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Le
patagium
est une membrane cutanée remarquable qui constitue l'une des adaptations
les plus singulières à la locomotion aérienne et planée dans le règne
animal. Ce terme, issu du latin
'patagium désignant une bordure de
vêtement, recouvre en réalité une diversité de structures membraneuses
qui permettent à de nombreuses espèces de se déplacer dans les airs
avec une très grande efficacité. Anatomiquement, il s'agit d'un repli
de peau tendu entre les membres, le cou, les flancs
ou la queue, formant une surface portante qui agit comme une aile ou un
parachute. Cette structure n'est pas exclusive à un groupe particulier
et représente un magnifique exemple de convergence évolutive, apparue
indépendamment chez les mammifères, les
reptiles
et même certains dinosaures disparus.
Chez les mammifères,
le patagium atteint son expression la plus aboutie chez les chiroptères,
les chauves-souris, seuls mammifères capables
d'un vol actif et soutenu. Leur patagium est incroyablement sophistiqué
: il s'étend des membres antérieurs, dont les doigts
sont démesurément allongés à l'exception du pouce, jusqu'aux membres
postérieurs et souvent à la queue. Cette membrane est composée de deux
fines couches de peau, richement vascularisée et innervée, entre lesquelles
courent des fibres élastiques et des muscles striés minuscules mais extrêmement
précis. La structure comprend plusieurs zones distinctes : le propatagium,
tendu entre l'épaule et le poignet, forme le bord d'attaque de l'aile;
le plagiopatagium, la plus grande partie, s'étend entre le cinquième
doigt et la jambe; le dactylopatagium se trouve entre les doigts; et l'uropatagium,
ou membrane interfémorale, est tendu entre les pattes arrière et souvent
la queue. Cette membrane n'est pas un simple tissu passif : elle est parcourue
de muscles qui permettent d'en modifier la tension, la courbure et la surface
en vol, offrant un contrôle aérodynamique d'une finesse que les ingénieurs
aéronautiques admirent encore aujourd'hui.
Les écureuils volants,
appartenant à la famille des Sciuridés, présentent un patagium d'une
autre conception, adapté au vol plané plutôt qu'au vol battu. Chez ces
rongeurs, la membrane s'étend du poignet à la cheville, sans impliquer
les doigts qui restent libres et mobiles. Une membrane additionnelle, le
propatagium, est parfois présente entre le poignet et l'épaule. Lorsque
l'animal saute d'un arbre, il écarte ses membres, tendant la membrane
qui forme alors une surface de sustentation. Ce qui est remarquable, c'est
que le patagium des écureuils volants intègre un os particulier, le styliforme,
une structure cartilagineuse partant du poignet qui permet de tendre la
membrane latéralement, augmentant la surface alaire. En vol, ces animaux
utilisent leur queue comme stabilisateur et peuvent modifier la tension
du patagium pour effectuer des virages serrés, atterrir avec précision
et même remonter légèrement en altitude. D'autres mammifères planeurs,
comme les galéopithèques ou "lémuriens volants" d'Asie
du Sud-Est, possèdent le patagium le plus vaste parmi les mammifères
planeurs, s'étendant littéralement du cou jusqu'au bout de la queue et
incluant les doigts, ce qui leur permet de réaliser des vols planés de
plus d'une centaine de mètres avec une perte d'altitude minimale. Les
marsupiaux d'Australie et de Nouvelle-Guinée, tels que les phalangers
volants et le planeur de sucre, ont également développé des membranes
patagiales indépendamment, illustrant à nouveau la puissance de la sélection
naturelle face à une niche écologique similaire.
Dans le monde des
reptiles, le patagium se manifeste de manière spectaculaire chez le dragon
volant, un petit agamidé d'Asie du Sud-Est. Ce lézard
possède des côtes thoraciques et abdominales allongées, jusqu'à six
paires, qui peuvent se déployer latéralement en éventail, tendant une
membrane cutanée riche en collagène. En temps normal, ces côtes sont
repliées contre le corps; lors du saut, l'animal les écarte, formant
des "ailes" qui lui permettent de planer sur plusieurs dizaines de mètres
d'arbre en arbre. Les geckos planeurs du genre
Ptychozoon présentent une adaptation différente : leurs patagiums sont
moins développés mais complétés par des membranes entre les orteils,
des lambeaux cutanés sur la queue et le long du corps, ainsi que des franges
de peau le long des flancs, transformant l'animal en une véritable feuille
volante capable d'atterrissements contrôlés. Chez les serpents, le genre
Chrysopelea, les serpents volants d'Asie du Sud-Est, utilise un mécanisme
unique : en aplatissant leur corps pour former une section transversale
concave, ils créent une surface de sustentation en déployant les côtes,
effectuant des vols planés en S qui leur permettent de traverser des distances
impressionnantes entre les canopées forestières.
La découverte paléontologique
a révélé que le patagium n'est pas une innovation récente. De nombreux
dinosaures théropodes, notamment ceux de la famille des scansorioptérygidés
comme Yi qi et Ambopteryx, possédaient des membranes patagiales soutenues
par une longue baguette osseuse issue du poignet, une configuration unique
qui rappelle celle des écureuils volants modernes mais apparue chez des
dinosaures proches des oiseaux au Jurassique moyen, il y a environ 160
millions d'années. Ces découvertes ont profondément modifié la compréhension
de l'évolution du vol, montrant que l'expérimentation avec des membranes
alaires a été fréquente chez les dinosaures, bien avant que le vol battu
des oiseaux ne se perfectionne à partir d'ailes emplumées.
Chez les chauves-souris,
le patagium est parcouru d'une densité extraordinaire de mécanorécepteurs
et de récepteurs du toucher, notamment des corpuscules de Merkel et des
cellules sensorielles associées aux poils microscopiques, formant un système
sensoriel aérodynamique d'une sensibilité exceptionnelle. Les chauves-souris
perçoivent ainsi les turbulences, les variations de pression et les déformations
de la membrane en temps réel, ajustant instantanément la forme de leur
aile. La vascularisation du patagium est également remarquable : elle
participe à la thermorégulation, permettant de dissiper la chaleur générée
par le vol intense ou de la conserver lorsque l'animal se repose. Chez
certaines espèces, la coloration du patagium joue un rôle dans la communication
visuelle, avec des motifs qui ne sont visibles qu'en vol, servant peut-être
à l'identification spécifique, à la séduction ou à l'intimidation
des prédateurs.
Le développement
embryologique du patagium résulte d'une modification des programmes génétiques
régulant la croissance des membres et de la peau. Chez les chauves-souris,
l'expression particulière de gènes comme Bmp et
Fgf dans le mésoderme des membres allonge démesurément les doigts tout
en maintenant entre eux une membrane interdigitale qui, chez les autres
mammifères, disparaît par apoptose. L'étude de ces mécanismes offre
des perspectives importantes pour comprendre à la fois l'évolution des
innovations morphologiques majeures et le développement normal des membres
chez les vertébrés. |
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