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L'Empire ottoman au XIXe siècle
Le siècle de l'agonie
Le XIXe siècle, est pour l'empire ottoman celui de sa dislocation progressive. Elle interviendra d'une part sous l'effet des tensions intérieures croissantes (montée des nationalismes, régime politique archaïque), mais surtout sous la pression des grandes puissance européennes, engagées dans une politique d'accès aux mers chaudes (La Question d'Orient). La disparition effective de l'empire n'interviendra sans doute qu'au début du XXe siècle, mais on ne l'envisageait plus désormais en Europe que comme un butin à se partager.

En même temps, à l'intérieur, le désordre éclatait de toutes parts et ajoutent à l'affaiblissement d'un régime devenu de plus en plus archaïque : les pachas Ali, Djezzar, Méhémet-Ali se révoltaient; il n'y avait ni armée, ni marine, ni finances. Les choses semblèrent changer de face à l'avènement de Mahmoud II (règne : 1808 - 1839). Un politique de réformes (Le Tanzimât)  visant à enrayer la chute n'y changeront rien. La bonne volonté et l'énergie de ce prince s'épuisèrent devant des obstacles insurmontables. Sous lui, la Bessarabie, l'Abasie, la Mingrélie, enfin la Grèce furent perdues et la flotte turque ruinée à Navarin

Abd-ul-Medjid (1839) s'engagea lui aussi, à la suite de Mahmoud, dans la voie des réformes pacifiques et intérieures, et songea, le premier, a donner une espèce de constitution, le khairié tanzimat (= heureuse organisation). Il était encouragé, aidé même par la France, et. l'Angleterre. Seule la Russie persistait  à voir dans l'empire 
ottoman un corps malade, dont la fin ne pouvait manquer d'être prochaine. Elle n'eut cependant pas la patience d'attendre sa mort, et pressée d'exécuter le prétendu testament de Pierre le Grand, elle entreprit cette guerre dont Silistrie, Sinope, l'Alma et Sébastopol forment les jalons  (La Guerre de Crimée) . 

Le traité de Paris (1856) assura la Turquie contre de nouvelles tentatives. Mais l'Europe a beau faire : cette malheureuse puissance est lancée sur une pente trop rapide pour s'arrêter dans sa dislocation dès le règne d'Abd-ul-Hamid II, dont le gouvernement, commencé en 1876 sous d'apparents bons auspices, mais devenu de plus en plus autoritaire, conduira à sa déposition en 1908.

Dates clés :
1826 - Mahmoud II dissout du corps des Janissaires.

1833 - Soulèvement de Mehmet Ali en Égypte.

1839 - Début des réformes (Tanzimat) sous Abd-ul-Medjid.

1854-55 - Guerre de Crimée.

1895 - le sultan Abd-ul Hamid Il suspend la constitution.

1908 - Avènement du régime des "Jeunes Turcs".

1914-1918 - Première Guerre mondiale.

1923 - La république est proclamée en Turquie.

Sélim III.
A la mort d'Abdul-Hamid Ier mourut, le 7 avril 1789, ce fut son neveu, Sélim III qui lui succéda. Ses débuts virent les défaites de Fokchani et de Martinesti ou du Rymnik dues aux efforts combinés de Souvorov et du prince de Saxe-Cobourg et au découragement des troupes ottomanes, dont l'artillerie, malgré les efforts du baron de Tott, restait inférieure à celle de leurs adversaires, et qui refusaient de renoncer à leur tactique surannée pour étudier les formations réglées des troupes européennes. Belgrade capitula (8 octobre 1789). La mort de Joseph II décida son frère Léopold à se séparer des Russes et à conclure avec la Turquie la paix de Sistov (4 août 1794). Souvorov avait enlevé d'assaut Ismaïl (22 décembre 1790); les Russes, vainqueurs à  Matchin, s'apprêtaient à envahir l'Empire, lorsque l'intervention de l'Angleterre et de la Prusse amena la paix de Iassi (19 janvier 1791) qui fixait au Dniestr la limite des deux États. La situation générale de l'Europe, la guerre prévue en France, les préparatifs du démembrement définitif de la Pologne obligèrent la tsarine à renoncer à son rêve de reconstituer l'Empire byzantin. Un nouveau délai fut accordé à l'Empire ottoman.

Un jeune Géorgien, favori du sultan, nommé Koutchouk-Husseïn, nommé grand amiral, tenta de réorganiser les forces militaires; on fit venir des ingénieurs de France et de Suède, on réforma les équipages de la flotte; on essaya d'exercer à l'européenne les troupes de terre. C'est au milieu de ces préparatifs que l'armée française, sous les ordres du général Bonaparte, avait débarqué en Égypte (juillet 1798). Les troupes envoyées en Syrie furent défaites au pied du mont Thabor; l'armée débarquée sur la plage d'Aboukir par Moustafa Pacha y fut taillée en pièces (juillet 1799). La Russie et la Porte ayant réussi à enlever aux Français, qui les avaient prises aux Vénitiens, les îles Ioniennes et plusieurs places de la côte d'Epire, un traité conclu le 21 mars 1800 entre les deux alliés décida que ces derniers points resteraient aux mains de la Turquie, et que les îles Ioniennes seraient constituées en république tributaire placée sous la protection du sultan. En 1801, la paix fut signée avec la France.
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Sélim III.
Sélim III.

Pendant ce temps, l'Empire était livré à l'anarchie. Les Serbes s'étaient soulevés sous les ordres de Georges Petrovitch; Ali de Tépé-Dilen, pacha de Janina, se considérait comme indépendant; les Wahhabites s'étaient emparés des villes saintes d'Arabie et massacraient les caravanes de pèlerins. Ahmed Djezzar était le maître de la Syrie; les mamelouks d'Égypte n'obéissaient plus. L'Angleterre ayant résolu des mesures comminatoires pour forcer la Turquie à entrer dans la coalition contre la France, et ayant envoyé une escadre devant les Dardanelles, le vice-amiral Dukworth força le détroit et parut devant Istanbul; l'enthousiasme de la population musulmane de la capitale, qui courut achever la construction des batteries commencées, sous la direction des officiers de la suite du général Sébastiani, ambassadeur de France, effraya les Anglais qui se retirèrent. Une autre tentative de l'Angleterre pour occuper l'Égypte échoua (22 août 1807). Mais le sultan ayant, à l'instigation de la France, révoqué les hospodars russophiles de Moldavie et de Valachie, ces principautés furent occupées par la Russie.

