Chester, Lancaster,
Worcester,
n'étaient pas seulement des stations militaires, mais aussi des villes
florissantes. York, Saint Albans (Verulamium), avaient des villas, des
temples, des églises, dont les traces existent
encore sinon à la surface du sol, du moins à une faible profondeur. La
déesse Sulis Minerve
guérissait aux eaux de Bath
des pèlerins reconnaissants, dont nous avons
encore les ex-voto. On y venait jusque de Trèves.
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Restes
du mur d'Hadrien, aux environs de Chester (fouilles du début du XXe
siècle).
Après Agricola,
la Bretagne
resta dans la paix profonde de l'oppression romaine; mais au IIIe
siècle, divers usurpateurs la choisirent
pour le théâtre de leur puissance ou de leur lutte. Carausius
y prit, en 286,
le titre d'Auguste, qu'il conserva pendant huit ans. Allectus,
son ministre, le tua par trahison (293),
et se mit à sa place. A sa mort (296),
Constance Chlore rétablit dans l'île
l'autorité impériale. Il en fit sa résidence favorite; les insulaires
jouirent, sous son règne, d'une équitable administration. Sous Julien
(361)
et Valentinien (364-375),
Lupicin et Théodose repoussèrent les incursions des Galls, et rétablirent
la province de Valentia depuis longtemps abandonnée. Vers 383,
Maxime prit la pourpre en Bretagne; mais Théodose
le Grand le défit dans les Gaules ,
et la fleur de la nation britannique, qui l'avait suivi sous les ordres
de Conan, s'établit avec son chef dans l'Armorique .
En 407,
un simple soldat, nommé Constantin, pour soutenir son usurpation, épuisa
de nouveau la Bretagne d'hommes propres à porter les armes; comme Maxime,
il les mena dans les Gaules; mais son empire d'Arles
dura peu. Sous Honorius (410),
Stilicon rétablit l'autorité romaine dans l'île; ce fut pour la dernière
fois et pour peu de temps.
La civilisation romaine
n'eut ainsi jamais le temps de s'acclimater sous les brumes du Nord. Les
indigènes, que les Cambriens avaient forcés à fuir en Irlande ,
s'étaient, maintenus dans cette île sous le nom de Scots, c'est-à -dire
étrangers. Mais lorsque l'empereur Honorius
rappela les légions et que la Valeria Victrix et les autres eurent
évacué leur camp, les Pictes et les Scots franchirent les murs dégarnis
de Sévère et d'Antonin
et se répandirent en Bretagne. La mollesse de la défense prouve que les
habitants de la partie méridionale avaient perdu tout instinct militaire.
Sur la demande des
Logriens, à l'époque d'Aétius, Honorius dut
renvoyer dans l'île quelques troupes qui repoussèrent les agresseurs
au delà du mur de Sévère.
Mais
« les Césariens, disent les annales bretonnes, repartirent bientôt pour
la terre de Rome, afin de repousser l'invasion de la horde noire (les Goths),
ne laissant à leur départ que des femmes et des enfants en bas âge,
qui tous devinrent Cambriens. »
Pictes et Scots sont
parmi les ancêtres des deux éléments les plus dissemblables du peuple
britannique d'aujourd'hui : les Ecossais
qui ont gardé leur nom et qui ont le plus gagné à l'union avec l'Angleterre,
les Irlandais qui en ont été les victimes.
Mais ces peuples ne devaient pas faire la conquête de la Grande-Bretagne.
Abandonnée à elle-même par cette concentration des forces militaires
sur le continent, l'île n'eut pas le temps de s'organiser pour sauvegarder
l'indépendance qu'on lui rendait malgré elle. Néanmoins, autant qu'on
peut démêler quelque chose dans le récit confus et déclamatoire, le
seul que nous ayons sur ces événements, la Lamentatio de Gildas,
un essai d'union fut fait. Les Bretons se donnèrent un chef suprême que
l'historien appelle Vortigern. On se demande si ce mot est un titre
ou un nom propre. Quoi qu'il en soit, l'empire celte qu'ils auraient pu
fonder ou qu'ils auraient pu laisser vivre allait aussitôt être ruiné
par l'invasion anglo-saxonne. (Emmanuel Lefranc / Louis Bougier).
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Patrick
Galiou, Britannia. Histoire et civilisation de la Grande-Bretagne
romaine, Ier-Ve siècles apr. J.-C., Errance, 2004. - Enveloppées
de brume et de mystère, les îles du Septentrion ont exercé, sur les
peuples méditerranéens, une attraction forte et durable, qui trouva son
premier aboutissement dans les deux expéditions de César vers la Bretagne
insulaire. Ce ne fut pourtant que près d'un siècle plus tard que Rome
s'empara définitivement des basses terres de Bretagne, renonçant, au
terme de tentatives répétées, à s'approprier les collines désolées
du Nord et des Highlands écossais. Le Mur d'Hadrien, ensemble fortifié
érigé des côtes de la mer d'Irlande à celles de la mer du Nord, vint
ainsi contenir les populations insoumises des hautes terres, alors que
se développait, sur le territoire qui allait devenir des siècles plus
tard l'Angleterre, une province romaine où se mêlèrent, pendant près
de quatre siècles, les traits d'une riche culture indigène et ceux de
la civilisation du conquérant. De ces fructueuses tensions entre domaines
civil et militaire, mondes méditerranéen et britannique, naquit la Bretagne
romaine, riche et complexe univers dont Patrick Galliou retrace les contours
et l'histoire, des explorations césariennes jusqu'aux migrations germaniques
qui, au cinquième siècle, en changèrent radicalement le visage. |
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