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Boccace

Giovanni Boccace (Giovanni Boccaccio ou de Boccacci) est un poète et érudit italien né en 1313, mort à Certaldo en 1375. Comme pour Dante et pour Pétrarque, on ne sait guère de sa vie que ce qu'il en dit lui-même, en se représentant dans ses écrits sous différents noms. Si l'on s'en rapporte au personnage de Caleone dans le roman du Filocopo où il s'est peint lui-même, il naquit à Paris. Si l'on admet au contraire qu'il s'est peint plus fidèlement dans la Fiammetta, il aurait vu le jour à Florence; Il semble plus probable qu'il vint au monde à Paris d'une liaison passagère qu'y eut son père, marchand de peu de fortune. Son père eût voulu l'initier à la science du commerce, mais le jeune Boccace n'y montrait pas plus de dispositions que Pétrarque pour le droit. A Naples, où il avait été envoyé pour les affaires paternelles, Boccace apprit tout autre chose. Au contact de la cour lettrée du roi Robert, où se réunissaient les plus beaux esprits du temps, à la vue du soi-disant tombeau de Virgile, qu'on prétendait avoir découvert sur le versant du Pausilippe, sa vocation de poète et d'admirateur enthousiaste de l'Antiquité commença de s'éveiller. 

Dès lors sa vie comprend trois périodes distinctes : 1° Sa jeunesse, qui se passa surtout à Naples; le trouble amoureux où il y vécut lui inspira beaucoup de poésies et de romans d'une veine facile, d'une invention gracieuse; 2° son âge mûr à Florence; il y compose le célèbre recueil du Décaméron à propos de la peste de 1348; il y devient l'ami intime de Pétrarque et il est honoré par ses concitoyens de fonctions importantes; 3° sa vieillesse dans sa retraite de Certaldo près Florence, où dans une vie toute de pénitence et d'austérités il ne s'occupe plus que de la recherche des manuscrits anciens et de la composition d'oeuvres latines

Son amour pour Marie, fille naturelle du roi Robert et déjà mariée, se déclara le 7 avril 1341 lorsqu'il l'eut entrevue dans l'église de San Lorenzo. Il la représente constamment dans ses poèmes et romans sous le nom de Fiammetta. La liaison fut orageuse. Cette passion mêlée de traverses lui inspira quelques-unes de ses plus belles histoires d'amour; elle ne mit pas un frein à son humeur voyageuse.

Boccace ne se fixait longtemps nulle part. Il était sans cesse à la recherche des manuscrits rares, les copiait de sa main, les traduisait ou les faisait traduire, lorsqu'il les avait extraits de la poussière des bibliothèques. Pour apprendre le grec, il fit venir de Thessalonique l'érudit Léonce Pilate, le plus quinteux et le plus laid des savants. Mais ce Grec lui expliquait l'Iliade et l'Odyssée, lui traduisait seize dialogues de Platon. Comment se fâcher avec lui! Boccace le garda trois ans dans sa maison, et fit créer pour lui une chaire de grec à Florence. Mais il ne sut jamais bien le grec. Avec Pétrarque, dont il fut l'ami, il fit de nombreux voyages pour fouiller les bibliothèques. Quelle fut sa joie lorsque dans l'abbaye du Mont-Cassin il eut découvert quelques manuscrits précieux dans un grenier où l'on montait par une échelle, où l'herbe croissait aux fenêtres, où tout était enfoui sous la moisissure et la poussière!

