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Héraclius

Héraclius, empereur byzantin (610-641), fondateur de la maison de Cappadoce, né vers l'an 573, mort le 11 février 644. II appartenait à une riche et illustre famille, originaire d'Édesse. Son père était exarque d'Afrique et s'était signalé comme chef d'armée. Il était lui-même remarquable par sa haute stature et la noblesse de ses traits. L'usurpateur Phocas avait renversé et mis à mort l'empereur Maurice. L'exarque d'Afrique empêchant les arrivages de blé à Constantinople, il enferma dans un monastère Épiphanie, la mère, et Eudoxie, la fiancée du jeune Héraclius. Celui-ci, d'accord avec son cousin Nicétas, organisa une double expédition contre le tyran. Nicétas devait s'avancer à travers l'Égvpte, la Syrie et l'Asie Mineure sur Constantinople. Héraclius en personne dut, avec une flotte, franchir la Méditerranée, l'Hellespont et le Propontide. Celui des deux qui arriverait le premier et mettrait à mort Phocas aurait l'Empire. Héraclius, avant arboré un nouveau labarum, « l'image d'Édesse », « l'image non peinte », représentant la Vierge, ne perdit pas un instant et, comme c'était à prévoir, atteignit le premier le but. 

A son approche, la faction des Verts provoqua un soulèvement général. Phocas fut promptement détrôné et livré au supplice. L'heureux chef de cette expédition fut, non sans résistance de sa part, revêtu des insignes impériaux. Entraîné au palais par le patriarche Sergius, il fut couronné dans l'oratoire de Saint-Étienne, en même temps que sa fiancée qu'il venait de délivrer. Cependant son héroïsme et ses talents militaires avaient ample matière pour s'exercer. L'Empire était menacé dans ses possessions les plus essentielles. Chosroès Parviz, souverain sassanides de la Perse, le « grand roi », avait profité de la mort de l'empereur Maurice, auquel il était redevable de son trône, pour mettre la main sur l'Égypte que dut quitter Nicétas, la Syrie où l'appelaient les juifs persécutés par les chrétiens, l'Asie Mineure. Héraclius régnait depuis environ quatre ans, lorsque la « sainte » ou la « vraie croix », celle qu'Hélène, mère de Constantin, avait exhumée de la colline du Calvaire, fut enlevée de Jérusalem par le généralissime de Chosroès, Schaharbarz, « le Sanglier royal », et emmenée captive en Perse (614).

Il avait perdu son épouse Eudoxie, et s'était remarié, contrairement aux prescriptions de l'Eglise, à Martina, fille de sa soeur. L'anarchie était partout. Un complot avait été tramé par Crispus, gendre de Phocas. Héraclius désespéra. Il forma le projet de s'enfuir à Carthage avec la famille impériale. C'est le patriarche Sergius qui, s'offrant inopinément à sa vue, l'entraîna au pied des autels et lui arracha le serment de rester et de mourir à son poste. Mais on n'était pas libre de marcher immédiatement contre les Perses; car si ceux-ci menaçaient la capitale du côté de la mer, les Avars, dont les incursions étaient si redoutées, s'étaient avancés jusqu'à la muraille d'Anastase. Il fallut donc temporiser. Après un essai d'entrevue à Héraclée avec le Khaqân, qui pensa lui être fatal, il en eut une effectivement, du haut de son vaisseau, avec le général perse Saen, resté sur le rivage, à Chalcédoine. Il ne tarda pas à envoyer une ambassade solennelle au delà du Tigre, munie d'une lettre de la chancellerie grecque qui est parvenue jusqu'à nous. Chosroès y fit une réponse insolente qui excita parmi les Byzantins une salutaire indignation.


Monnaie de bronze d'Héraclius.

