L.
Brunschvicg
1894 |
Les
origines du spinozisme
Il n'est pas douteux que la pensée
de Spinoza ait été formée par les philosophes juifs du Moyen âge, les
Moïse
Maïmonide et les Chesdaï Crescas; lui-même rappelle ce qu'il
doit « aux anciens Hébreux » : le sentiment que Dieu
enferme en lui l'immensité et la totalité de l'être,
qu'il est à une distance infinie de l'humain
incomparable et ineffable, le sentiment surtout
que la vie véritable de l'humain est en Dieu, que sa raison d'être est
le lien d'amour qui le fait participer à la perfection divine. A quoi
il convient d'ajouter que les philosophes ,juifs n'ont pas agi seulement
par leur doctrine particulière, ils ont été
les premiers éducateurs de Spinoza, ils l'ont initié à la spéculation
de l'Antiquité, et c'est par eux que Spinoza se rattache à la tradition
de la métaphysique_panthéiste,
en particulier à l'alexandrinisme;
il connut par eux le but suprême de sa philosophie, qui est de poser l'unité
absolue. Lorsqu'il s'est affranchi d'une discipline surannée, l'inspiration
religieuse demeure profondément en lui. Le cartésianisme
lui offre une méthode nouvelle, la vraie méthode
puisqu'elle est fondée sur le libre développement de l'activité spirituelle
et qu'elle aboutit à la connaissance exacte
des lois de la nature. Il
demande à la méthode cartésienne si elle permet de retrouver cette unité
absolue
qui est l'idée-essentielle
et comme le ressort de sa pensée et de sa vie,
et il l'accepte parce qu'en écartant de la pensée divine toute obscurité,
tout mystère, tout obstacle spirituel, elle fournit une base solide Ã
la restauration religieuse.
Le mécanisme
cartésien établit la continuité dans l'univers ( loi
de continuité) : il n'y a pas de vide, tout mouvement qui se produit
dans un corps déterminé est lié au mouvement
des autres corps, et la répercussion en est instantanée; au fond il n'y
a qu'un mouvement pour l'univers, et chaque mouvement particulier est un
fragment de ce mouvement total. Mais cette solidarité dont Descartesa
montré la nécessité dans l'espace,
il la nie dans le temps; les moments du temps sont
discontinus, à chaque instant le monde est menacé de périr, il n'est
conservé que par la volonté libre, essentiellement
indifférente, d'un Dieu extérieur au monde. Cette étrange qualité
correspond à une conception partielle et
mutilée du mouvement. Le mouvement n'est pas seulement le passage d'un
endroit à un autre, il est aussi le passage d'un moment à un autre; il
est indivisiblement ces deux passages et il est impossible qu'il y ait
là nécessité et contingence ici. La continuité,
qui existe entre les différentes parties de l'espace, existe aussi entre
les différentes parties du temps. Dès lors l'univers trouve en soi la
raison de son développement, sans avoir jamais à requérir l'intervention,
ou le concours continué, d'un être étranger.
La pensée semble
éliminée de l'univers, mais c'est en tant qu'elle serait extérieure
à l'univers; suivant le mécanisme cartésien, l'enchaînement des mouvements
reproduit l'enchaînement des idées; c'est la nécessité
de l'évidence qui nous explique
la nécessité de la nature. La géométrie
et la physique se constituent par un système
d'équations, c.-à -d. de rapports
'intelligibles. Ces rapports forment
donc, comme les objets auxquels ils s'appliquent,
un monde; ils sont solidaires les uns des autres, de sorte que par la seule
vertu du développement logique on peut passer
de l'un à l'autre. Une idée partielle est quelque chose de fragmentaire
qui réclame la totalité de l'esprit en qui elle
se complète et par qui elle se comprend : il y a dans l'ordre de la pensée
un mécanisme et un automatisme spirituels. En déroulant ainsi toutes
les conséquences de la science cartésienne,
Spinoza conçoit l'univers de l'étendue et l'univers
de la pensée comme des systèmes également
autonomes. Chacun d'eux existe indépendamment de l'autre, et forme par
lui-même une unité. Or l'unité de la pensée
et l'unité de la nature ne peuvent être qu'une seule et même unité,
puisque la pensée est la vérité de la nature. La légitimité de la
science
repose en définitive sur l'unité absolue que Spinoza cherchait de toute
son âme comme la
condition
de la vie religieuse; le spinozisme est conçu.
Rarement la formation d'une doctrine
se présente dans l'histoire avec une telle
netteté. Enfant, Spinoza fut soumis à la discipline de la tradition juive;
à l'âge adulte, il n'a eu qu'un maître, Descartes.
Ce qu'il a voulu, c'est purifier Descartes, et purifier la religion. Purifier
Descartes, c.-à -d. écarter du cartésianisme
l'élément irrationnel, «extra-méthodique » : la séparation de l'intelligence
et de la volonté, l'union mystérieuse de l'âme
et du corps, l'opposition de la liberté intellectuelle
en l'humain et la liberté d'indifférence en Dieu,
la distinction de la religion naturelle et de la religion révélée,
étendre au monde de la pensée et au problème
de la destinée humaine la souveraineté de
l'évidence et de la raison;
purifier la religion, c.-à -d. en écarter tout ce qui nuit à l'élévation
de l'esprit, la tradition qui déprime l'intelligence et la haine qui déprave
la volonté, l'Église
constituée avec tout l'attirail de paganisme et de matérialisme
qu'elle traîne après elle, temples, costumes, rites incompréhensibles,
etc., se rapprocher, en un mot, du Christ
qui est venu pour mettre fin à tous les cultes, parce qu'il conçoit la
religion uniquement et absolument spirituelle. Comprendre à la fois dans
l'unité de l'esprit le Descartes vrai et le Christ vrai, voilà exactement
ce que voulut Spinoza.(Léon Brunschvicg, 1894.). |
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