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Les
granulocytes
constituent une famille de de leucocytes (globules
blancs) appartenant à la lignée myéloïde, caractérisés par la présence
de granulations cytoplasmiques abondantes et par un noyau
polylobé, ce qui leur vaut également le nom de polynucléaires. Ces cellules
sont les effectrices principales de l'immunité
innée et représentent la première ligne de défense cellulaire de l'organisme
contre les agents infectieux, qu'ils soient bactériens, fongiques, parasitaires
ou viraux. Sur un frottis sanguin coloré au May-Grünwald-Giemsa, on distingue
trois populations selon l'affinité tinctoriale de leurs granulations :
les granulocytes neutrophiles, dont les fines granulations beige rosé
fixent les colorants neutres, les granulocytes éosinophiles, aux volumineuses
granulations rouge-orangé prenant l'éosine, colorant acide, et les granulocytes
basophiles, aux larges granulations violet foncé pourpre fixant les colorants
basiques. Ces trois types cellulaires partagent une origine médullaire
commune à partir d'un progéniteur myéloïde multipotent, mais divergent
précocement sous l'influence de facteurs de croissance spécifiques pour
donner naissance à des cellules aux fonctions distinctes mais complémentaires.
La granulopoïèse,
ou production des granulocytes, se déroule dans la moelle osseuse selon
une séquence de maturation qui voit les cellules souches hématopoïétiques
s'engager progressivement vers la différenciation myéloïde, passer par
les stades de myéloblaste, promyélocyte, myélocyte, métamyélocyte,
puis granulocyte band avant d'atteindre le stade de granulocyte segmenté
mature. Cette maturation s'accompagne de la synthèse et du stockage des
protéines granulaires, de la lobulation progressive du noyau et de l'acquisition
des capacités fonctionnelles de la cellule. Chaque jour, un adulte produit
environ cent milliards de neutrophiles, un chiffre qui illustre l'intensité
de cette activité médullaire, finement régulée par des cytokines hématopoïétiques
telles que le G-CSF pour les neutrophiles, le GM-CSF, l'IL-3 et surtout
l'IL-5 pour les éosinophiles, et l'IL-3 principalement pour les basophiles.
Une fois libérées dans le sang périphérique,
ces cellules ont une durée de vie brève, de quelques heures pour les
neutrophiles à quelques jours pour les éosinophiles et les basophiles,
avant de gagner les tissus où elles exercent leurs fonctions effectrices
et où elles finissent par mourir, généralement par apoptose, avant d'être
éliminées par les macrophages tissulaires.
• Les
neutrophiles
sont les plus nombreux, représentant 50 à 70 % des leucocytes circulants.
Leur noyau polylobé, comptant typiquement de deux à cinq lobes, est un
indicateur de leur maturité. Leur cytoplasme
contient au moins quatre types de granules : les granules azurophiles ou
primaires, contenant la myéloperoxydase, l'élastase, la protéinase 3
et les défensines; les granules spécifiques ou secondaires, renfermant
la lactoferrine, le lysozyme et des composants de la NADPH oxydase; les
granules à gélatinase ou tertiaires; et les vésicules sécrétoires,
riches en récepteurs d'adhésion. Ces cellules sont des phagocytes
extrêmement mobiles, capables de quitter rapidement la circulation sanguine
pour gagner un foyer infectieux en réponse à des signaux chimiotactiques
variés : peptides formylés bactériens, fragments
du complément comme le C5a, leucotriène B4, chimiokines telles que l'interleukine-8.
Leur migration transendothéliale s'effectue par une cascade d'adhésion
impliquant sélectines et intégrines, qui aboutit à leur diapédèse
puis à leur déplacement dans le tissu interstitiel le long du gradient
chémotactique. Parvenus au contact du pathogène, elles le reconnaissent
par leurs récepteurs de l'immunité innée, leurs récepteurs pour le
fragment Fc des immunoglobulines G et leurs récepteurs du complément,
puis le phagocytent dans un phagosome
où il sera détruit par la combinaison de mécanismes oxydatifs et non
oxydatifs. La flambée respiratoire, assurée par l'assemblage du complexe
de la NADPH oxydase, génère l'anion superoxyde
puis le peroxyde d'hydrogène, substrat de
la myéloperoxydase qui produit l'acide hypochloreux, un oxydant extrêmement
puissant. Parallèlement, les granules déversent dans le phagosome leurs
protéines antimicrobiennes et leurs enzymes hydrolytiques.