Héraclius put prendre, avec l'assentiment général, de vigoureuses résolutions : tout le trésor de Sainte-Sophie fut mis à la disposition de l'État; les distributions gratuites de blé, legs du vieil empire romain, furent abolies ; tous les citoyens, même les moines, furent appelés sous les armes. Les Lombards, maîtres de l'Italie septentrionale, dont il s'était concilié l'amitié, se chargèrent d'occuper le plus possible les Avars. Il fit ensuite une retraite, à la fois religieuse et studieuse, pour se préparer à une grande et longue lutte. Il relisait les meilleurs traités de stratégie et de politique. Le lendemain de Pâques (4 avril 622), après une communion publique, il partit au milieu des plus chaleureuses manifestations de la foule. Il avait proclamé régent Constantin le Jeune, son fils aîné, à peine âgé de dix ans ; mais le gouvernement effectif restait aux mains du patriarche Sergius et de Bonus, patrice et chef de la milice. En venant débarquer aux Pyles de Cilicie et de Syrie, à Issus, où Alexandre le Grand avait livré bataille, au centre géométrique de l'immense territoire envahi par le grand roi, il montra dès l'abord sa rare sûreté de coup d'oeil. Il restait d'ailleurs ainsi en communication avec la flotte qui dominait la Méditerranée. Il pouvait exercer sans danger immédiat ses troupes en un pays montagneux. Il aguerrit ses soldats, combinant toujours, dans son oeuvre de relèvement moral, l'orgueil romain et l'enthousiasme chrétien. La véritable guerre commença quand il franchit les portes Amaniques, gagnant la Cappadoce, son pays natal. Les Perses durent enfin se replier, abandonnant Chalcédoine. Un ingénieux stratagème lui permit de prendre à revers « le Sanglier royal », de s'établir dans le Pontique, entre l'Anti-Taurus et le Pont-Éuxin. Il semblait menacer la Perse elle-même. 

A la faveur de l'hiver, Héraclius put s'embarquer à Trébizonde pour Constantinople qui, toujours menacé par les Avars, réclamait sa présence. Il reparut comme transfiguré devant ses sujets, ayant, en dix mois, délivré la ville du côté de la mer et contraint Schaharbarz d'évacuer toute l'Asie Mineure. Son confesseur et poète attitré, Georges Pisidès, qui l'avait accompagné, lança alors son poème sur les Perses, qui fit de lui un émule chrétien d'Eschyle. L'empereur, désireux de contraindre Chosroès à évacuer la Syrie et l'Égypte, résolut de s'appuyer sur l'Arménie, contrée montagneuse, qui pouvait lui servir de réduit et de refuge et où son armée, renforcée des valeureuses et chrétiennes populations des Lazes, des Abasges, des Ibères et des Albanais, avec une cavalerie excellente, dominant le cours supérieur du Tigre et de l'Euphrate, cette double artère de l'empire sassanide. Son objectif principal, son grand stimulant, ne l'oublions pas, était la reprise de la vraie croix, que Chosroès lui avait refusé. Or la vraie croix était déposée à Ganzaca (Tauris), au coeur de l'Atropatène, le moderne Azerbaïdjan ou « pays du Feu », ainsi nommé parce que les mages y avaient leurs pyrées ou autels du feu les plus révérés. Le grand roi fit à cette occasion une levée dans tous ses États et en confia le commandement à Saës, l'un de ses meilleurs capitaines. Lui-même occupait Ganzaca avec 40 000 hommes. Héraclius, brûlant villages et villes, détruisant surtout les pyrées, fondit sur Ganzaca, d'où Chosroès s'éloigna précipitamment, renversa le fameux temple du Soleil, où des appareils ingénieux imitaient la foudre et la pluie (623). Mais la vraie croix ne s'y trouvait plus. 

Après la destruction de Thébarme (Ourmiah), Héraclius, circonspect au milieu même de son enthousiasme, - il avait peur de perdre sa base d'opération, - abandonna ses 50 000 prisonniers, pour hiverner en Albanie (624). Là, serré de près par Schaharbarz et par Sarablagas, qu'allait renforcer un troisième général, Saës, il les accabla sur les bords de l'Araxes (Araxe) : le second resta parmi les morts. Schaharbarz, qui avait résisté vaillamment, fut lui-même sur le point d'être surpris; ses propres armes devinrent les trophées d'Héraclius. Au retour du printemps (625), il se porta par une marche hardie jusqu'en Cilicie. Sur les bords de Sarus, près d'Adana, eut lieu un combat où l'héroïsme de l'empereur arracha au vainqueur de Jérusalem, d'Antioche et d'Alexandrie un cri d'admiration. Si Héraclius, l'année suivante (626), se reporta vers Trébizonde, c'était pour parer à un double péril. En effet, il venait d'apprendre qu'une ligue s'était conclue entre les Avars et les Perses, qui s'étaient donné rendez-vous sur les bords du Bosphore. Il divisa ses forces en trois corps : le premier fut envoyé par mer à Constantinople; le second, sous les ordres de son frère Théodore, dut s'opposer à Saës dans la Mésopotamie; le troisième, qui restait avec lui, gardait l'Arménie et le Caucase. C'est près de Tiflis qu'il sut conquérir à sa cause les Khazars (Les Turkmènes), en promettant à leur chef Ziebil la main de sa fille. Son habile politique neutralisait les Mongols d'Europe à l'aide des Mongols d'Asie. Toutefois, en l'absence d'Héraclius, Constantinople subissait avec héroïsme les assauts multipliés des Avars. Un essai de jonction avec les Perses et l'attaque de la Corne d'or aboutirent à un désastre tel que le Khaqân dut regagner les bords du Danube. Pisidès ne tarda pas à composer un nouveau poème, les Avars.

