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La forêt Lyman-alpha
La forêt Lyman-alpha est l'un des outils les plus puissants et les plus élégants dont dispose l'astrophysique pour sonder la structure de l'univers à grande échelle et à grande époque cosmologique. Plus d'un demi-siècle après sa découverte, elle apparaît comme l'une des fenêtres les plus précieuses sur l'univers jeune et sur les grandes structures cosmiques qui ont façonné le monde dans lequel nous vivons. Elle tire son nom de la raie Lyman-alpha (Lyman-α) de l'hydrogène, qui correspond à la transition électronique entre le niveau fondamental et le premier niveau excité de l'atome d'hydrogène, produisant un photon d'énergie de 10,2 électronvolts et de longueur d'onde de 121,567 nanomètres, dans l'ultraviolet lointain. C'est la transition la plus probable pour un photon UV interagissant avec un atome d'hydrogène neutre, et elle constitue de ce fait un traceur extraordinairement sensible du gaz d'hydrogène neutre dans l'univers.

Le principe de la forêt Lyman-alpha repose sur la spectroscopie d'absorption. Les quasars, objets extrêmement lumineux alimentés par des trous noirs supermassifs en accrétion dans des galaxies lointaines, émettent un rayonnement continu sur un large spectre, incluant les ultraviolets. Ce rayonnement voyage pendant des milliards d'années avant d'atteindre nos télescopes, et sur ce long trajet il traverse de nombreux nuages de gaz d'hydrogène neutre à différentes distances, différents redshifts (= décalages vers le rouge du spectre). Chacun de ces nuages absorbe les photons à la longueur d'onde Lyman-alpha dans son propre référentiel de repos, mais en raison de l'expansion de l'univers, cette absorption est observée à une longueur d'onde différente, décalée vers le rouge proportionnellement à la distance du nuage. Un nuage à redshift z absorbe les photons à la longueur d'onde observée de 121,567.(1 + z) nanomètres. Le spectre du quasar présente donc une multitude de raies d'absorption à des longueurs d'onde comprises entre la raie Lyman-alpha de l'émission du quasar lui-même et les longueurs d'onde plus courtes correspondant aux redshifts intermédiaires. Cet ensemble de raies d'absorption, dense et complexe, ressemble visuellement à une forêt, d'où le nom.

La forêt Lyman-alpha est ainsi la superposition des signatures spectrales de tous les nuages de gaz intergalactique traversés par la ligne de visée entre nous et le quasar. Chaque raie correspond à un nuage différent situé à un redshift différent. L'ensemble de ces raies encode une information extraordinairement riche sur la distribution du gaz neutre dans l'univers à différentes époques cosmologiques, en gros, entre z = 2 et z  = 6, correspondant à une période allant d'environ un milliard d'années après le début de l'expansion cosmique  (big bang)  à environ trois milliards d'années après.

La structure de la forêt reflète directement la structure de la toile cosmique à ces époques. Le gaz intergalactique n'est pas uniformément distribué : il est plus dense dans les filaments et les régions proches des halos de matière sombre, et plus ténu dans les vides. Les régions denses produisent des raies d'absorption plus profondes et plus larges, tandis que les régions vides produisent des raies faibles ou pas de raies du tout (des "fenêtres de transmission"). La forêt Lyman-alpha est donc une cartographie unidimensionnelle, le long de la ligne de visée, du champ de densité du gaz intergalactique. En combinant de nombreuses lignes de visée vers différents quasars, il est possible de reconstruire une cartographie tridimensionnelle de la distribution du gaz, et par extension de la matière totale, puisque le gaz suit grossièrement la distribution de la matière sombre.

La physique sous-jacente est celle du gaz photoionisé en équilibre avec le fond ultraviolet extragalactique. À haute époque cosmologique, le gaz intergalactique est maintenu partiellement ionisé par le rayonnement UV des quasars et des premières galaxies, et la fraction d'hydrogène neutre qui subsiste est ce qui produit les absorptions Lyman-alpha. Cette fraction neutre est extrêmement faible, de l'ordre de 10-5 à 10-6, mais suffisante pour produire des absorptions significatives compte tenu des immenses colonnes de gaz traversées. Le gaz est dit photoionisé et en équilibre thermique avec le fond de rayonnement, à des températures typiques de l'ordre de dix mille kelvins. Cette physique relativement simple par rapport à celle des systèmes plus denses fait de la forêt Lyman-alpha un outil quantitatif fiable pour mesurer la densité et la température du milieu intergalactique.

La largeur des raies individuelles de la forêt porte une double information. Une partie de l'élargissement est d'origine thermique : l'agitation thermique des atomes d'hydrogène à une température donnée produit un profil d'absorption gaussien, dit profil de Doppler. L'autre partie est d'origine dynamique : les mouvements cohérents du gaz (son expansion ou sa contraction gravitationnelle) contribuent également à l'élargissement. La décomposition de chaque raie en ses composantes gaussiennes, par un processus appelé décomposition de Voigt, permet en principe d'extraire la température locale du gaz et ses vitesses particulières. En pratique, les raies ne sont pas toujours isolées et les profils peuvent être complexes.

Les systèmes d'absorption Lyman-alpha se classent en plusieurs catégories selon leur densité de colonne en hydrogène neutre, notée NHI et exprimée en atomes par centimètre carré. 

La forêt proprement dite correspond aux systèmes les plus ténus, avec des densités de colonne inférieures à environ 1017 atomes par cm². 