Sélim poursuivait des réformes, conseillées par la France : réorganisation du Divan, amélioration de la situation des raïas (sujets chrétiens). Les intrigues du Kaïmakam Moustafa Pacha, ennemi de la nouvelle organisation des troupes (nizam djédid), qui avait mis à profit le départ du grand vizir Ibrahim Pacha pour la campagne de Serbie, soulevèrent les janissaires qui devinrent maîtres de la capitale sous les ordres de Kabaktchi-Oghlou et exigèrent la déposition de Sélim (27 mai 1807), qui fut remplacé par son cousin Moustafa IV, né en 1779 et fils d'Abdul-Hamid Ier.

Moustafa IV et Mahmoud II.
Pour plaire aux ulémas, Moustafa ne maintint aucune des réformes de son prédécesseur et tomba sous la domination du mufti et du kaïmakan qui concentraient tout le pouvoir dans leurs mains. Ses troupes remportèrent quelques succès sur les Russes et sur les Anglais, mais une nouvelle révolution ne tarda pas à le renverser. Le pacha de Roustchouk, Mustafa-Baïrakdar, complotait depuis l'avènement de Mustafa IV de rendre le trône au sultan Sélim. La dissension qui éclata entre le mufti et le kaïmakan donna à Baïrakdar l'occasion d'agir. Il s'approcha sans bruit d'Andrinople et fit assassiner le janissaire Kabaktchi-Oghlou révolté dans son établissement du Haut-Bosphore. Puis, dissimulant son projet de faire remonter Sélim III sur le trône, il se rendit à Istanbul et voulut s'emparer de vive force du sérail; il fit arrêter le grand vizir. Mustafa IV, prévenu des desseins du pacha de Roustchouk,  fit étrangler son prédécesseur et remettre son cadavre aux révoltés. D'abord interdit et désespéré; Baïrakdar reprit vite ses sens, fit arrêter Moustafa IV et le remplaça immédiatement par le frère, de Sélim, Mahmoud II (28 juillet 1808), qui fit de son libérateur son premier ministre. 
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Baïrakdar était partisan des réformes; il réunit un grand conseil des notables et réclama l'appui formel de ce divan extraordinaire. Quatre mois plus tard, les mesures violentes du grand vizir soulevèrent contre lui l'opinion publique une émeute fomentée par les janissaires mit le feu à la ville. Mahmoud II fit tuer Mustafa IV et jeter dans le Bosphore celles de ses femmes qui étaient sur le point de lui donner des héritiers. Baïrakdar, qui s'était réfugié dans une tour en pierre où il se croyait à l'abri de l'incendie, y périt asphyxié. 
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Mahmoud II.
Mahmoud II.

La guerre encore.
Les plénipotentiaires russes et ottomans réunis à Iassi n'ayant pu s'entendre; la guerre éclata; le général Bagration passa le Danube et essaya, mais en vain, de réduire Silistrie. La campagne de 1810 fut malheureuse pour les Turks que paralysait la révolte des Serbes, et Mahmoud Il annonça qu'il allait se mettre lui-même à la tête de l'armée, suivant l'antique usage; mais les intrigues des ulémas et des janissaires l'empêchèrent de donner suite à son projet. Koutousov, obligé de se tenir sur la défensive, fit évacuer Roustchouk (5 juillet 1811) et campa sur la rive gauche du Danube; les tentatives des Turcs pour l'en déloger furent vains. La déclaration de guerre de Napoléon Ier, à la Russie, par l'entremise de l'Angleterre, avec laquelle le sultan s'était réconcilié en 1809, amena la signature de la paix (28 mai 1812), qui coûtait aux Turcs la Bessarabie et fixait au Pruth la limite des deux empires. En Égypte, Méhémet-Ali, qui avait été chargé de lutter contre les Wahhabites et de reprendre les villes saintes, avait commencé par faire assassiner les beys mamelouks au Caire; son fils Tossoun entra à Médine (30 janvier 1843) et à la Mecque (mars). 

La Porte réprima la rébellion des Serbes; leur chef, Czerni George, vaincu, se réfugia en Russie. Ali, pacha de Janina, ayant été mis au ban de l'Empire, se déclara en révolte ouverte, souleva les Grecs et s'attacha des bandes de Klephtes ou brigands; assiégé dans sa forteresse, il y résista jusqu'au 5 février 1822. L'insurrection éclata en Morée, et les îles de l'Archipel équipèrent des corsaires; le patriarche Grégoire, accusé de trahison, bien qu'il eût excommunié les rebelles, fut pendu à Constantinople le jour de Pâques1821, probablement en représailles des atrocités exercées par les pirates sur le mollah de la Mecque qui revenait en Turquie : sa mort fut suivie de massacres et de profanations. Le prince Cantacuzène est battu à Galatz par Youssouf Pacha; Alexandre Ypsilanti est défait à Dragatchémi et, forcé de se réfugier sur le territoire autrichien.

Ismaïl Pacha entre à Iassi. Mais les Grecs battent les Ottomans à Cassandra et aux Thermopyles et établissent à Tripolitza un gouvernement provisoire qui se transporte plus tard à Corinthe. La mort du pacha de Janina laissait les coudées franches aux Ottomans, qui s'emparèrent de Chio et y commirent des ravages qui soulevèrent la réprobation de l'Europe (1822). Dervich, pacha de Widdin, essaya en vain de soumettre le Péloponnèse; Ibrahim Pacha, fils de Méhémet-Ali, débarqua à Modon et prit Navarin et Tripolitza.

Missolonghi, assiégée depuis si longtemps sans succès, succomba enfin devant le général égyptien (22 avril 1826). La joie que ressentirent les Ottomans à la suite de ce fait d'armes décida Mahmoud Il, inquiet de la résistance opiniâtre des Grecs, à changer l'organisation de l'armée, projet déjà rêvé par Sélim III, et à remplacer, par des troupes réglées et exercées à la tactique européenne, l'institution vieillie des janissaires qui étaient devenus plus que jamais un corps de milice prêt à toutes les insubordinations. C'est de ce moment que date la période de l'histoire ottomane qui l'occupera pendant presque tout son denier siècle d'existence, celle du Tanzimat (ou des réformes).
 