Informé de ces nouvelles, Héraclius n'hésite pas il passe le Grand-Zab, affluent du Tigre supérieur, et campe bientôt sur les ruines de Ninive, non loin d'Arbelles. Là il se trouve en présence de Razatès, que le grand roi a placé à la tête d'une nombreuse armée. Une grande bataille s'engage le 12 décembre 627. Monté sur son cheval Phalbas, l'empereur fait encore des prodiges de valeur et abat du revers de son épée la tête de Razatès qui l'a provoqué en combat singulier. Poursuivant ses avantages, il opère une curieuse marche à travers « les paradis » ou « oasis » de la rive droite du Tigre. Son objectif est Dastadjerd, où se trouvait alors le grand roi. Dans le paradis de Béclal, il éleva un cirque et convia ses soldats à une représentation théâtrale. Quand il atteignit Dastadjerd, Chosroès venait de le quitter précipitamment (628). Cette résidence royale fut livrée aux flammes. Il se vit entouré de nombreux sujets romains déportés d'Edesse, de Jérusalem et d'Alexandrie. En forçant la ligne de l'Arba et du Tigre, il aurait pu emporter Ctésiphon; mais il risquait d'éprouver un échec loin de tout renfort. Il battit donc en retraite. Le 24 février 628, il s'établissait dans Tauris, comme en un haut observatoire.


Aureus d'Héraclius, avec son fils Héraclius Constantin.

Cependant la Perse était en proie à une révolution. Une sentence de mort contre Schaharbarz, dont l'inaction à Chalcédoine avait été si fatale à Chosroès, tomba aux mains du gouvernement byzantin. « Le Sanglier royal » s'aboucha aussitôt avec le patriarche de Constantinople, signa un traité de paix et décampa vers la Perse. La belle Schirîn, épouse de Chosroès, ayant décidé Chosroès, alors gravement malade, à désigner son fils Merdasa comme héritier présomptif, l'aîné des enfants royaux, Siroès, assisté de Gundarnaspe, chef d'armée, envoya des messagers à Héraclius et jeta dans la « tour des Ténèbres » le roi auquel il infligea un cruel supplice. Cette mort rendait faciles les négociations.

Par une lettre que le patriarche Sergius lut au peuple le 15 mai 628, jour de la Pentecôte, l'empereur annonça cet événement qui terminait vingt années de guerres : « L'impie est tombé avec fracas! » y disait-il d'une façon toute biblique. Pisidès composa alors son Héracliade. A ses yeux, comme à ceux de tous ses sujets d'ailleurs, Héraclius apparaissait comme un autre « Alexandre », un autre « Constantin ». Le grand héros byzantin rentra bientôt au palais d'Hérée avec l'impératrice Martina, qui l'avait suivi dans toutes ses campagnes. Il envoya son frère Théodore à Ctésiphon, pour obtenir la restitution du Palladium de la nouvelle Rome, la Croix, et la délivrance des captifs de la Cappadoce, de la Palestine, de l'Égypte. 