Quand il se fut fixé à Florence, après la mort de son père, il mena une vie plus sérieuse de diplomate et de professeur. La seigneurie de Florence le tenait en grande estime. Déjà elle l'avait chargé d'aller à Padoue porter à Pétrarque la nouvelle de la sentence qui le rappelait de l'exil et lui restituait ses biens. Ce fut même la principale cause de l'intime liaison entre les deux grands écrivains. Boccace eut encore deux missions de la République auprès du pape Urbain V. Enfin, lorsque par un touchant retour de faveur et de justice envers la mémoire de Dante, le grand persécuté, la République de Florence fonda une chaire pour l'interprétation de la Divine comédie, c'est à Boccace qu'elle fut confiée. Cet enseignement a donné lieu à une Vie du Dante et à un Commentaire que Boccace poussa seulement jusqu'au livre XVII de l'Enfer. Il est vrai qu'à propos d'un vers de Dante, il raconte toute l'histoire de Caïn et d'Abel

Ses nombreux voyages, ses prodigalités pour acquérir des manuscrits avaient fortement entamé sa fortune. D'ailleurs les erreurs de sa vie et la légèreté licencieuse de ses écrits avaient provoqué ses remords tardifs. Boccace, désireux de faire pénitence, voulait se faire chartreux. Pétrarque l'en dissuada et lui conseilla de se retirer dans son petit domaine de Certaldo, près Florence. Là, tonsuré, toujours vêtu de la robe du prêtre, il composa en latin ses ouvrages les plus sérieux, dédaignant, au déclin de sa vie et pour les sujets graves cette langue italienne qu'il avait tant contribué à épurer et à enrichir tout à la fois. Il mourut peu de temps après Pétrarque; et la douleur qu'il ressentit de l'annonce inopinée de la mort de son ami contribua peut-être à hâter sa fin.

La plupart des ouvrages de Boccace sont des allégories ou des imitations de chansons de geste du cycle troyen, auxquelles il mêle, sous des noms anciens, le récit des liaisons et des événements de la vie contemporaine. Beaucoup d'entre eux contiennent l'histoire de sa vie, de ses attachements, de ses passions capricieuses. Des clés seraient nécessaires pour faire connaître les personnages que les contemporains découvraient sous leurs noms supposés. Mais ces clés manquent pour presque tous. 

Nous distinguerons les poésies, les ouvrages en prose et les oeuvres latines. La Teseïde (Ferrare, 1475, in-fol.), est un premier essai d'épopée italienne en octaves c.-à-d. en stances de huit vers hendécasyllabiques. On y voit l'histoire de Thésée, duc d'Athènes et des chevaliers Arcite et  Palamon, qui se disputent la main d'une belle amazone. Palamon, auquel son rival victorieux cède en mourant la belle, n'est autre que Boccace lui même préférant l'amour à la victoire. L'Amorosa vizione (Milan, 1520, in-4), poème en tercets de cinquante chants, célèbre les louanges de la princesse Marie, amante du poète, sous le nom de Fiammetta. Boccace, imitant Pétrarque, y célèbre le triomphe de la sagesse, de la gloire, de la fortune et surtout de l'amour et du bonheur. Par un tour de force renouvelé des poèmes provençaux, les premières lettres de chaque vers forment deux sonnets et une canzone en l'honneur de Fiammetta. 

Le Filostrato (Bologne, 1498, in-4), emprunte au poème français de la guerre de Troie, de Benoît de Sainte-More, le récit touchant des amours de Troïlus et de Chryséis. Les Italiens de cette époque ne lisent encore Homère qu'à travers Virgile; ils s'intéressent aux Troyens lus qu'aux Grecs. Boccace commet avec une véritable candeur les invraisemblances les plus étonnantes : Chryséis, fille de Chalcas, évêque de Troie, est passionnément aimée du jeune Troïlus, fils de Priam. Mais Chalcas, traître à sa patrie, envoie Diomède pour ramener sa fille dans le camp des Grecs; Diomède lui fait oublier Troïlus, et celui-ci se fait tuer pour ne pas survivre à l'abandon de l'infidèle. Troïlus, c'est Boccace lui-même pleurant son inconstante maîtresse. Dans le Ninfale Fiesolano (Venise, 1477, in-4) et dans la Caccia di Dinna il raconte, avec force emprunts mythologiques, les aventures galantes arrivées à des dames de Fiesole et de la cour de Naples, et il ose même appeler de leur vrai nom, sans risquer de leur déplaire, les héroïnes les plus haut placées de ces histoires. 