En cas de stimulation intense, le neutrophile peut libérer son contenu
granulaire dans le milieu extracellulaire ou, ultime sacrifice, expulser
des filets d'ADN et de protéines granulaires formant
des pièges extracellulaires, les NETs, qui emprisonnent et détruisent
les micro-organismes. Si cette puissance microbicide est indispensable
à la défense de l'hôte, elle peut aussi se retourner contre lui : l'activation
inappropriée des neutrophiles est à l'origine de lésions tissulaires
dans de nombreuses pathologies inflammatoires aiguës et chroniques, du
syndrome d'ischémie-reperfusion aux vascularites à ANCA en passant par
la goutte et la mucoviscidose.
Les éosinophiles,
qui constituent 1 Ã 5 % des leucocytes sanguins, se distinguent par leurs
granulations spécifiques comportant un cœur cristalloïde central dense
entouré d'une matrice. Ces granules contiennent quatre protéines
cationiques majeures : la protéine basique majeure, logée dans le cristalloïde,
toxique pour les helminthes et les cellules épithéliales; la protéine
cationique de l'éosinophile et la neurotoxine dérivée des éosinophiles,
deux ribonucléases aux propriétés cytotoxiques et antivirales; et la
peroxydase de l'éosinophile, qui génère de l'acide hypobromeux et d'autres
oxydants réactifs. La production et l'activation des éosinophiles sont
sous la dépendance prépondérante de l'IL-5, qui contrôle leur prolifération
médullaire, leur libération sanguine et leur survie tissulaire. Leur
recrutement vers les tissus est orchestré par les éotaxines et le récepteur
CCR3, et leur adhésion à l'endothélium fait intervenir l'intégrine
VLA-4. La fonction ancestrale de l'éosinophile est la défense contre
les parasites pluricellulaires, en particulier les helminthes, contre lesquels
il adhère par l'intermédiaire d'anticorps et décharge ses protéines
cationiques qui endommagent leur tégument. Cependant, dans les pays industrialisés,
cette puissance effectrice est détournée vers des allergènes inoffensifs,
et l'éosinophile devient la cellule clé de l'inflammation allergique,
notamment dans l'asthme où son infiltration bronchique, la libération
de ses protéines et la production de cystéinyl-leucotriènes provoquent
des lésions épithéliales, une hyperréactivité bronchique et un remodelage
fibreux. L'éosinophile est également impliqué dans l'oesophagite Ã
éosinophiles, les syndromes hyperéosinophiliques avec leurs atteintes
cardiaques et neurologiques, et certaines vascularites comme la granulomatose
éosinophilique avec polyangéite. Au-delà de ses fonctions agressives,
des travaux récents ont révélé des rôles homéostatiques insoupçonnés
des éosinophiles résidant dans les tissus adipeux, l'intestin
et la glande mammaire, où ils participent à la régulation métabolique,
à la maturation immunitaire muqueuse et au développement tissulaire.
• Les basophiles
sont les moins abondants des granulocytes, représentant moins de 1 % des
globules blancs. Ils libèrent des médiateurs inflammatoires, tels que
l'histamine,
en réponse à une stimulation antigénique. Les basophiles jouent un rôle
dans les réactions allergiques et dans la défense contre les parasites,
mais leur fonction précise n'est pas entièrement comprise. sont les plus
rares, représentant moins de 1 % des leucocytes circulants. Leur cytoplasme
est chargé de larges granulations métachromatiques contenant de l'histamine,
des protéoglycanes comme l'héparine, et des protéases. Leur membrane
est armée par le récepteur de haute affinité pour les IgE, le FcεRI,
qui, lorsqu'il est ponté par un allergène, déclenche une cascade de
signalisation aboutissant à une dégranulation explosive avec libération
d'histamine, de leucotriènes et de cytokines. Le basophile est ainsi un
acteur majeur des réactions d'hypersensibilité immédiate, de l'urticaire
au choc anaphylactique. Mais il est également une source précoce et abondante
d'IL-4 et d'IL-13, deux cytokines essentielles à la polarisation Th2 de
la réponse lymphocytaire et à la commutation isotypique vers les IgE,
ce qui le place à l'initiation même de la cascade allergique. Comme l'éosinophile,
il participe à la défense antiparasitaire et est impliqué dans diverses
pathologies allergiques et inflammatoires chroniques. Les basophiles sont
augmentés dans les syndromes myéloprolifératifs, en particulier la leucémie
myéloïde chronique, où la basophilie constitue un marqueur de surveillance
de la maladie. Le test d'activation des basophiles, mesurant en cytométrie
de flux les marqueurs de dégranulation après stimulation allergénique,
est devenu un outil diagnostique précieux en allergologie.