C'est Schaharbarz qui révéla l'endroit où le signe de la rédemption avait été déposé. Théodore l'ayant rapporté à Héraclius, celui-ci put faire son entrée triomphale à Constantinople le 14 septembre 628, journée dont l'Eglise a perpétué le souvenir en instituant la fête de l'Exaltation de la Croix, qui se célèbre tous les ans le 14 septembre même. L'antique Rome fit écho à Constantinople dans cette circonstance. L'empereur s'empressa de rendre la vraie croix à Jérusalem et à l'église du Saint-Sépulcre. Il la portait lui-même quand il gravit le Calvaire, et la présenta au patriarche Zacharie. Le sceau qu'Hélène y avait apposé était resté intact. Les espérances des Byzantins étaient alors, pour ainsi dire, illimitées. C'était, répéta Pisidès dans son Hexameron, « une vie nouvelle, un nouveau monde, une nouvelle création ». En fait, Héraclius, qui allait séjourner six années consécutives en Syrie, à Hierapolis, à Emèse, à Édesse, avait à réorganiser les provinces reconquises, l'Asie, la Syrie, l'Égypte, à apaiser les troubles religieux qui renaissaient, à raffermir la Perse ébranlée par ses mains, à surveiller l'Arabie qui commençait à s'agiter. Les trésors du grand roi furent consacrés à éteindre la dette contractée envers l'Église, ce qui laissa à l'État peu de ressources disponibles et aigrit contre le clergé les esprits déjà émus par les controverses théologiques. On sait que le concile de Chalcédoine (451) avait condamné à la fois Nestorius, qui distinguait deux personnes dans le Christ, et Eutychès, qui n'admettait en lui qu'une nature. La doctrine monophysite avait été renouvelée par Jacob Baradée ou Zanzale, fondateur de la secte jacobite, à laquelle avaient adhéré les Coptes et les Syriens indigènes, protestation nationale contre les Hellènes, auxquels neuf siècles auparavant les avait subordonnés la conquête d'Alexandre le Grand. Ils s'opposèrent ainsi aux Melkites (impérialistes). 
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Héraclius, l'alchimiste

L'empereur Héraclius trouva au milieu de ses nombreuses expéditions militaires, assez de loisir pour écrire des Commentaires sur quelques traités de Ptolémée., et joue par ailleurs un rôle important dans l'histoire des sciences au moyen âge. C'était un grand fauteur d'alchimie et d'astrologie, en relation avec Stephanus d'Alexandrie qui, sous le titre de maître oecuménique, enseignait la philosophie, la médecine, la musique, la géométrie et l'ensemble des sciences d'alors dans le palais impérial de Constantinople, avec douze savants auxiliaires. Nous possédons neuf leçons de ce professeur adressées à Héraclius. On avait attribué à l'empereur lui-même divers ouvrages alchimiques, probablement pseudépigraphes, mais dont nous possédons les titres; aussi figure-t-il dans la liste des auteurs alchimiques grecs. Il est également cité par les Arabes et dans les traités latins, traduits des Arabes aux  XIIe et XIIIe siècles; mais dans ces traductions, par suite de l'imperfection des transcriptions orientales, le nom d'Héraclius se trouve changé en Hercules, rex Hercules, etc. Son image figure dans les médaillons qui reproduisent les prétendus portraits des vieux alchimistes, par exemple dans la bibliothèque chimique de Manget. (M. Berthelot).

Le schisme jacobite attira naturellement l'attention du patriarche Sergius et d'Héraclius, qui séjournait en Syrie, au beau milieu de ces disputes à la fois religieuses et politiques. D'accord avec Pyrrhus, qui devait lui succéder sur le siège de Constantinople, avec Cyrus, bientôt patriarche d'Alexandrie, avec Athanase, bientôt patriarche d'Antioche, Sergius formula le monothélisme qui n'admettait en Jésus-Christ qu'une seule volonté en deux natures, comme suite de l'unité de personne. Le pape Honorius adhéra à cette doctrine que le nouveau patriarche de Jérusalem, Sophronius, ne cessa de combattre avec acharnement. Pendant que le mazdéisme sombrait sous les coups d'Héraclius, que le christianisme, malgré son éclatante victoire, était plus divisé que jamais, l'islam surgissait. Une correspondance fut échangée entre l'empereur et le prophète. « Fais-toi musulman!-» aurait écrit, assez naïvement, Mohammed à Héraclius. Le moqauqis (préfet) des Coptes, également pressenti, avait une attitude indécise. 