Les systèmes de densité intermédiaire, entre 1017 et 2.1020 atomes par cm², sont dits Lyman limit systems ou LLS : ils absorbent intégralement le rayonnement en dessous de la limite de Lyman à 91,2 nm, créant une coupure nette dans le spectre. 

Les systèmes les plus denses, avec des colonnes supérieures à 2.1020atomes par cm², sont les systèmes à raies d'absorption larges, ou DLA  ( = damped Lyman-alpha systems) : leurs raies sont si saturées et si élargies par l'effet d'amortissement radiatif qu'elles présentent des ailes caractéristiques en forme d'ailes de papillon, dites ailes de Lorentz ou profils de Voigt dominés par l'amortissement. Ces DLA sont associés aux disques de galaxies et aux halos denses de gaz proto-galactique, et constituent les réservoirs de gaz neutre à partir desquels se forment les étoiles à haute époque cosmologique.

L'analyse statistique de la forêt Lyman-alpha (sa fonction de distribution des densités de colonne, son spectre de puissance, sa fonction de corrélation) fournit des contraintes cosmologiques de première importance. Le spectre de puissance unidimensionnel de la forêt, c'est-à-dire la puissance des fluctuations de flux en fonction de l'échelle le long de la ligne de visée, est directement relié au spectre de puissance de la matière à des échelles de un à cent mégaparsecs (1 mégaparsec = 3,26 millions d'années-lumière). Ce spectre est sensible à plusieurs paramètres cosmologiques : la densité de matière, l'amplitude des fluctuations primordiales, la pente du spectre des fluctuations, et surtout la masse des neutrinos. Les neutrinos, en raison de leur vitesse thermique élevée, effacent les structures en dessous d'une échelle caractéristique dite longueur de libre parcours de Jeans ou longueur de freinage. La forêt Lyman-alpha est actuellement l'un des outils les plus puissants pour contraindre la somme des masses des neutrinos et reste complémentaire des autres sondes cosmologiques comme le CMB et les BAO (= Baryon Acoustic Oscillations).

La forêt Lyman-alpha est également au coeur de l'étude de la réionisation de l'univers. Dans les premières centaines de millions d'années après le big bang, après la recombinaison, l'univers était neutre et opaque au rayonnement UV. Les premières étoiles et les premiers quasars ont progressivement réionisé le gaz intergalactique, le rendant à nouveau transparent. Cette époque de réionisation, dont on sait aujourd'hui qu'elle s'est achevée vers z = 6 environ (soit environ un milliard d'années après le début de l'expansion de l'univers) est révélée de façon spectaculaire par l'effet Gunn-Peterson

James Gunn et Bruce Peterson on prédit en 1965 que si l'hydrogène intergalactique était encore significativement neutre à une époque donnée, le spectre d'un quasar situé au-delà de cette époque présenterait une absorption totale (une suppression complète du flux) à toutes les longueurs d'onde correspondant à la forêt Lyman-alpha à ces redshifts. Cette région de flux nul est appelée creux de Gunn-Peterson. Son observation effective, réalisée en 2001 par Becker et collaborateurs dans le spectre du quasar SDSS 1030+0524 à z supérieur à 6, a constitué une preuve directe de la fin de la réionisation et a marqué un moment fondateur dans l'étude de cette époque cruciale de l'histoire cosmique.
La relation entre la forêt Lyman-alpha et la température du gaz intergalactique mérite d'être développée. Après la réionisation, le gaz est chauffé par photoionisation à des températures de l'ordre de dix à vingt mille kelvins, puis se refroidit adiabatiquement par l'expansion de l'univers. Il existe une relation température-densité caractéristique du milieu intergalactique photoionisé (T = T0 (ρ/ρ)(γ-1)) où T0 est la température à la densité moyenne et γ est un indice lié à l'histoire thermique du gaz. Les propriétés statistiques de la forêt, notamment la distribution des largeurs de raies, permettent de mesurer ces paramètres et de reconstruire l'histoire thermique du gaz intergalactique depuis la réionisation jusqu'aux temps récents. Ces mesures révèlent des changements de température liés aux épisodes de réionisation de l'hélium (d'abord He I puis He II ) qui injectent de l'énergie dans le gaz et perturbent la relation température-densité.

Les relevés récents ont étendu l'utilisation de la forêt Lyman-alpha à la tomographie tridimensionnelle du gaz intergalactique. En utilisant non pas un seul quasar mais des dizaines à des centaines de quasars ou même de galaxies brillantes par degré carré, il est possible de reconstruire la distribution tridimensionnelle du gaz sur de larges volumes cosmiques. Le projet BOSS (Baryon Oscillation Spectroscopic Survey, partie du SDSS) a utilisé des centaines de milliers de spectres de quasars pour mesurer les oscillations acoustiques baryoniques dans la forêt Lyman-alpha à z supérieur à 2, fournissant des contraintes sur l'histoire de l'expansion de l'univers à des époques inaccessibles aux autres traceurs. C'est l'une des applications les plus impressionnantes de la forêt : transformer un phénomène d'absorption astrophysique en un outil de métrologie cosmologique de précision.

A l'heure actuelle (2026), les développements envisageables de la physique de la forêt Lyman-alpha passent par des spectrographes à très haute résolution et très haute sensibilité sur les télescopes de la prochaine génération (l'ELT de l'ESO, le Thirty Meter Telescope) capables de résoudre les raies les plus fines et de détecter le gaz le plus ténu. Ils passent aussi par des relevés de plus en plus larges permettant la tomographie à grande échelle du milieu intergalactique, et par des modèles théoriques de plus en plus sophistiqués intégrant la physique du transfert radiatif ou la rétroaction des galaxies sur le gaz environnant. 

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