Le « Tanzimat » 

L'abolition du corps des janissaires.
Les exercices, dirigés par des instructeurs égyptiens, auxquels fut soumis le nouveau corps régulier pour lequel on avait repris le vieux nom d'akyndjis, déplurent aux chefs des janissaires qui avaient pourtant souscrit à l'ordonnance qui instituait la nouvelle organisation. Barricadés sur la place de l'Et-Méïdan, les insurgés y furent vaincus par l'incendie et la mitraille. Le hatti-chérif du 16 juin 1826 prononça l'abolition du corps des janissaires, complétée par la suppression de l'ordre religieux des derviches Bektachis, qui avait suivi la fortune de ce corps depuis sa création. Les événements qui se sont passés en Turquie depuis cette date jusqu'à la Première Guerre mondiale montrent que c'est à la suppression des janissaires, entrevue comme nécessaire par plusieurs sultans et réalisée par Mahmoud, que l'Empire ottoman doit la situation militaire qu'il occupera encore au début du XXe siècle. Sans cette réforme indispensable, jamais il n'aurait été en mesure de défendre son territoire comme il va encore parvenir à le faire pendant plusieurs décennies.


"Sultan Mahmoud-Khan II, empereur des Ottomans".

Mahmoud ayant refusé l'intervention de la France, de l'Angleterre et de la Russie en faveur des Grecs, vit ces puissances se coaliser contre lui; la capitulation d'Athènes, dressée par Réchid Pacha, n'empêcha pas la flotte égyptienne d'être complètement détruite à Navarin (20 octobre 1827). Puis la Russie parvint en 1829à placer dans son giron la Moldavie, la Valachie et la Serbie, et à effrayer assez le sultan pour lui arracher le libre passage du Bosphore et des Dardanelles, parmi d'autres concessions. Cette paix humiliante permit du moins à Mahmoud de freiner la décomposition de son Empire. En 1834, deux rébellions furent étouffées, celle du gouverneur de Scutari et celle du dernier pacha indépendant de Bagdad, Daoud Pacha; mais celle de Méhémet-Ali fut autrement grave; elle faillit amener la chute de l'Empire ottoman ou sa transformation au profit d'une nouvelle dynastie. Méhémet-Ali, pacha d'Égypte et maître d'Arabie, frustré dans son espoir d'acquérir la Morée par l'intervention des puissances européennes en faveur des Grecs, voulut se dédommager en conquérant la Syrie. Son fils lbrahim assiégea Saint-Jean-d'Acre (décembre 1834) qui se rendit le 27 mai 1832; puis il occupa Damas, défit les troupes turques à Homs et au défilé de Béilan (Portes Syriennes), franchit le Taurus. Mis hors la loi par le sultan, il détruisit à Konya l'armée du grand vizir Réchid Pacha (21 décembre 1832). Beaucoup de Turcs hostiles aux réformes de Mahmoud étaient prêts à acclamer le nouveau champion de la foi musulmane. L'affaire se régla avec une nouvelle intervention des grandes puissances et la signature, 8 juillet 1833, du traité d'Unkiar-Skélessi (La Question d'Orient).

Mahmoud mit à profit la paix pour continuer ses efforts de réorganisation. Une flotte envoyée à Tripoli de Barbarie mit fin au pouvoir semi-indépendant des Karamanli, et fit de cette régence une simple province de l'Empire (25 mail 1835); Scutari d'Albanie, qui s'était révoltée, fut réduite (18 septembre). Mahmoud fut le premier sultan qui mit le pied à bord d'un bateau à vapeur, et qui visita une partie de son Empire; soit inspection porta sur les forteresses du Danube, récemment évacuées par les Russes. Ces innovations déplurent à l'esprit routinier du parti rétrograde; un derviche fanatique l'insulta sur le pont de Galata; une conspiration se forma pour l'assassiner. Malgré ces difficultés, Mahmoud n'en poursuivit pas moins sa tâche. Un journal officiel fut créé sous le titre de Moniteur ottoman; le système des quarantaines fut établi (mars 1838) et sauva Constantinople de la peste (Les pestes au Moyen âge); un théâtre fut construit à Péra; on ouvrit un cabinet de lecture. La dignité de grand vizir fut supprimée; Réouf Pacha reçut le titre de bachvékil (premier ministre), et celui de grand vizir ne fut rétabli que sous Abd-ul-Medjid, le successeur de Mahmoud II. Des officiers anglais furent engagés pour servir de chefs et d'instructeurs à la flotte; une école de médecine fut fondée.

Cependant Mahmoud avait pour objectif principal de recouvrer la Syrie et de réduire son vassal Méhémet-Ali. Ce dernier voulait obtenir la possession héréditaire de toutes ses provinces. Un nouveau conflit semblait inévitable. Il eut une issue toute différente du premier à cause du revirement de l'Angleterre. Celle-ci s'inquiétait devoir Méhémet-Ali convoiter la Mésopotamie et ne voulait pas lui laisser prendre pied sur le golfe Persique. Elle conclut en 1838 un traité de commerce avec la Porte, qui lui accorda libre accès dans tout l'Empire ottoman, y compris la Syrie et l'Égypte. Méhémet-Ali refusant de reconnaître ce traité, le sultan le déposa de toutes ses dignités et fit envahir la Syrie par l'armée qu'il avait concentrée sur l'Euphrate sous les ordres de Hafiz Pacha, assisté d'officiers prussiens tels que Moltke. Deux mois après, cette armée fut complètement défaite à Nezib par les officiers français d'Ibrahim (24 juin 1839). Mahmoud mourut six jours après, laissant l'Empire à son fils aîné Abd-ul-Medjid.

Abd-ul-Medjid II

Abd-ul-Medjid (né le 28 avril 1823, mort le 25 juin 1861) seize ans et deux mois lorsqu'il succéda à son père. Fils aîné du sultan Mahmoud, Abd-ul-Medjid est le 31e souverain de la famille d'Osman et le 28e depuis la prise de Constantinople (D'Osman à Bayézid II). L'empire ottoman était alors dans une des plus critiques situations où il se soit jamais trouvé. Mahmoud venait de perdre, six jours auparavant, la bataille de Nezib gagnée par Ibrâhim, fils de Méhémet-Ali. Cette victoire décisive consacrait pour les troupes égyptiennes leurs conquêtes antérieures en Syrie, et leur ouvrait le chemin d'Istanbul. Et cette guerre laissait aussi sans marine, sans armée, sans finances un empire Ottoman, désormais livré à l'intrigue et la à trahison, entamé de toutes parts, et qui ne pouvait plus subsister que par la protection de l'Europe. 

