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Les
jets
bipolaires constituent l'une des manifestations les plus spectaculaires
de l'accrétion de matière sur un objet compact ou en formation, et se
rencontrent dans des contextes astrophysiques très divers : protoétoiles
(objets Herbig-Haro), noyaux actifs de galaxies
(AGN), microquasars galactiques,
voire certaines nébuleuses planétaires. Leur point
commun est la présence d'un disque d'accrétion entourant un objet central
gravitationnellement dominant, et l'éjection de matière collimatée le
long de l'axe de rotation de ce système, perpendiculairement au plan du
disque.
Le mécanisme le
plus communément invoqué pour expliquer à la fois l'accélération et
la collimation de ces jets relève de la magnétohydrodynamique
(MHD). Le modèle de Blandford
et Payne (1982) propose que des lignes de
champ
magnétique ancrées dans le disque d'accrétion, inclinées de moins
de 60° par rapport au plan du disque, agissent comme des rails sur lesquels
la matière ionisée est centrifugée vers l'extérieur, un peu à la manière
d'une bille sur un fil en rotation. Cette matière est ainsi accélérée
depuis les régions internes du disque, tout en étant progressivement
collimatée par la composante toroïdale du champ magnétique qui se développe
à mesure que le jet s'éloigne de sa source, cette composante toroïdale
créant une force de pincement (pinch) qui confine le flux le long
de l'axe.
Une variante importante
est le processus de Blandford-Znajek,
spécifique aux trous noirs en rotation rapide,
où l'énergie extraite n'est pas celle du disque mais celle du moment
cinétique du trou noir lui-même, via des lignes de champ magnétique
traversant l'horizon des événements.
Ce processus est particulièrement pertinent pour les jets relativistes
des AGN et des microquasars, où les vitesses d'éjection peuvent atteindre
des facteurs de Lorentz élevés,
avec des phénomènes de mouvement superluminique apparent bien documentés
observationnellement, résultant d'un effet de projection géométrique
lorsque le jet est orienté proche de la ligne de visée.
Dans le contexte
de la formation stellaire, les jets associés aux
protoétoiles de classe 0 et I sont généralement moins relativistes.
Ils peuvent se déplacer à des dizaines ou des centaines de kilomètres
par seconde et s'étendre sur des distances allant jusqu'à un parsec,
et présentent une structure souvent noueuse (knots), interprétée
comme la signature d'une variabilité temporelle du taux d'accrétion-éjection.
Ces jets, en percutant le milieu interstellaire
environnant à des vitesses supersoniques, créent
des ondes de choc qui chauffent le gaz
et le rendent visible, notamment en infrarouge ou dans le domaine visible.
Ces régions de choc sont connues sous le nom d'objets de Herbig-Haro,
et sont caractérisés par des raies
d'émission interdites comme celles de [SII], [OI] ou [NII]. L'observation
de ces jets, principalement constitués de gaz moléculaire, confirme que
l'étoile centrale est encore en phase d'accumulation
de matière via son disque protoplanétaire.
Les jets bipolaires
sont également observés autour d'étoiles évoluées, en particulier
les étoiles en phase post-AGB (branche asymptotique des géantes) ou les
protonébuleuses planétaires. Dans ces systèmes, ce qui commence souvent
par un vent stellaire sphérique est progressivement
collimaté en deux lobes opposés, probablement sous l'influence de champs
magnétiques ou de l'interaction gravitationnelle avec un compagnon binaire.
Ces structures finissent par donner naissance à des nébuleuses planétaires
bipolaires, dont la forme complexe témoigne de la dynamique des éjections
de matière en fin de vie stellaire.
La collimation elle-même
reste un problème physique non trivial : un flux purement hydrodynamique
tend à se disperser rapidement, alors que les observations montrent des
jets restant étroits sur des distances considérables, parfois plusieurs
ordres de grandeur supérieures au rayon de la région d'éjection. C'est
précisément ce qui motive le recours à des modèles magnétiques, la
tension magnétique jouant le rôle de force de rappel centripète compensant
la pression thermique et centrifuge du plasma.
On distingue généralement
deux composantes dans les jets accrétion-éjection : un vent large et
lent lancé depuis les régions externes du disque (disk wind),
et un jet étroit et rapide, parfois associé à la zone de transition
entre le disque et la magnétosphère de l'objet central (X-wind)
ou directement à cette magnétosphère
(jets stellaires magnétosphériques). La proportion relative de ces composantes,
ainsi que leur origine exacte dans le disque, demeure un sujet de recherche
actif, notamment via les observations interférométriques à haute résolution
angulaire permettant de sonder les régions de lancement à l'échelle
de l'unité astronomique.
Sur le plan énergétique,
ces jets constituent un mécanisme essentiel de régulation du moment cinétique
: ils permettent au système central d'accréter de la matière tout en
évacuant l'excès de moment cinétique qui, autrement, empêcherait la
chute de matière vers l'objet central. Ce couplage accrétion-éjection
est aujourd'hui considéré comme un ingrédient physique quasi universel,
retrouvé à des échelles allant de la fraction d'unité astronomique
à des dizaines voire centaines de kiloparsecs, où l'énergie déposée
dans le milieu intergalactique
environnant (feedback radio-mode) joue un rôle déterminant dans
la régulation de la formation stellaire à l'échelle des amas de galaxies. |
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