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La foule

En sociologie, la notion de foule désigne un rassemblement temporaire d'individus en un même lieu, partageant un même objet d'attention ou un même intérêt, et dont les interactions produisent des dynamiques collectives spécifiques. Cette définition, apparemment simple, recouvre en réalité une riche histoire théorique marquée par des débats fondamentaux sur la nature de l'action collective et les rapports entre individu et groupe. Les premiers travaux systématiques sur la foule émergent à la fin du XIXe siècle, dans un contexte de transformations sociales profondes liées à l'industrialisation, à l'urbanisation et à l'essor des démocraties de masse. Des penseurs comme Scipio Sighele, Gustave Le Bon et Gabriel Tarde cherchent alors à comprendre les mécanismes psychologiques et sociaux à l'oeuvre lorsque des individus se trouvent physiquement réunis. 

Gustave Le Bon, dont l'ouvrage Psychologie des foules (1895) a exercé une influence considérable, développe une théorie selon laquelle la foule constitue une entité psychologique autonome, dotée d'une "âme collective" qui se substitue aux consciences individuelles. Selon cette perspective, l'individu immergé dans la foule perd son sens critique, sa responsabilité personnelle et sa capacité de raisonnement rationnel, pour devenir suggestible, impulsif et soumis à des émotions élémentaires. Trois mécanismes expliqueraient cette transformation : la submersion, qui dissout l'identité individuelle dans l'anonymat du nombre; la contagion, par laquelle les idées et les affects se propagent de manière quasi épidémique; et la suggestion, qui rend les individus réceptifs aux influences d'un meneur charismatique. Cette vision, profondément pessimiste, associe la foule à l'irrationalité, à la violence potentielle et à la régression vers des instincts primitifs, et elle a longtemps orienté les représentations sociales et politiques des rassemblements populaires.

Gabriel Tarde, contemporain de Le Bon, propose une approche plus nuancée en insistant sur les mécanismes d'imitation et de mimétisme comme fondements de la vie sociale, y compris dans les foules. Pour Tarde, la foule n'est pas nécessairement destructrice; elle peut aussi être le lieu d'innovations sociales et de transformations culturelles. Surtout, il élargit la réflexion au-delà de la présence physique en introduisant la notion de public, défini comme une foule à distance unie non par la coprésence spatiale mais par la réception commune d'informations via les médias. Cette distinction entre foule et public ouvre la voie à une compréhension plus complexe des phénomènes d'opinion et de mobilisation collective à l'ère des communications de masse.

Au XXe siècle, la sociologie des foules s'éloigne progressivement du paradigme psychologisante et irrationaliste de Le Bon pour intégrer des perspectives plus structurales et interactionnistes. L'école de Chicago, notamment à travers les travaux de Robert Park et Herbert Blumer, analyse les foules comme des formes de comportement collectif émergeant dans des contextes de tension sociale, où les normes habituelles sont suspendues et où de nouvelles normes peuvent émerger par interaction. Ralph Turner et Lewis Killian développent ainsi la théorie de la norme émergente, selon laquelle les comportements observés dans une foule ne résultent pas d'une régression psychique mais de processus dynamiques par lesquels les participants négocient collectivement des lignes d'action appropriées à la situation.

Parallèlement, la théorie de la convergence propose que les foules ne créent pas ex nihilo des comportements nouveaux, mais rassemblent des individus partageant déjà des dispositions, des motivations ou des croyances similaires, dont l'expression est amplifiée par la dynamique collective. Cette perspective réhabilite une forme de rationalité dans l'action collective, en soulignant que les participants à une manifestation ou à une émeute agissent souvent en fonction de convictions préexistantes et d'objectifs partagés. Plus récemment, la théorie de l'identité sociale, développée par Henri Tajfel et appliquée aux foules par Stephen Reicher, met l'accent sur le fait que les individus, en situation de rassemblement, adoptent une identité de groupe qui guide leurs comportements selon les normes et les valeurs associées à cette appartenance. Cette approche permet de comprendre comment des foules peuvent être à la fois cohérentes dans leurs actions et sensibles aux contextes politiques et symboliques.

Elias Canetti, dans Masse et Puissance (1960), offre une contribution originale en explorant les dimensions anthropologiques et symboliques de la foule. Pour Canetti, la masse répond à un désir fondamental de l'individu de se libérer de la distance hiérarchique et de la peur de l'inconnu : dans la foule, les corps se touchent, les différences s'effacent, et l'individu éprouve un sentiment d'égalité et de puissance collective. Canetti distingue plusieurs types de masses (ouvertes ou fermées, stagnantes ou en mouvement) et analyse leurs relations complexes avec les structures du pouvoir, montrant comment les régimes politiques cherchent tantôt à canaliser, tantôt à réprimer les énergies collectives.

La sociologie contemporaine aborde la foule non plus comme un objet pathologique ou exceptionnel, mais comme une forme ordinaire de l'action collective, inscrite dans des contextes historiques, culturels et politiques spécifiques. Les recherches actuelles s'intéressent aux dynamiques des mouvements sociaux, aux manifestations, aux rassemblements festifs ou protestataires, en analysant comment les interactions en présence, les usages des technologies de communication et les cadres symboliques façonnent les comportements collectifs. La notion de foule reste ainsi un outil heuristique précieux pour penser les tensions entre individualité et collectivité, entre spontanéité et organisation, entre émotion et rationalité, qui structurent la vie sociale dans les sociétés démocratiques contemporaines.