En 1840, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse s'unirent contre Méhémet-Ali et s'engagèrent à maintenir l'intégrité du territoire ottoman. Il était temps. Depuis dix années l'empire s'émiettait. La régence d'Alger et la Grèce lui avaient échappé; l'Égypte indépendante avait conquis la Syrie et menaçait l'Anatolie; l'Arabie était en révolte permanente; l'Arménie était sillonnée d'agents de la Russie qui, en Europe, exerçait une véritable souveraineté en Moldavie et en Valachie; la Bosnie subissait de fait l'influence autrichienne. Seules, la Serbie et l'Albanie obéissaient encore nominalement. La dislocation de la puissance ottomane n'avait d'égale que la démoralisation des sujets. Ce n'était pas un enfant de seize ans, sans autre expérience que celle acquise dans le harem, d'une intelligence moyenne et entouré d'intrigants habiles, qui aurait pu, avec de tels débris, reconstituer l'ancienne puissance des Osmanlis. Aussi l'intervention effective et l'influence intéressée des États de l'Europe occidentale sont-elles les caractéristiques du règne d'Abdul-Medjid, du commencement à la fin. 
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Abdoul Medjid.
Abdul Medjid.

La poursuite des réformes.
Pendant que les puissances alliées faisaient mine de défendre son empire, Abd-ul-Medjid affirmait hautement son désir de payer sa dette aux Occidentaux. Il semble d'ailleurs qu'il était sincère. C'est ainsi que le lendemain même de son avènement (2 juillet 1839), le mustéchar Nouri-Efendi s'empressait de notifier aux drogmans des ambassades que

« le gouvernement du jeune sultan se maintiendrait dans les principes de réformes qui avaient guidé Mahmoûd, et que la même politique progressive animait le Divan et tous les ministres de la Sublime Porte. »
Les actes vinrent confirmer les paroles. Lorsque Abd-ul-Medjid alla ceindre le sabre d'Othman à la mosquée d'Eyyoub (ce qui constituait pour les sultans la cérémonie du sacre), il s'y rendit vêtu du pantalon et de la redingote à la franque et coiffé du fez. Pour la première fois également l'Europe, en la personne de ses représentants, fut conviée à cette cérémonie. Bientôt après Abd-ul-Medjid, subissant l'influence de son ministre des affaires étrangères, Rechid-Pacha, promulgua solennellement l'acte mémorable de Gul-Hâné (3 novembre 1839) qui faisait entrer de plain-pied la Turquie dans le courant de la civilisation européenne (Le Tanzimat). Cet acte de Gul-Hâné, bien qu'il ne soit en réalité qu'une déclaration de principes, n'en a pas moins eu une importance capitale dans les destinées de la Turquie. Il est, pour ainsi dire, la préface des lois nouvelles et des réformes qui ont donné à la Turquie son organisation jusqu'au début du XXe siècle, lois et réformes dont l'ensemble constitue le Tanzimat-Khaïrie (= l'Organisation Heureuse). Le parti « vieux turc » (partit réactionnaire) n'a jamais pardonné à Abd-ul-Medjid l'acte de Gul-Hâné, et ce parti, qui verra cependant son influence diminuer journellement, ne cessera de protester contre le Tanzimat.

Si Abd-ul-Medjid eût été doué d'une intelligence et d'une énergie égales à celles qui caractérisaient son père, il eût pu faire sortir de l'acte de Gul-Hâné les conséquences les plus heureuses pour l'avenir de la Turquie. Mais son caractère indécis le fit sans cesse osciller entre les partisans et les ennemis des réformes, qui se partageaient à tour de rôle l'influence dans les conseils du Divan. Ce système de bascule diminua son autorité morale, et, en détrompant les espérances de l'Europe, fut pour lui une cause de faiblesse à l'extérieur.

L'effervescence des provinces.
La paix avec Méhémet-Ali était à peine signée, grâce à l'intervention de l'Europe, que déjà Abd ul-Medjid se trouvait aux prises avec des difficultés qui surgirent dans les différentes provinces de son empire. En 1844, les Albanais refusent d'obéir à la loi nouvelle sur le recrutement, ils se révoltent, massacrent les chrétiens, et Rechid-Pacha ne parvient qu'à grand-peine à rétablir un ordre passager. En Syrie, les vexations d'Omer-Pacha suscitent un soulèvement des chrétiens (1841); l'Europe intervient et obtient la destitution d'Omer. Cette concession de la Porte n'aplanit pas les différends, toujours latents, entre les Druzes et les Maronites; en 1845, ceux-ci sont de nouveau massacrés par les Druzes, ce qui provoque de nouvelles et impérieuses réclamations des puissances européennes.

L'agitation presque constante des provinces danubiennes, et les visées de la Russie sur ces provinces ne donnent pas moins de tracas à Abd-ul-Medjid. En 1842, échange notes très vives entre la Turquie et la Russie, au sujet de l'élection d'Alexandre Petrovitch, en Serbie. La même année, insurrection en Valachie; le prince Ghika est remplacé par le prince Bibesco que la Porte reconnaît et qui recherche ensuite l'appui de la Russie. En 1848, nouvelle insurrection, conséquence de celle de Vienne; le prince Bibesco est remplacé par un gouvernement provisoire; Omer-Pacha entre en Valachie à la tête des troupes turques; le tsar riposte en envoyant 12 000 Russes en Moldavie; les Turcs occupent alors Bucarest; 60 000 Russes envahissent la Valachie; ce conflit qui menaçait la paix européenne ne prit fin que par la convention de Balta-Liman (1849) qui, laissant au sultan la nomination des hospodars de Moldavie et de Valachie, stipulait l'occupation des principautés par les troupes russes et turques jusqu'au rétablissement de la tranquillité. C'était un échec pour Abd-ul-Medjîd. Il fut plus heureux en défendant avec énergie le droit d'asile, lorsqu'il refusa aux empereurs d'Autriche et de Russie l'extradition des réfugiés politiques. Peu après commencèrent, en Palestine, entre les Grecs et les Latins, les démêlés qui devaient amener la guerre de Crimée.  Le traité de Paris, du 30 mars 1856, qui termina cette guerre, stipula également la nécessité de réformes destinées à prévenir de nouveaux troubles dans les provinces ottomanes.

