|
|
| . |
|
||||||
| La pensée et ses outils > Philosophie > Morale |
|
La séparation des pouvoirs |
|
|
La
séparation
des pouvoirs correspond à'idée selon laquelle l'exercice du pouvoir
politique ne doit pas être concentré entre les mains d'une seule autorité,
mais réparti entre plusieurs organes ou fonctions de l'État
afin d'empêcher l'arbitraire et de garantir les libertés. Cette conception,
qui est l'un des principes fondamentaux de la pensée constitutionnelle
moderne, repose sur une intuition politique ancienne : lorsqu'une même
personne, une même assemblée ou un même groupe possède simultanément
le pouvoir de faire les lois, de les exécuter et de juger leur application,
il devient difficile de prévenir les abus de pouvoir.
La séparation des pouvoirs est donc à la fois une théorie de l'organisation
de l'État, une technique constitutionnelle de limitation du pouvoir et
un principe de protection des droits et libertés. Elle répond à un problème
permanent de la politique : comment rendre le pouvoir capable de gouverner
sans le rendre capable de tout faire? Depuis Locke
et Montesquieu, la réponse consiste à diviser
l'autorité, à distribuer les compétences et à instaurer des contre-pouvoirs.
Dans les systèmes contemporains, cette logique s'est considérablement
complexifiée, mais son principe demeure : aucune autorité publique ne
doit disposer d'un pouvoir juridiquement et politiquement illimité. La
séparation des pouvoirs constitue dès lors moins une séparation absolue
des institutions qu'une architecture générale de la limitation du pouvoir
par le pouvoir, complétée par la Constitution, les droits fondamentaux,
l'indépendance juridictionnelle, le pluralisme politique et les principes
généraux de l'État de droit.
Le concept de séparation des pouvoirs peut être résumé par trois dimensions complémentaires. Premièrement, il existe une distribution des compétences, qui empêche la concentration de toutes les fonctions de l'État entre les mêmes mains. Deuxièmement, il existe une indépendance relative des organes, qui permet à chaque institution d'exercer ses compétences sans être entièrement subordonnée aux autres. Troisièmement, il existe des mécanismes de contrôle réciproque, qui permettent de sanctionner ou de bloquer les excès de pouvoir. La séparation des pouvoirs plutôt qu'un modèle institutionnel unique, constitue une famille de principes constitutionnels qui peuvent être réalisés de différentes manières. Le régime présidentiel américain, par exemple, privilégie une séparation organique relativement stricte accompagnée de nombreux mécanismes de checks and balances; les régimes parlementaires, comme dans la plupart des pays européens privilégient une interdépendance entre gouvernement et Parlement; les régimes semi-présidentiels, comme en France, combinent responsabilité gouvernementale devant le Parlement et existence d'un président disposant de compétences propres. Dans les démocraties contemporaines, la question essentielle n'est plus de savoir si les trois pouvoirs doivent être hermétiquement séparés, mais comment organiser leur interdépendance sans permettre la concentration du pouvoir. Une séparation efficace suppose donc simultanément une différenciation des compétences, une coopération institutionnelle et des mécanismes de contrôle. Trop peu de séparation favorise la concentration et l'arbitraire; une séparation excessive peut produire le blocage institutionnel. Les origines du conceptAristote.Les racines intellectuelles de cette théorie sont anciennes. La pensée politique grecque distingue déjà différentes fonctions de la cité. Chez Aristote, dans La Politique Locke.
Montesquieu.
Le passage le plus célèbre de Montesquieu concerne le risque de concentration : lorsqu'une même personne ou un même corps exerce plusieurs fonctions fondamentales, la liberté politique est menacée. Montesquieu écrit ainsi que "tout serait perdu" si une même personne ou un même corps exerçait simultanément les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. L'idée essentielle n'est cependant pas simplement de placer trois organes complètement indépendants les uns des autres. Montesquieu recherche plutôt une constitution équilibrée, dans laquelle les différentes puissances peuvent se limiter mutuellement. La séparation des pouvoirs est donc inséparable de la notion d'équilibre des pouvoirs. Le pouvoir politique doit être organisé de manière que chaque institution dispose de moyens lui permettant de résister aux empiètements des autres. Cette conception est particulièrement importante dans la tradition constitutionnelle britannique, que Montesquieu observe à travers le fonctionnement des institutions anglaises du XVIIIe siècle. La monarchie, le Parlement et les juridictions ne constituent pas alors trois pouvoirs totalement isolés au sens contemporain; ils participent à un système complexe d'interactions institutionnelles. Cette dimension explique pourquoi l'expression "séparation des pouvoirs" peut être trompeuse si elle est interprétée de manière trop mécanique. Une séparation absolue empêcherait en effet toute coopération entre les institutions. Or un régime constitutionnel efficace doit simultanément permettre la spécialisation des fonctions et organiser leur coordination. Le problème constitutionnel n'est donc pas seulement de déterminer qui fait quoi, mais également de savoir qui contrôle qui, par quels moyens, selon quelles procédures et avec quelles limites. La conception classiquePour Montesquieu, on l'a dit, le principe de la séparation des pouvoirs consiste à les répartir entre différentes mains, parce que leur réunion dans les mêmes mains peut aisément entraîner de graves abus. Cette conception conduit à reconnaître dans la souveraineté trois pouvoirs essentiels :Le pouvoir législatif
Ce pouvoir est généralement confié à un Parlement, qui peut être monocaméral ou bicaméral. Dans une démocratie représentative, le Parlement possède une légitimité particulière puisqu'il est composé de représentants élus. Mais la fonction législative ne se réduit pas à la production des lois. Le Parlement peut également contrôler l'action gouvernementale, autoriser certaines dépenses, approuver ou modifier le budget, participer à la ratification de certains engagements internationaux et, dans certains régimes, engager la responsabilité politique du gouvernement. Le pouvoir exécutif.