Cependant une prédiction se répandait, à savoir que l'Empire serait détruit par les peuples circoncis. Héraclius, d'accord avec le Gallo-Franc Dagobert, s'était laissé entraîner à une active persécution contre les Juifs, qui, bannis de Jérusalem, se réfugièrent en Arabie. La frontière, telle que l'avait fixée Trajan, à l'extrémité septentrionale de la péninsule, en fut profondément troublée. La Perse était, de son côté, plus que jamais en proie à l'anarchie depuis la mort violente de Siroès et de son meurtrier et successeur, Schaharbarz. C'est cette condition anormale des deux empires qui rendit possible l'invasion arabe. Mohammed lui-même donna le signal de la guerre. Le premier combat, celui de Mouta, fut sanglant et indécis. Mais Khaled, « l'épée de Dieu », s'y révéla. La mort presque immédiate de Mohammed et l'intronisation en Perse du jeune Yezdedjerd, fils de Schaharbarz, par les soins d'Héraclius (6 et 8 juin 632), procurèrent à ce dernier un court répit. Abou-Bekr, proclamé calife, c.-à-d. successeur du prophète, prêcha la guerre sainte et ne réunit pas moins de 124 000 hommes.
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Héraclius et les sarrasins.
Combat d'Héraclius contre les Musulmans.

Attaquer à la fois les deux grands empires voisins avec deux armées qui, manoeuvrant non loin l'une de l'autre, se réuniraient au besoin, tel fut son plan. Informé de l'attaque qu'il aurait dû prévenir, l'empereur se fixa à Damas. Il organisa la défense; mais, d'une santé déjà chancelante, il ne put songer à commander en personne. Abou Obeïda, qui visait directement l'empire byzantin, était suivi d'Amrou. Il était précédé de l'irrésistible Khalid qui avait très rapidement opéré la conquête de la Babylonie, appelée désormais Iraq-Arabi. Se rejetant sur la Syrie, il s'empara de Gaza (633); il porta un défi à l'empereur qui lui répondit : « Ton lot est le désert; retire-toi. » Mais avec sa fougue bien connue, il assiégea Damas. Vainement Théodore, le frère d'Héraclius, le força à faire volte-face. Il le vainquit en bataille rangée à Gabata et à Aiznadin (634), et Damas succomba. Héraclius disgracia Théodore. D'Antioche, il revint à Jérusalem prendre la croix : « Adieu, Syrie, adieu pour la dernière fois ! » s'écria-t-il, quand il franchit les limites de cette province. 

Tandis qu'il se réfugiait à Bérée, où eurent lieu de sombres tragédies de palais, son armée le déclarait déchu du trône. Sa raison fut un instant ébranlée : la vue de la mer le glaçait d'effroi et, quand il dut rentrer à Constantinople, on construisit sur le Bosphore un pont de bateaux de chaque côté duquel on disposa une haie de branchages et de verdure qui lui dérobait l'aspect des flots. La croix fut déposée par lui à Sainte-Sophie. Réconforté encore une fois par Sergius, il retrouva, sinon son ancien héroïsme, du moins son grand sens politique. Le Nord de l'Empire n'était pas moins menacé que le Midi. Slaves et Mongols s'ébranlaient à la fois. Dagobert venait d'essuyer une sanglante défaite en combattant les premiers; les seconds, sous le nom d'Avars, continuaient d'être le grand épouvantail des Byzantins. Que fit Héraclius ? Il contint le Khaqân par une alliance avec Samo, roi des Wendes de Carinthie, et avec Coubrat, roi des Bulgares de Pannonie. Deux autres peuples slaves, les Croates et les Serbes, furent les instruments de sa prévoyante politique. Du Nord des Carpates, il les attira au delà du Danube en leur offrant, à ceux-là la Dalmatie, d'où ils délogèrent les Avars; à ceux-ci la Mésie supérieure, la Dacie inférieure et la Dardanie, entièrement dépeuplées. 

Ajoutons qu'il se hâta de les convertir au christianisme, mission dans laquelle il fut aidé par le pape. L'une des deux invasions était ainsi supprimée. Le Sud de l'Empire offrait, il est vrai, un spectacle lamentable. Omar venait de succéder à Abou Bekr. Deux grandes batailles inaugurèrent son califat (636). Celle de Kadéstya livra sans défense la Perse aux musulmans; celle de l'Yermouk, où le général byzantin Manuel se mesura avec Abou Obeïda et Khalid, entraîna la perte de presque toute la Syrie. Jérusalem succomba comme Ctésiphon (mars 637), la capitale du christianisme comme celle du mazdéisme! Le calife y vint en simple pèlerin consacrer la « mosquée d'Omar », là où s'élevait autrefois le Temple de Salomon. Constantin le Jeune ne put préserver ni Antioche, ni Césarée, ni Berite, ni Joppé. Toute la Mésopotamie fut également soumise à l'islam. Héraclius, atteint d'hydropisie, était condamné plus que jamais à l'immobilité. Les intrigues du moine Pyrrhus et de l'impératrice Martina aboutirent au couronnement d'Héracléonas, qui partagea avec son frère Constantin le titre d'héritier présomptif (4 juin 638). Alors aussi il commit une faute irréparable en publiant l'Ecthèse ou « Exposé » religieux, sorte de compromis entre les monothélites et les monophysites, qui ne fit que raviver des querelles à demi assoupies. 