Le hatti-hûmayoun.
Peu avant le traité de Paris, Abd-ul-Medjid avait promulgué le hatti-humayoun (18 février 1856), qui reconnaissait l'égalité civile de tous ses sujets. Il établissait une nouvelle assiette de l'impôt et assurait notamment aux sujets rayas (= du troupeau, c.à-d. les chrétiens, principalement) l'accession aux grades militaires et des garanties dans l'ordre civil. Malheureusement, les bonnes dispositions du souverain se heurtaient à la résistance d'un parti réactionnaire puissant parmi les fonctionnaires turcs. Il y eu des massacres et le meurtre du consul français à Djeddah (15 juillet 1858) , des massacres des chrétiens par les Druzes en Syrie (1860).Fuad Pacha fut envoyé comme commissaire extraordinaire dans cette dernière province, où les troupes françaises débarquèrent. On força Abd-ul-Medjid à publier une déclaration affirmant que c'était sur l'invitation du sultan que son allié, l'empereur des Français, venait de faire débarquer en Syrie un corps expéditionnaire chargé de châtier les Druzes. La répression fut sanglante.

Abd-ul-Medjld mourut peu après (25 juin 1861). Digne continuateur de son père, prince humain et bienveillant, il avait manqué de la force nécessaire pour briser les résistances. D'après le droit de succession établi, ce ne devait pas être son fils aîné Mourad, né le 22 septembre 1840, qui lui succéda. C'était le frère du sultan Abd-ul-Aziz (né le 9 février 1830) qui était, selon le droit héréditaire ottoman, l'héritier présomptif de l'empire ottoman. Ce fut  donc lui qui succéda à Abd-ul-Medjid. Il revint de poursuivre l'oeuvre de ses réformes. 

Abd-ul-Aziz

L'avènement d'Abd-ul Aziz fut salué avec joie par le parti « vieux turc » ennemi des réformes inaugurées par l'acte de Gul-Hané (1839) et le Tanzimat. Déjà, en 1859, ce parti, irrité des concessions faites par Abd-ul-Medjîd aux Occidentaux et à leurs normes, avait fomenté une conspiration pour élever au pouvoir Abd-ul-Aziz. Cette conspiration avait échoué et Abd-ul-Medjîd fit grâce à son frère qui put prouver que l'on s'était servi de son nom sans son autorisation. 

Signes d'ouverture au milieu des troubles.
Les débuts du règne d'Abd-ul-Aziz trompèrent les espérances du parti « vieux turc-», et en donnèrent au contraire à l'Europe de très favorables que les événements ne tardèrent pas d'ailleurs à démentir. Le 1er  juillet 1861, Abd-ul-Aziz communiqua aux puissances occidentales une déclaration solennelle dans laquelle il manifestait son intention de régler sa conduite d'après l'acte de Gul-Hané et le hatti-chérif de 1856. II fit plus. Il commença tout de suite par donner des preuves de ses bonnes intentions. Abd-ul-Medjid laissait les finances obérées et des dettes personnelles considérables. Abd-ul-Aziz, pour les payer, fait vendre ostensiblement la plupart de ses diamants, et un grand nombre de parures, de bijoux et d'objets précieux; pour rassurer les créanciers de l'État, il réduit la liste civile; il fait incarcérer Riaz-Pacha  accusé de dilapidations; il renvoie plus de 200 femmes du harem et ne garde au palais que sa femme, sa mère et les sultanes mères de princes; ayant acquis par lui-même une certaine instruction, parlant anglais et français, il veut que son neveu Mourad, l'héritier présomptif, reçoive une instruction égale; il lui donne les meilleurs maîtres et ne craint pas de lui faire suivre les cours de l'École militaire d'Istanbul. Enfin, pour témoigner plus ouvertement encore de son désir de persévérer dans la voie des réformes, il nomme grand-vizir Fuad-Pacha, ennemi déclaré du parti «-vieux turc » (1862).

Les premières années du règne d'Abd-ul-Azizfurent marquées par des luttes sanglantes dans les provinces du Danube. Pendant que les Monténégrins se faisaient massacrer dans les défilés de la Donga, les Turcs, cernés dans Belgrade, bombardaient la ville. Les puissances européennes intervinrent et firent accorder, par la conférence de Belgrade (1863), des conditions de paix acceptables aux Monténégrins et aux Serbes. Les rapports d'Abd-ul-Azîz avec l'Égypte furent généralement bons, quelquefois cordiaux. Ismaïl-Pacha sut habilement obtenir, par des concessions d'argent, des avantages politiques. Il vint à Istanbul demander au sultan, l'investiture, et Abd-ul Aziz, en lui rendant sa visite à Alexandrie, reçut tous les honneurs dus à un suzerain (1863). Plus tard, tard il accéda à la demande du vice-roi et autorisa, en sa faveur, une dérogation à la loi musulmane en lui accordant le droit de reconnaître son fils comme héritier présomptif (1866).

L'année suivante nouvelle concession : Ismaïl-Pacha prend le titre de khédive et est investi d'un pouvoir absolu pour l'administration intérieure de ses États. Un firman de 1873 consacra à nouveau ces droits, et, moyennant un faible tribut annuel, reconnut l'indépendance effective de l'Égypte. Des révoltes périodiques en Turquie d'Asie (1864-66), l'insurrection de Crète (1866-68), une insurrection en Bulgarie (1868), sévèrement réprimée, enfin l'insurrection de l'Herzégovine et de la Bosnie (1875), prélude de la guerre turco-russe, jetèrent la Turquie, sous Abd-ul-Aziz, dans une agitation continuelle.

Des réformes utiles, et témoignant d'un sincère désir d'ouvrir l'empire au progrès, furent cependant opérées pendant ces années de troubles. Dès 1862, en effet, Abd-ul-Aziz donna l'exemple de la tolérance en faisant remettre à l'évêque grec de Brousse une somme importante pour la construction d'une église. Il voulut aussi que la Turquie sortit de son isolement commercial; il la fit représenter à l'exposition de Londres (1862) et conclut des traités de commerce avec la France et l'Angleterre. Lui-même fit à l'Exposition universelle de Paris, en 1867, une visite où il déploya un faste éblouissant. En 1868il inaugure un conseil d'État et fonde le Lycée de Galata-Seraï, sur le modèle des lycées français. Il crée aussi un observatoire météorologique. Il publie un projet de code civil (1869).