Ses ouvrages en prose sont considérés à juste titre comme supérieurs à ses poèmes, sauf Il Filocopo (Venise, 1472, in fol.), roman long et plat de la jeunesse de l'auteur, emprunté au roman français de Flore et Blanchefleur. Boccace s'y représente lui-même sous le nom de Caleone, amoureux de la gracieuse Fiammetta. L'Amorosa Fiammetta (Padoue, 1480, in-4), contient la plainte éloquente et passionnée d'une amante délaissée. L'Ameto (Rome, 1478, in-4), montre les nymphes florentines qui viennent tour à tour raconter leurs amours; mais les nymphes deviennent, par une transformation subite, des vertus, qui terminent chacune par une belle pièce de vers leur récit en prose, et qui transforment en un cavalier galant le pâtre grossier qu'était Hadmète. Il Corbaccio o sia Laberinto d'Amore (Florence, 1487, in-4), est un ouvrage postérieur à tous ceux que nous avons cités qui contient une invective mordante pleine de verve, mais aussi de traits indécents contre une femme dont l'auteur voulait se venger. 

Vers la fin de sa vie, alors que devenu pieux et austère, il cherchait à racheter la licence de sa vie de jeunesse et à brûler ses premiers écrits, Boccace a composé sur le conseil de Pétrarque, des ouvrages latins : 1° De genealogia Deorum libri XV (Venise, 1472, in-fol; le premier ouvrage moderne où l'on ait rassemblé toutes les notions mythologiques qui sont éparses dans les écrits des anciens); de montium, sylvarum, lacuum, fluviorum, stagnarum et marium nominibus (Venise; 1472, in-fol.). C'est la première tentative pour faire connaître la mythologie; 2° De casibus virorum et foeminarum illustrium, lib. IX (Paris, 1535, in-fol.); 3° De claris mulieribus (Ulm; 1473 , in-fol.). Ces deux ouvrages sont en grande partie inspirés par la connaissance et l'imitation des Anciens; 4° Eclogae (Florence, 1504, in 4). Seize églogues où, selon l'exemple de Pétrarque, il raconte sous des noms supposés des événements survenus de son temps. Manni, dans son histoire du Décaméron, a donné le clé de ces églogues.

L'ouvrage qui a assuré à Boccace l'immortalité est le Decaméron. C'est un recueil de cent nouvelles dans la goût des contes qui étaient très en faveur à cette époque en France et en Italie. A l'occasion de la peste de 1348, la fameuse peste noire, qui fit tant de victimes à Florence, Boccace suppose que sept jeunes femmes et trois jeunes gens se réunissent chaque jour dans un lieu agréable pour converser gaiement et se soustraire à l'angoisse de l'épouvantable fléau. Après une admirable introduction, où Boccace décrit la peste d'après Thucydide et surtout d'après Lucrèce, la joyeuse réunion consacre dix journées pendant chacune desquelles chaque assistant raconte une histoire. Cela fait cent nouvelles en tout. Boccace introduit dans ses contes une merveilleuse variété, en même temps qu'un certain ordre. C'est une sorte de comédie humaine ou sous apparence de pur amusement, l'auteur analyse chaque jour quelque passion ou s'attache à quelque idée générale. 