Sous l'influence de Pyrrhus, le nouveau patriarche de Byzance, l'exarque de Ravenne, Isaac, imposa par la terreur au nouveau pape Séverin une adhésion à l'Ecthèse. Mais deux ans après, un autre pape, Jean IV, la condamna solennellement et Héraclius dut la désavouer lui-même. Ce règne se termina par une humiliation plus grande encore. Le calife Omar avait résolu de conquérir l'Égypte à l'islam : il était singulièrement encouragé dans ce dessein par le moqauqis et les jacobites. Le patriarche d'Alexandrie, Cyrus, avait imaginé de l'en dissuader en promettant tribut à Omar et la main d'une fille de l'empereur, ce qui le fit mander par Héraclius indigné et mettre à la torture. Amrou ibn el-As envahit l'Égypte. En s'emparant de Péluse, il força le passage de l'isthme; la prompte capitulation du fort de Babylone lui laissa la libre disposition de ses forces pour le siège d'Alexandrie, lequel dura quatorze mois (octobre 639 - décembre 640). Cyrus, revenu en hâte, ne put conjurer la perte de la grande ville de l'Occident, comme l'appelaient les musulmans.

Le philosophe Philoponos n'empêcha pas lui non plus la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie, dont il avait la garde et qui avait remplacé celle détruite sous Théodose. Sentant sa fin approcher, Héraclius réunit autour de lui les enfants d'Eudoxie et ceux de Martina. C'est Pyrrhus qui eut la garde du trésor impérial. L'inhumation de l'empereur eut lieu dans l'église des Apôtres, à côté des tombeaux de Constantin et de Justinien (on sait que cette basilique fut détruite par le sultan Mohammed II en 1433). Il y reposait depuis trois mois à peine quand son fils aîné, Constantin, viola sa sépulture pour le dépouiller d'une couronne d'un grand prix. Le malheur a donc poursuivi Héraclius par delà la mort.

Que l'on songe d'ailleurs que la même année vit mourir Héraclius, emprisonner Constantin, mutiler Héracléonas! Mais la chrétienté n'a pu oublier ni le renversement soudain de Phocas, ni la chute de Chosroès, ni la reprise de la vraie croix. Les croisades ont rendu à sa renommée son premier éclat. Guillaume de Tyr a inscrit, en tête de ses Annales, le nom d'Eracles. Eracles est devenu, comme Alexandre, Arthur et Charlemagne, un sujet de légendes. Au XIIe siècle,  en France, Gauthier d'Arras, et au XIIIe, en Allemagne, un certain Otto, composèrent des romans sur ce thème populaire. Les arts du Moyen âge et les lettres modernes s'en sont emparés. Au XIIIe siècle, à Limoges, on représentait sur émail Héraclius pourfendant Chosroès. Héraclius, ne l'oublions pas, est un des héros du grand Corneille et du fameux auteur tragique Calderon. (Ludovic Drapeyron). 



En bibliothèque - Ludovic Drapeyron, l'Empereur Héraclius et l'empire byzantin au VIIe siècle, 1869; on y trouvera de nombreuses indications bibliographiques. C'est le premier ouvrage consacré exclusivement à Héraclius depuis celui de l'évêque arménien Sepéos, Histoire de l'empereur Héraclius, qui date du VIIe siècle même, publié à Constantinople en 1850. - Jules Zeller, Entretiens sur l'histoire du Moyen âge, 1884, t. II, pp. 115-148. - Bury, A History of the later roman Empire from Arcadius to Irene, 1889, t. Il, pp. 206-273.

D'autres publications de Noeldeke, Zottenberg , Langlois, Ed. Drouin, Diehl, etc., d'après de nouvelles sources, intéressent également l'histoire d'Héraclius.

Pour la légende d'Héraclius, Firdousi, le Chah Nameh, dans Histoire littéraire de la France, t. XXll. - Massmann, Eracles, deutsch. und franz. Gedicht; Quedlinburg, 1842. - Cf. Revue d'Anjou, 1871, art. de  Charles Diehl

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