La Porte évacua la citadelle de Belgrade (mars 1867) et envoya des troupes contre les Crétois révoltés; bien que le grand vizir Ali Pacha se fût rendu lui-même en Crète pour négocier, les insurgés ne cédèrent qu'à la force ; ils ne furent écrasés qu'au prix de grands sacrifices (février 1869).
Il accorde aux étrangers le droit d'acquérir les propriétés foncières; il restreint les privilèges des mosquées sur les biens vakoufs; il cherche à établir l'unité administrative en divisant l'empire en vilayets

La crise des finances.
Dans les commencements de son règne, subissant l'influence de Fuad-Pacha, la réforme des finances parut être la grande préoccupation d'Abd-ul-Aziz. Jusqu'en 1862, il suivit un système de sages économies qu'il ne put continuer dans la suite. Pour rétablir le crédit de l'empire et faire appel aux capitaux des États de l'Europe, le sultan, de concert avec Fuad Pacha, dressa pour la première fois en 1862 et publia un budget présumé des recettes et des dépenses de l'empire. Il procéda  ensuite à une émission de caïmés ou papier-monnaie; mais la chute rapide du cours força à le retirer presque aussitôt (22 octobre 1862). Cependant, ni cette mesure, ni la création d'une cour des comptes faite en 1863, ni l'institution de la Banque d'Istanbul (1863), visant à faciliter le placement des emprunts à l'étranger, ne furent pas des mesures suffisantes pour mettre l'ordre dans les finances. 

En même temps, sous la direction d'Edhem Pacha, on commença de grands travaux publics, la route de Trébizonde à Erzeroum, le chemin de fer Varna-Roustchouk et l'amélioration des bouches du Danube. On accorda aussi divers privilèges à l'industrie, on annonça qu'on voulait transformer l'empire d'une manière définitive. Cependant les emprunts se succédaient presque annuellement. En 1875 on fut obligé de réduire de moitié le paiement des coupons de la dette, l'autre moitié fut soldée en bons 5% avec promesse de remboursement dans cinq ans. L'empire souffrira jusqu'à la fin de cette crise financière.

Les conséquences en furent graves même à l'intérieur; il fallut demander aux provinces de l'empire de nouvelles ressources; ces exigences fiscales furent cause de la révolte de la Bosnie et de l'Herzégovine. Abd-ul-Aziz, pour calmer la révolte, s'engagea par des firmans datés du 1er septembre et du 2 octobre 1875 à accomplir des réformes; aux termes de ces firmans, le quart supplémentaire de la dîme ne devait pas être perçu et les arriérés d'impôts devaient être abandonnés aux contribuables; ces mesures partielles ne purent arrêter le mouvement. 

Les Occidentaux intervinrent alors, et un irâdé solennel (février 1876) promit que les réformes demandées seraient appliquées à la Bosnie et à l'Herzégovine et étendues à toutes les parties de l'empire. Il était trop tard. 

Ali Pacha essaya de réorganiser l'administration et promulgua plusieurs lois réformatrices; mais il mourut peu de temps après la conférence de Londres (23 mai 1871), qui rendait à la Russie une partie des avantages qui lui avaient été enlevés par le traité de Paris. 

En suspendant le payement des arrérages des emprunts extérieurs, Mahmoud-Nédim ruine le crédit de la Turquie (6 octobre 1875). 


Fin d'un règne.
L'insurrection se propagea, et la Bulgarie fit cause commune avec les insurgés (avril 1876). Le parti « vieux turc. », hostile aux réformes promises par l'irâdé de février, s'agita. La surexcitation devint extrême, à ce point les consuls de France et d'Allemagne furent assassinés à Salonique. Les flottes de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Russie, d'Autriche et d'Italie se rallièrent dans la baie de Besika, prêtes à franchir les Dardanelles. Une vive émotion se produisit à Stamboul. Une manifestation des softas (étudiants en théologie)  fait tomber du pouvoir le grand vizir Mahmoud-Nédim, remplacé aussitôt par  Méhémet-Ruchdi. Abd-ul-Aziz, écoutant les conseils des ambassades, appela également Midhat-Pacha et le nomma ministre sans portefeuille. L'agitation ne cessa pas. Une seule mesure était de nature à rétablir l'ordre dans l'empire : l'abdication d'Abd-ul-Aziz. 

Le grand-vizir Méhémet-Ruchdi-Pacha, le ministre de la guerre, Husein-Avni-Pacha, et Midhat-Pacha se concertèrent à cet effet le 27 mai 1876. Voulant donner à l'abdication une apparence légale, ils s'adressèrent au Cheikh-ul-islam, Khaïr-Ullah, qui consentit à signer un fetva déclarant au nom de la religion que le sultan devait être déposé du trône. Husein-Avni-Pacha fut chargé de prendre les dispositions nécessaires pour l'exécution de l'entreprise. Le 20 mai 1876 les ministres se rendirent chez le sultan et, après un entretien dans lequel ils lui exposèrent la situation et toutes les difficultés où se trouvait engagé l'empire, ils demandèrent à Abd-ul-Aziz d'abdiquer en faveur de son neveu Mourad.

Le sultan entra d'abord dans une violente colère, mais il finit par céder. Il fut alors interné au palais de Top-Capoû (Topkapi) avec sa mère et ses femmes. Pendant quatre jours on le vit passer alternativement du plus profond abattement à la plus extrême colère. Le 4 juin, voyant sur le Bosphore les vaisseaux stationnaires étrangers se couvrir de pavois, il crut voir dans cette manifestation une preuve, que son neveu venait d'être reconnu sultan à sa place; il eut un nouvel accès de colère puis parut se calmer et s'enferma chez lui. Le 4 juin 1876, une de ses femmes ayant fait forcer la porte de l'appartement où il était renfermé, on trouva Abd-ul-Aziz baignant dans son sang; les veines du bras étaient ouvertes; à ses côtés se trouvait une paire de petits ciseaux. 

Trois ans après, Abd-ul-Hâmid fit poursuivre Midhat, Khaïr-Ullah, Husein-Avni-Pacha comme meurtriers d'Abd-al-Aziz; tous trois sont morts, en 1884, en exil,  au Yémen. Abd-ul-Hâmid, qui avait très vite succédé à à Mourad V, héritier de Abd-ul-Aziz, et  dont les facultés mentales, atteintes par les tragédies auxquelles il avait assisté, par l'émotion que lui causa la mort d'Abd-ul-Aziz, et par l'assassinat de plusieurs des ministres par le Circassien Hassan, ne lui permirent pas de régner plus de trois mois.