Le pouvoir judiciaire.
L'indépendance du pouvoir judiciaire constitue une condition essentielle de l'État de droit. Un juge doit pouvoir statuer sans recevoir d'instructions du gouvernement ou des parties au litige. Sans doute, il empiéterait sur le pouvoir législatif en modifiant la loi qu'il a seulement mission d'appliquer; mais, comme la loi ne peut prévoir chaque cas concret, il lui appartient de tempérer ce qu'une application littérale du texte aurait, dans telle ou telle circonstance, de trop brutal et même d'injuste. Cette indépendance ne signifie cependant pas que les magistrats disposent d'un pouvoir politique illimité. Leur fonction est juridiquement encadrée : ils appliquent des normes et leurs décisions doivent respecter les règles de compétence et de procédure.
La conception contemporaineLa conception contemporaine du pouvoir judiciaire est plus complexe que celle de Montesquieu. Dans les États constitutionnels modernes, les juridictions peuvent exercer un contrôle de constitutionnalité des lois. Elles peuvent donc vérifier qu'une norme adoptée par le législateur respecte la Constitution et, indirectement, les droits fondamentaux. Cette fonction donne aux juridictions constitutionnelles ou suprêmes un rôle particulièrement important dans la séparation des pouvoirs. Le juge n'est plus seulement celui qui applique mécaniquement la loi; il peut également être celui qui garantit la hiérarchie des normes et protège les droits constitutionnels.La séparation
souple et la séparation stricte.
Régime
parlementaire.
Le Royaume-Uni constitue historiquement l'un des exemples majeurs de ce modèle, même si son système constitutionnel ne correspond pas parfaitement à la présentation classique d'une séparation tripartite. Le gouvernement est issu de la majorité parlementaire et demeure politiquement dépendant de la Chambre des communes. La distinction entre exécutif et législatif y est donc moins rigide que dans un régime présidentiel. Régime
présidentiel.
Le système américain illustre particulièrement bien le principe des checks and balances (freins et contrepoids). Le président dispose du pouvoir exécutif et peut opposer son veto à une loi adoptée par le Congrès. Le Congrès possède le pouvoir législatif et budgétaire, ainsi que certaines compétences de contrôle de l'exécutif. Le Sénat participe à la confirmation de certaines nominations présidentielles et à l'approbation des traités. La Cour suprême peut exercer un contrôle juridictionnel sur les actes des pouvoirs publics. Aucun pouvoir n'est donc entièrement isolé : chacun possède des instruments permettant de limiter les autres. Cette logique illustre deux conceptions de la séparation. La première insiste sur la séparation organique : différentes institutions exercent les principales fonctions de l'État. La seconde insiste sur la séparation fonctionnelle : une même institution peut participer à plusieurs fonctions, mais aucune ne doit disposer d'une domination incontrôlée sur l'ensemble du système. Régime semi-présidentiel. La France de la Ve République présente une situation particulièrement intéressante. La Constitution de 1958 organise un régime dans lequel coexistent des mécanismes issus du parlementarisme et une forte fonction présidentielle. Le gouvernement est responsable devant le Parlement, notamment devant l'Assemblée nationale, tandis que le président de la République possède des pouvoirs importants, dont le droit de dissolution de l'Assemblée nationale. Le système français ne relève donc ni d'une séparation strictement parlementaire ni d'une séparation présidentielle pure. La séparation des pouvoirs dans son écosystème. La séparation des pouvoirs appartient à un ensemble plus vaste de mécanismes constitutifs du constitutionnalisme libéral. Celui-ci repose notamment sur la suprématie de la Constitution, la protection des droits fondamentaux, l'État de droit, le contrôle juridictionnel, la responsabilité politique des gouvernants et le pluralisme institutionnel. Pour avoir un sens, le concept de séparation des pouvoirs doit ainsi être associé à d'autres conscepts concepts constitutifs d'une démocratie moderne : L'État
de droit.
Liberté
politique.
Démocratie
représentative.
Cette question devient particulièrement importante lorsque la majorité politique contrôle simultanément plusieurs institutions. Dans un régime parlementaire, par exemple, le gouvernement peut disposer d'une majorité parlementaire très disciplinée. La séparation des pouvoirs ne disparaît pas pour autant, mais son efficacité dépend alors d'autres mécanismes : pluralisme politique, opposition parlementaire, indépendance de la justice, contrôle constitutionnel, liberté de la presse, autonomie des collectivités territoriales, autorités indépendantes et droits fondamentaux. Séparation
des pouvoirs et séparation des personnes.
