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Le principe de contradiction

Quelle que soit la matière de notre connaissance et de quelque manière qu'elle se rapporte à l'objet, la condition générale, sine qua non, de tous nos jugements, est qu'ils ne se contredisent pas eux-mêmes; autrement ils n'ont pas de sens, de valeur, d'existence même subjective. C'est cette condition qui est désignée sous le nom de principe de contradiction

Le principe de contradiction est généralement formulé de la manière suivante : Il est impossible qu'une même chose soit et ne soit pas en même temps. Kant a donné cet énoncé plus simple : Un attribut qui répugne à un sujet ne convient pas à ce sujet. Voici comment il justifie le changement qu'il apporte à la formule adoptée généralement :

"Il existe, dit-il, de principe purement formel et dépourvu de contenu (de principe de contradiction), une formule enfermant une synthèse que l'on confond sans nécessité avec le principe même. "
Le voici : Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps. Non seulement ici la certitude apodictique a été inutilement ajoutée (par le mot impossible), certitude qui, de soi, doit être comprise dans la proposition, mais encercle jugement se trouve affecté par une condition de temps et pourrait se traduire ainsi : " Une chose = B, qui est quelque chose = C, ne peut, en même temps, être non-C; mais elle peut être successivement l'un et l'autre (C et non-C). Par exemple : un homme jeune ne peut être vieux en même temps que jeune; mais il peut être jeune en un temps et vieux en un autre. Or, le principe de contradiction comme principe purement logique, ne doit pas restreindre sa signification à des rapports de temps; ainsi, la formule généralement adoptée est entièrement contraire à l'objet du principe même. L'équivoque vient de ce qu'elle commence par séparer l'attribut d'une chose de l'idée de cette chose, et qu'ensuite elle unit à ce même attribut son contraire, ce qui ne donne jamais une contradiction avec le sujet, mais seulement avec l'attribut qui lui est uni d'une manière synthétique, contradiction qui n'a lieu qu'autant que le premier et le second attribut sont posés dans le même temps. Si je dis : " Un homme qui est ignorant n'est pas instruit", la simultanéité doit être exprimée, parce que celui qui est ignorant en un temps peut être instruit dans un autre. Mais si je dis : " Nul homme ignorant n'est instruit ",  la proposition sera analytique, parce que le caractère de l'ignorance constitue l'idée du sujet, dans lequel sens la proposition négative émane immédiatement de la proposition contradictoire, sans que la condition en même temps doive intervenir. Voilà pourquoi, j'ai changé la formule du principe de ceci voulant qu'elle exprimât d'une manière claire une proposition analytique.

Balmès a très bien établi que la formule classique du principe de contradiction doit être conservée, et que le changement proposé par Kant n'est pas heureux. La première observation de Kant porte sur le mot impossible, jugé inutile, parce que la certitude apodictique doit être comprise dans la proposition même. Qu'entend-on par le mot impossible? Possible et impossible, dans le sens absolu, se disent : possible, lorsque l'attribut ne répugne pas au sujet; impossible, lorsqu'il lui répugne; ainsi s'exprime l'école; donc l'impossible est la répugnance de l'attribut pour le sujet; donc, être impossible, c'est répugner; donc Kant se sert lui-même des termes qu'il proscrit. La formule commune du principe de contradiction se pourrait exprimer de la manière suivante : Il répugne qu'une chose soit et ne soit pas en même temps, ou bien, il y a répugnance entre l'être et le non-être. La formule de Kant : Un attribut qui répugne à un sujet ne convient pas à ce sujet, ne dit rien de plus.

Kant, dans cette nouvelle formule, n'exprime point directement l'exclusion réciproque, l'incompatibilité entre l'être et le non-être, qui est le fond du principe de contradiction. Il établit que l'attribut, exclu de l'idée du sujet, ne convient pas au sujet : voilà tout. Il confond ainsi son principe avec celui des cartésiens. Ce qui est exclu de l'idée claire et distincte d'une chose se peut nier de cette chose : formule cartésienne. L'attribut qui répugne à un sujet ne convient pas à ce sujet : formule de Kant. Comparez, terme à terme, et signalez, s'il est possible, la différence.

Mais le principal reproche que l'on puisse faire à la formule de Kant, c'est d'omettre la condition de simultanéité. 