Abd-ul-Hamid II

Abdul-ul-Hamîd II, parvenu au trône le 31 août 1876 était né le 22 septembre 1842. Il fils du sultan Abd-ul-Medjid-Khân, et frère Mourad V. Au moment de son accession au pouvoir son pays venait d'entrer en guerre avec la Serbie et le Monténégro, puis la Russie. Elle aura pour issue un traité qui diminua, certes les avantages concédés à la Russie, mais n'en fut pas moins décevant pour la Turquie, car il autorisait l'Autriche-Hongrie à occuper et à administrer la Bosnie et l'Herzégovine. En outre, comme prix d'un traité d'alliance défensive, l'Angleterre se fit donner l'île de Chypre (4 juin 1878).  Les débuts de la politique extérieure d'Abd-ul-Hâmid n'avaient donc pas été heureux. Le jeune souverain avait subi les conséquences d'une situation dont il n'était pas l'auteur.

La constitution.
A l'intérieur, sa tâche n'était pas moins délicate : les circonstances ne le favorisaient pas, et une guerre comme celle que la Turquie a eu à subir en 1877-78, cause de profonds ravages dans la vie économique et sociale de la nation. En montant sur le trône, Abd-ul-Hâmid conserva tout d'abord sa confiance au parti de la Jeune Turquie. Arrivé au pouvoir à l'une des époques les plus critiques qu'ait traversées l'empire ottoman, le jeune sultan montra qu'il était doué d'une volonté énergique et manifesta son désir de remplacer par des économies les dépenses de ses prédécesseurs, et d'introduire des réformes sérieuses dans l'organisation de l'empire. Il réduisit d'abord fortement les dépenses du palais et exigea que ses irâdés fussent appliqués exactement selon la lettre et l'esprit de ses décisions; il visita lui-même des casernes et prit part au repas commun, ce qui ne s'était jamais vu jusque-là.

Dès le 10 septembre 1876, un hatti-chérif annonça des réformes radicales dans la constitution et l'administration de l'empire; le 27 septembre fut institué un conseil général de réforme, composé de trente musulmans et de trente chrétiens et le 23 décembre 1876 (7 zi'l-hidjdjé 1293 de l'hégire) une constitution fut donnée à la Turquie. Cette constitution portait indivisibilité de l'empire, irresponsabilité du sultan, égalité devant la loi des sujets de l'empire, admissibilité des chrétiens aux emplois publics, inviolabilité de la liberté individuelle et de celle du domicile, liberté de l'enseignement, indépendance des tribunaux, réforme du budget, décentralisation des Provinces. Elle établissait un Sénat, dont les membres étaient nommés à vie par le sultan, et une Chambre des députés élue au scrutin secret, pour quatre ans; un député par 50 000 Ottomans. Les ministres avaient l'initiative des lois; ils étaient responsables devant les Chambres, qui avaient le droit de contrôle. Le sultan pouvait avancer eu retarder, prolonger ou abréger les sessions.

Mais bientôt Midhat-Pacha tomba en disgrâce, fut arrêté et exilé (5 février 1877), après avoir été grand-vizir pendant moins de deux mois; le 14 février 1878, le conseil de réforme fut renvoyé, Abd-ul-Hâmid allait prendre en main le pouvoir et tout administrer par lui-même. Cette politique donna des résultats satisfaisants. Il réussit à exécuter à peu près complètement les stipulations du traité de Berlin  et à éviter les dangers d'une situation singulièrement difficile. S'appuyant de préférence sur l'Allemagne, il travailla à la réorganistaion administrative et financière de son empire. La visite que lui fit l'empereur d'Allemagne Guillaume II (1889) visait à lui fire croire que la Turquie conservait son rang parmi les grandes puissances. C'était une illusion, et cela déjà bien avant que ce rapprochement avec l'allemagne ne préfigure la disparition définitive de l'empire. Le navire faisait déjà eau de toutes parts.
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Abd-ul-Hamid II
Abdul-Hamid II.

La dislocation.
La Turquie n'en finissait d'éprouver de nouvelles pertes : la Bulgarie s'unit à la Roumélie orientale à la suite du soulèvement du 18 septembre 1885 à Philippopoli. Le prince Alexandre prit le 20 septembre le titre de prince de la Bulgarie du Nord et, du Sud et fut nommé le 25 avril 1886 par la Turquie gouverneur de la Roumélie orientale. Après le renversement du prince Alexandre par le Sobranié, le 7 juillet 1887, le prince Ferdinand de Cobourg le remplaça; il ne fut pas d'abord officiellement reconnu et ce n'est que le 14 mars 1896 qu'il fut reconnu par la Porte en qualité de prince de Bulgarie et gouverneur général de la Roumélie orientale. La Grèce cependant se remuait pour obtenir, comme la Bulgarie, un agrandissement; la Crète recommença à s'agiter : en juillet 1887, puis en août 1889, de sanglants conflits éclatèrent entre chrétiens et musulmans.

L'établissement de trois évêques schismatiques bulgares en Macédoine provoqua de vives protestations du patriarche oecuménique de Constantinople, en juillet 1890. La même année la Turquie conclut un traité de commerce de vingt et un ans avec l'Allemagne; en 1891, la Russie obtint que ses navires battant pavillon commercial pussent passer par les Dardanelles, et causa ainsi la chute du grand vizir Kiamil Pacha, opposé à cette mesure. 

Une des caractéristiques de la politique d'Abd-ul Hamid a été l'annulation du grand vizir, dont il remplaça l'action par sa politique personnelle; en septembre 1891, Dschewad Pacha fut nommé grand vizir; en 1890, 1892 et 1898, des soulèvements redoutables au Yémen montrèrent l'impuissance ottomane dans cette région. Une insurrection en Crète se produisit aussi en 1894 et réclama la nomination d'un gouverneur chrétien et d'une assemblée nationale, privilèges perdus à la suite du soulèvement de 1889-90 : les sanglantes répressions des Turcs en mai 1896 amenèrent une révolte presque générale et provoquèrent l'intervention des puissances qui obligèrent le sultan à accorder aux Crétois une sorte d'autonomie (1er septembre 1896).

En Macédoine la population slave, encouragée par l'annexion de la Roumélie en 1886, s'agitait pour obtenir l'union avec la Bulgarie, tandis que la population d'origine grecque, moins nombreuse, tournait les yeux vers la Grèce; ces aspirations se traduisirent en 1895 et 1896 par des soulèvements armés. En même temps, l'insurrection des Arméniens causait de grandes difficultés à la Turquie : au congrès de Berlin, elle avait promis de leur accorder des réformes et de les protéger contre les violences des Kurdes. Ces promesses restaient illusoires, et les Arméniens tentèrent d'échapper au joug turc pour constituer un Etat indépendant; à l'automne de 1894, la révolte éclata et de violents combats se produisirent, dans le vilayet de Biteis, entre Arméniens et Kurdes; le 8 octobre 1895 des centaines d'Arméniens furent égorgés à Trébizonde; les puissances occidentales se décidèrent à intervenir, et le sultan promit des réformes consistant à adjoindre à chaque mutessarif un chrétien, et à composer la gendarmerie en proportion de la population de soldats chrétiens et musulmans. En Syrie, les Druzes se remuèrent, mais les Turcs, après quelques combats, se rendirent maîtres du mouvement.