Au-delà de leurs spécificités,
les trois types de granulocytes partagent un certain nombre de propriétés
communes qui en font des effecteurs redoutables de l'immunité innée.
Tous sont équipés pour répondre rapidement à un signal de danger, mobilisant
des médiateurs préformés stockés dans leurs granules, ce qui leur permet
d'agir en quelques minutes, sans nécessiter de synthèse protéique préalable.
Ils expriment à leur surface des récepteurs de reconnaissance de motifs
moléculaires qui leur permettent de détecter les signatures biochimiques
des pathogènes, et des récepteurs pour les opsonines qui les guident
vers leurs cibles. Leur capacité à produire des dérivés réactifs de
l'oxygène et de l'azote,
bien que plus marquée chez les neutrophiles et les éosinophiles, participe
à la destruction des micro-organismes mais aussi aux lésions tissulaires
collatérales. Tous sont capables de sécréter un arsenal de cytokines,
de chimiokines et de médiateurs lipidiques qui amplifient et modulent
la réponse inflammatoire et qui établissent un dialogue étroit avec
les cellules de l'immunité adaptative, lymphocytes
et cellules dendritiques. Les granulocytes ne sont donc pas de simples
exécutants terminaux, mais participent activement à l'orientation et
à la régulation de la réponse immunitaire globale.
La pathologie des
granulocytes est riche et variée, touchant aussi bien leur nombre que
leur fonction. Les déficits quantitatifs, ou agranulocytoses et neutropénies
sévères, exposent à des infections bactériennes et fongiques gravissimes,
souvent à point de départ digestif ou respiratoire, et imposent une prise
en charge urgente avec isolement protecteur, antibiothérapie à large
spectre et administration de G-CSF. Les hyperleucocytoses à granulocytes
s'observent au cours des infections aiguës, des syndromes inflammatoires,
des nécroses tissulaires, des hémopathies myéloïdes ou des réactions
médicamenteuses, et leur interprétation, couplée à l'examen du frottis
sanguin, oriente le diagnostic étiologique. Les pathologies fonctionnelles
héréditaires des granulocytes, bien que rares, illustrent la spécificité
de chaque mécanisme effecteur : la granulomatose septique chronique, par
déficit de la NADPH oxydase, abolit la production de dérivés réactifs
de l'oxygène et se manifeste par des infections récurrentes à germes
catalase-positifs et des granulomes inflammatoires; le déficit d'adhérence
leucocytaire, par mutation des intégrines β2, empêche la migration tissulaire
des neutrophiles et se traduit par une absence de pus dans les foyers infectieux
contrastant avec une hyperleucocytose sanguine majeure; le déficit en
myéloperoxydase, souvent latent, peut devenir symptomatique lors d'infections
fongiques. Du côté des éosinophiles, les syndromes hyperéosinophiliques,
qu'ils soient clonaux, réactionnels ou idiopathiques, peuvent entraîner
des atteintes viscérales irréversibles par fibrose tissulaire, particulièrement
cardiaque. La découverte fortuite d'une hyperéosinophilie modérée impose
une enquête étiologique rigoureuse, dominée par la recherche de parasitoses
tissulaires et de causes allergiques ou médicamenteuses.
Les granulocytes
représentent ainsi un ensemble cellulaire hétérogène dont l'étude
a considérablement évolué depuis les premières descriptions morphologiques
du XIXe siècle. Longtemps cantonnés au
rôle de cellules phagocytaires destructrices, ils apparaissent aujourd'hui
comme des acteurs sophistiqués de l'immunité, capables d'initier, d'orienter
et de résoudre l'inflammation, et dont les fonctions dépassent le cadre
strict de la défense anti-infectieuse pour englober la réparation tissulaire,
l'homéostasie métabolique et la régulation immunitaire. Leur implication
dans un spectre toujours plus large de pathologies, des allergies aux maladies
auto-immunes en passant par les cancers et les maladies cardiovasculaires,
en fait des cibles thérapeutiques de premier plan. Le développement d'anticorps
monoclonaux bloquant l'IL-5 dans l'asthme éosinophile sévère, les inhibiteurs
de tyrosine kinase dans les syndromes hyperéosinophiliques avec mutation
PDGFRA, ou encore les modulateurs de la réponse oxydative neutrophilique
dans les maladies inflammatoires chroniques, illustre la traduction clinique
des connaissances fondamentales accumulées sur la biologie de ces cellules.
L'exploration de leurs fonctions homéostatiques et de leur plasticité
fonctionnelle constitue aujourd'hui un champ de recherche dynamique, dont
les retombées thérapeutiques pourraient demain bénéficier à de nombreux
patients. |
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