« Toutes les conditions, tous les caractères, tous les sentiments passent tour à tour devant les yeux du lecteur : époux, parents, enfants, soldats, paysans, moines, juifs, amoureux paraissent habilement mêlés les uns aux autres dans les différentes journées, ou plutôt groupés d'après la similitude de leurs caractères de leurs actions, de leurs succès, de leurs revers. On voit se succéder dans une prémière série divers personnages qui ont recouvré ce qu'ils avaient perdu; dans la seconde ceux qui ont veillé leurs injures; dans une troisième ceux qui ont échoué ou triomphé dans leurs amours. Tempéraments colériques ou apathiques, maris trompés, simples joués, moines fourbes et libertins, vieux avares, jeunes débauchés, princes cruels, cavaliers courtois ou déloyaux, corsaires, fripons, ermites, hypocrites, femmes de toute sorte se succèdent au milieu des paysages les plus charmants et les plus divers, parlent un langage tantôt plaisant et gai, tantôt noble, grave, éloquent; d'autres fois ému, tendre, pathétique, suivant qu'il s'agit de faire rire, de persuader où d'émouvoir et toujours le plus conforme à leur caractère, à leur situation. Les répétitions, quand elles sont inévitables, disparaissent sous le nombre des accessoires, sous la variété des figures toujours vraies et nettes dans ces petits drames dont chacun a son exposition, son noeud et son dénouement. » (Perrens).
Le Décaméron est aussi un recueil d'histoires licencieuses, un perpétuel tableau de libertinage. Boccace n'y ménage pas les satires à l'égard de l'Église; témoin ce Fra Cipolla qui offre comme reliques les charbons du gril où fut brûlé saint Laurent et une fiole contenant la sueur de l'archange saint Michel, recueillie pendant qu'il combattait le démon. L'Eglise dut s'en accommoder. Elle était si sûre de sa domination sur les esprits qu'elle laissait railler les abus des institutions et les vices des humains, pourvu que le dogme fût respecté. Les libertés qu'on trouve dans le Décaméron circulèrent ainsi sans obstacle en manuscrits pendant plus d'un siècle; ce livre fut cependant prohibé par les papes Paul IV et Pie IV; des académiciens furent chargés de réformer le Décameron; mais les éditions complètes se multiplièrent tellement depuis la fin du XVIe siècle, qu'on ne parla plus ni de prohibition ni de réforme.

L'oeuvre de Boccace comme celle de Pétrarque a été souvent imitée; elle a inspiré souvent La Fontaine dans ses contes si lestement troussés. Chaucer et Shakespeare avaient auparavant tiré de véritables joyaux de l'écrin si bien fourni du poète italien. Boccace a eu aussi le grand mérite d'être pour I'Italie un des initiateurs de la Renaissance. L'Italie lui doit la langue de la prose comme elle doit à Dante et à Pétrarque la langue de la poésie. (H. Vast).



Editions anciennes. - Les Oeuvres diverses de Boccace ont été recueillies à Florence ou plutôt à Naples en 1723 et 1724, 6 vol. in-8; il faut y joindre le Décameron, dont l'édition la plus ancienne est celle de Venise, 1471, in-fol., et la plus précise celle de Florence, 1597, in-4. On peut se contenter de l'édition de Paris, 1768, 3 vol. in-12, ou de Milan, 1803, le vol. -in-8. On recherche encore l'ancienne traduction français de Jean Martin, réimprimée à Paris en 1757, 5 vol. in-8; l'abbé Sabatier de Castres en a rajeuni le style, 1779, 40 vol. in-18, réimpr. en 1804. Une traduction publiée sous le nom de Mirabeau, Paris, 1802, 4 vol. in-8, n'a pas eu de succès.

En librairie. - Boccace, Fiammetta, Arléa, 2003. - Vie de Dante Alighieri, poète florentin (prés. J. Risset), Léo Scheer, 2002. - Les Dames de renom, Ombres, 1998. - Le Décaméron, Le Livre de Poche, 1994.

Vittore Branca, Le Décaméron de Boccace, Diane de Selliers (Beaux livres), 1999. 

Philippe Daros et Jean Bessière, La nouvelle, Boccace, Marguerite de Navarre, Cervantès, Honoré Champion, 1996. - M. Marietti, A. Perifano et B. Laroche, L'Après Boccace, la nouvelle italienne aux XVe et XVIe siècles, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1995. - Jeanne Baroin et Josiane Haffen, Boccace, "Des clères et des nobles dames", Presses universitaires de franche-Comté, 1995.

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