Limites conceptuelles.
Le développement du droit administratif illustre particulièrement cette complexification. L'administration exerce une fonction normative importante par l'intermédiaire des règlements et autres actes administratifs. Elle ne se contente donc pas d'exécuter mécaniquement les lois. Le pouvoir réglementaire constitue une véritable capacité de production de normes, même si celle-ci reste juridiquement subordonnée aux normes supérieures. Le pouvoir juridictionnel lui-même est diversifié. Il existe des juridictions judiciaires, administratives, constitutionnelles, financières ou spécialisées selon les systèmes juridiques. La notion traditionnelle de "pouvoir judiciaire" doit donc être adaptée à cette pluralité institutionnelle. La mondialisation juridique et l'intégration européenne compliquent encore la représentation classique. Dans l'Union européenne, par exemple, l'exercice de compétences publiques est réparti entre différentes institutions européennes et les États membres. La Commission européenne dispose d'importantes compétences exécutives et d'initiative normative; le Parlement européen participe à la législation et au contrôle; le Conseil de l'Union européenne représente les gouvernements des États membres et participe lui aussi à la fonction législative; la Cour de justice de l'Union européenne assure l'interprétation et l'application du droit de l'Union. Il ne s'agit donc pas d'une transposition simple du modèle national de séparation des pouvoirs, mais d'une architecture de distribution multiniveaux du pouvoir. Une question majeure de théorie constitutionnelle consiste alors à déterminer comment empêcher qu'un système de séparation des pouvoirs soit contourné. La séparation peut être juridiquement prévue tout en étant politiquement inefficace. Si les institutions de contrôle sont dépendantes de l'autorité qu'elles doivent contrôler, si les élections ne sont pas libres, si la justice n'est pas indépendante ou si l'opposition ne peut pas fonctionner normalement, la séparation formelle peut subsister alors que la séparation réelle disparaît. Cela conduit à distinguer la séparation formelle et la séparation effective. La première résulte des textes constitutionnels : les compétences sont distribuées entre différentes institutions. La seconde dépend des pratiques politiques, des rapports de force, des traditions institutionnelles et de la capacité réelle des organes à exercer leurs compétences. Une constitution peut donc prévoir une séparation très élaborée tout en laissant subsister une forte concentration effective du pouvoir. La séparation des pouvoirs doit également être distinguée de la décentralisation et du fédéralisme. La séparation des pouvoirs distribue principalement des fonctions entre différents organes d'un même ordre politique. Le fédéralisme répartit les compétences entre plusieurs niveaux territoriaux de gouvernement : fédération, États fédérés, provinces ou régions. Ces deux mécanismes peuvent se combiner, comme aux États-Unis, mais ils répondent à des problèmes différents. La séparation des pouvoirs est une séparation principalement fonctionnelle et institutionnelle, tandis que le fédéralisme est une séparation territoriale. Dans les démocraties contemporaines, la protection des droits fondamentaux constitue l'un des principaux objectifs associés à la séparation des pouvoirs. La liberté d'expression, la liberté individuelle, la propriété, les droits de la défense ou encore l'égalité devant la loi nécessitent des mécanismes permettant de contester les décisions des autorités publiques. Les juridictions jouent ici un rôle essentiel, mais leur intervention n'est efficace que si leur indépendance est garantie. Le contrôle de constitutionnalité constitue ainsi un mécanisme particulièrement important. Selon les systèmes, il peut être exercé avant la promulgation d'une loi, après son entrée en vigueur, ou selon les deux modalités. Il peut être confié à une cour constitutionnelle spécialisée ou à l'ensemble des juridictions ordinaires sous l'autorité d'une juridiction suprême. Dans tous les cas, l'objectif général est de faire respecter la hiérarchie des normes et de limiter la capacité du législateur à adopter des règles contraires à la Constitution. Ce mécanisme soulève néanmoins une difficulté démocratique classique : celle du gouvernement des juges. Si une juridiction peut censurer une loi adoptée par des représentants élus, elle dispose d'un pouvoir considérable sur le processus politique. La séparation des pouvoirs produit donc elle-même une tension entre deux exigences : d'une part, la souveraineté démocratique; d'autre part, la limitation constitutionnelle de la majorité. Le constitutionnalisme moderne considère généralement que la démocratie ne se réduit pas au principe majoritaire : une majorité démocratiquement élue reste soumise à des normes constitutionnelles destinées à protéger les droits et l'équilibre institutionnel. La séparation des pouvoirs est ainsi fondée sur un paradoxe apparent : pour limiter le pouvoir, il faut organiser le pouvoir. On ne peut pas simplement supprimer l'autorité politique; il faut construire des institutions capables de s'opposer les unes aux autres dans certaines circonstances. La liberté politique ne résulte donc pas de l'absence de pouvoir, mais d'une organisation du pouvoir qui rend son exercice prévisible, contrôlable et juridiquement limité. |
| . |
|
|
|
|||||||||||||||||||||||||||||||
|