A Istanbul même, le sultan Abd-ul Hamid Il avait pris en main tout le pouvoir; à la place des fonctionnaires, il s'entoura d'une camarilla de cour qui dirigeait tout; le vizir Said Pacha se retira en juin 1895, quand les flottes des Occidentaux exigeant des réformes parurent dans la mer Egée; il fut remplacé par Kiamil Pacha qui, voulant reprendre l'ancien pouvoir du grand vizir, irrita à tel point le sultan que celui-ci le renvoya au bout de quatre semaines; son successeur, Halil-Rifaat Pacha, n'eut qu'une autorité nominale, tandis que le véritable régent était Izzet bey, chef de la camarilla du palais; un comité jeune-turc se forma alors contre la cour et les favoris du sultan, pour réclamer la représentation nationale organisée en 1876-77par Midhat Pacha. En même temps, des pogroms sont perpetrés en Anatolie orientale, où périssent quelque 150 000 Arméniens. Ceux-ci cherchent alors à pousser les puissances à intervenir en intensifiant les  troubles : le 30 juin 1895, ils firent une première démonstration à Istanbul; au cours d'un deuxième soulèvement, le 30 septembre, des centaines d'Arméniens furent  encore massacrés; mais ces cruautés furent dépassées de loin le 28 août 1896, à la suite de l'occupation à Istanbul de la Banque ottomane par les révolutionnaires arméniens, qui jetèrent des bombes de dynamite sur leurs adversaires; le fanatisme religieux se déchaîna contre tous les Arméniens, et, dans la ville même, des milliers d'entre eux furent mis à mort, assommés ou noyés.

En Crète, les comités nationaux grecs maintenaient l'agitation, et les hostilités reprirent au début de 1897 entre chrétiens et musulmans : le 15 février, des troupes grecques débarquèrent dans l'île, et les puissances y envoyèrent également des détachements. Les Grecs, encouragés par l'impuissance des efforts de l'Europe pour maintenir la paix, massèrent des troupes sur la frontière thessalienne; le 17 avril, la Turquie, irritée par les incursions des troupes helléniques sur son territoire, déclara la guerre; elle remporta victoires sur victoires et allait pousser jusqu'à Athènes quand les Grecs demandèrent la paix (18 mai). Les négociations de paix auxquelles les puissances prirent part à Constantinople aboutirent le 4 décembre 1897; la Turquie fut obligée par l'Europe de se contenter d'une petite rectification de frontières et d'une indemnité de guerre de 4 millions de livres. Mais l'orgueil ottoman fut grandement accru par cette guerre victorieuse, et la Turquie montra beaucoup de résistance pour le règlement de la question crétoise; la Grèce avait été obligée de retirer ses troupes, l'Allemagne et l'Autriche en avaient fait autant, mais les autres puissances les avaient maintenues et décidèrent (France, Russie, Angleterre, Italie) la nomination du prince Georges de Grèce comme gouverneur de Crète pour trois ans (août 1898), avec une constitution et une assemblée crétoises. Après une explosion sanglante du fanatisme musulman à Candie (Héraklion), le 6 septembre 1898, réprimée par les Anglais, le sultan souscrivit au désarmement de la population et aux décisions des puissances européennes.

Des Jeunes Turcs à Atatürk

Malgré les difficultés considérables dans lesquelles se débattait le gouvernement ottoman et l'autoritarisme de plus en plus marqué de son sultan, l'œuvre des réformes se poursuivait par le complément de la législation, tandis que le crédit se relevait, grâce à la constitution d'une administration internationale, représentant les intérêts des bondholders ou porteurs de titres de la dette extérieure et chargée de percevoir les revenus de l'Etat qui lui étaient concédés, tels que le tabac (remis plus tard à la Régie coïntéressée), le sel, les spiritueux, etc. L'établissement de nombreuses écoles primaires musulmanes, la création d'un réseau de routes, l'achèvement de plusieurs lignes de chemin de fer, la construction de ports et autres travaux d'utilité publique, indiquaient à la fin du XIXe siècle la vitalité de la Turquie et le désir de son gouvernement de sortir de l'ornière où elle s'était trop longtemps laissé traîner. En pure perte. 

En 1908, le parti des « Jeunes Turcs », en principe des libéraux partisans des réformes, impose le rétablissement de la constitution (23 juillet) et, l'année suivante, la déposition d'Abd-ul Hamid II (13 avril 1909). Une évolution qui ne freine pas le durcissement du régime envers les minorités. Simplement, alors que sous le sultan, on massacrait au nom du panislamisme, voilà désormais qu'on le fait au nom du nationalisme turc. Et encore une fois, ce seront les Arméniens qui en paieront le pris le plus lourd, avec, à partir de 1915, après l'insurrection, le 7 avril, de Van, la déportation et le massacre d'un million à un million et demi de personnes. C'est le premier des génocides qui souilleront le XXe siècle. Mais entretemps, une autre tuerie a commencé, la Première Guerre mondiale, surgie des tensions qui étaient nées justement du dépeçage de l'empire Ottoman par les grandes puissances et du dessin absurde des frontières des territoires qui en avait résulté. La guerre, dans laquelle l'empire s'engage aux côtés de l'Allemagne le 31 octobre 1914, lui coûtera son démantèlement définitif. En 1923, la proclamation de la république turque par Mustapha Kémal (dit Atatürk), puis l'année suivante l'abolition du califat (3 mars 1924), en signeront la fin complète. (Cl. Huart / J. Blochet / E. Dutemple).



En librairie - Collectif, Le démantèlement de l'empire ottoman et les préludes du mandat (1914-1919), L'Harmattan, 2004. - Collectif, Le démantellement de l'empire ottoman et les préludes du mandat (1914-1919), L'Harmattan, 2004.

Vahakn Dadrian, Histoire du génocide arménien, Stock, 1996, et du même : Autopsie du génocide arménien, Complexe, 1999. - Yves Ternon, Les Arméniens, histoire d'un génocide, Le Seuil.

Jean Lacouture, Ghassan Tuéni et Gérard Khoury, Un siècle pour rien, Albin Michel, 2002.

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