"De l'aveu du philosophe allemand, dit Balmès, le principe de contradiction est la condition sine qua non de toute science humaine. Or, si cette condition répond à son objet, elle doit être formulée de façon qu'elle se puisse appliquer à toutes les circonstances. Les idées qui se rapportent au contingent et au relatif entrent pour une grande part dans nos connaissances. Les vérités purement idéales n'ont de valeur qu'à la condition de descendre sur le terrain de la réalité; le temps est la condition nécessaire de tous les êtres contingents; l'existence de ces êtres est comprise dans une durée déterminée, et puisqu'ils sont objet de connaissance, la pensée et l'expression doivent tenir compte de cette condition. Les propriétés essentielles subissent elles-mêmes, en quelque sorte, la condition du temps; car si, considérées en général, elles échappent à son action, il n'en est point ainsi lorsqu'elles descendent dans le domaine de la réalité, c'est-à-dire lorsqu'elles cessent d'être une pure abstraction et deviennent une chose positive. Voilà pourquoi toutes les écoles ont ajouté la condition de temps à la formule du principe de contradiction. Il est étrange que cette raison si profonde ait échappé à la pénétration du philosophe de Koenigsberg. "
 Nous ajouterons qu'il y a une raison bien simple pour laquelle la formule du principe de contradiction doit exclure formellement le devenir, c'est que le devenir consiste précisément en ce qu'un phénomène peut être caractérisé comme autre et même à divers instants.

Il nous reste à faire connaître la valeur et la portée philosophique du principe de contradiction, ce qu'on peut appeler ses propriétés. Nous les résumerons dans les propositions suivantes.

1° Nier le principe de contradiction , c'est ébranler toute certitude, toute vérité, toute connaissance. En effet, si l'on admet qu'une chose peut simultanément être et ne pas être, il faut admettre qu'avoir et n'avoir pas la certitude, connaître et ne pas connaître, exister et n'exister pas, affirmer et nier, sont une même chose. 

"Dans cette hypothèse, dit Balmès, les contradictoires s'allient; les semblables se repoussent; l'intelligence est un chaos; la raison se trouble; le langage devient absurde; le sujet et l'objet se heurtent au sein des ténèbres; toute lumière intellectuelle est pour jamais éteinte. C'est la ruine universelle des principes."

2° La certitude du principe de contradiction ne repose sur aucun autre principe. En effet, toute connaissance implique la vérité du principe de contradiction; donc ce principe ne peut être démontré lui-même; raisonner ici, c'est tomber fatalement dans un cercle vicieux.

3° Quiconque nie le principe de contradiction ne peut être, ni d'une manière directe, ni d'une manière indirecte, ramené au vrai par un autre principe. En effet, quels arguments employer contre quelqu'un qui, sur toutes choses, admet la possibilité du oui et du non? Vous l'amènerez à l'affirmative sans l'enlever à la négation. Non-seulement il est impossible de raisonner, mais de parler ou de penser dans une hypothèse de ce genre.

4° Le principe de contradiction n'est pas une vérité d'expérience ou de conscience, c'est un principe rationnel a priori, le premier des principes rationnels a priori. En effet, le fait de conscience ou d'expérience implique la réalité; on ne l'exprime pas sans affirmer une existence. Le principe de contradiction n'affirme ou ne nie rien de positif; il ne dit pas qu'une certaine chose soit ou ne soit pas; il se borne à constater l'opposition entre l'être et le non-être, abstraction faite du sens copulatif ou substantif donné au verbe. Tout fait d'expérience ou de conscience est une chose déterminée. Le principe de contradiction n'a rien du déterminé; il fait abstraction, non seulement de l'existence, mais de l'essence; il embrasse sous distinction le réel et le possible. Tout fait d'expérience ou de conscience est individuel; le principe de contradiction est le plus universel qui se puisse concevoir. Tout fait d'expérience ou de con science est contingent; le principe de contradiction est nécessaire et absolu.

5° La certitude qu'on peut appeler logique, la certitude de démonstration, repose tout entière sur le principe de contradiction.

6° Isolé, le principe de contradiction est absolument vide, absolument impuissant à fonder la science, aussi bien la science mathématique que les autres sciences et que la philosophie. Toute démonstration le suppose; mais elle suppose en même temps des données tenues pour immédiatement certaines (axiomes ou faits) auxquelles il s'applique. (PL)

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