Les neurosciences offrent aujourd'hui un éclairage complémentaire sur ce qui se passe dans le cerveau d'un individu lorsqu'il se fond dans une foule. Loin de la vision classique d'une masse irrationnelle et incontrôlable héritée de Gustave Le Bon, la recherche contemporaine révèle des mécanismes précis, biologiquement ancrés, qui expliquent pourquoi l'appartenance à un groupe transforme si profondément nos pensées, nos émotions et nos comportements.

Le point de départ est neurochimique. Lorsqu'un individu se retrouve entouré d'autres personnes partageant une intention ou une émotion commune, son cerveau libère de l'ocytocine, souvent appelée "hormone du lien social". Cette molécule, produite par l'hypothalamus et sécrétée par la neurohypophyse, renforce le sentiment d'appartenance et de confiance envers les membres du groupe. Mais elle a un revers peu flatteur : elle amplifie simultanément la méfiance, voire l'hostilité, envers ceux perçus comme extérieurs au groupe. La foule crée ainsi, chimiquement, un "nous" et un "eux" avec une netteté que la raison individuelle atteindrait rarement seule.

À cela s'ajoute le rôle central des neurones miroirs, découverts dans les années 1990 par l'équipe de Giacomo Rizzolatti. Ces neurones s'activent aussi bien quand on exécute une action que quand on observe quelqu'un d'autre l'exécuter. Dans une foule, ce système fonctionne comme un amplificateur émotionnel continu : voir quelqu'un crier de joie ou de colère active dans notre propre cerveau les circuits correspondant à cette émotion. On ne "comprend" pas la foule intellectuellement, on la ressent directement, corporellement. C'est ce mécanisme qui explique la contagion émotionnelle, ce phénomène par lequel une émotion se propage à travers une assemblée humaine comme une onde, sans qu'aucune décision consciente ne soit prise.

Le cortex préfrontal, siège du raisonnement, du contrôle des impulsions et de la pensée critique, joue un rôle crucial dans ce tableau. Les études d'imagerie cérébrale montrent que l'immersion dans un contexte de groupe intense tend à réduire l'activité de cette région, un phénomène parfois appelé "désindividuation neurale". Quand l'identité individuelle se dilue dans l'identité collective, les mécanismes d'auto-régulation s'affaiblissent. Ce n'est pas que l'individu "perd la raison" au sens vulgaire,  c'est que les ressources attentionnelles et cognitives sont réorientées vers le traitement des signaux sociaux immédiats plutôt que vers la délibération intérieure.

Le système dopaminergique contribue également à cette dynamique. La foule en état d'excitation collective génère des niveaux élevés de dopamine, notamment via la synchronisation comportementale : chanter ensemble, marcher au même pas, applaudir en rythme. Ces comportements synchronisés activent les circuits de récompense du cerveau, produisant un sentiment de plaisir intense et renforçant l'adhésion au groupe. Des chercheurs comme Scott Wiltermuth ont montré que la synchronisation physique entre individus augmente la coopération et le sentiment de cohésion bien au-delà de ce qu'une simple proximité spatiale produirait.

Le concept d'"identité sociale" développé par Henri Tajfel et John Turner trouve aujourd'hui une base neurobiologique solide. Des études en neuroimagerie montrent que lorsqu'un individu s'identifie fortement à un groupe, les structures cérébrales impliquées dans le traitement de soi (notamment le cortex préfrontal médian et le cortex cingulaire postérieur) s'activent de manière similaire pour évaluer les membres de l'endogroupe et pour s'évaluer soi-même. L'autre perçu comme "semblable" est littéralement traité par le cerveau comme une extension du soi. À l'inverse, les membres de l'exogroupe peuvent être traités par des circuits plus froids, moins empathiques, parfois associés à la déshumanisation partielle, un résultat documenté notamment par les travaux de Lasana Harris sur la "déshumanisation infra-humaine".

L'amygdale, ce noyau en forme d'amande au coeur du système limbique, joue un rôle d'amplificateur dans les situations de foule tendue ou conflictuelle. Structure clé dans le traitement de la peur et des menaces, elle est particulièrement sensible aux signaux sociaux de danger (un visage hostile dans la masse, un cri, un mouvement brusque). Dans une foule agitée, l'amygdale de chaque individu peut entrer dans un état d'hyperactivation, court-circuitant les processus d'évaluation rationnelle et déclenchant des réponses comportementales rapides, parfois violentes, qui n'auraient jamais émergé dans un contexte individuel calme.

Il faut aussi mentionner le rôle du cortisol, hormone du stress. Une foule en situation de tension (manifestation réprimée, bousculade, panique) élève massivement les niveaux de cortisol chez ses membres. Ce stress collectif crée un état physiologique qui favorise les comportements de fuite ou d'attaque, réduit la flexibilité cognitive et renforce les comportements d'imitation, parce que dans un environnement incertain et menaçant, copier le comportement de ses voisins est une heuristique évolutivement efficace.

Comme la sociologie contemporaine, ce que les neurosciences, elles aussi, remettent fondamentalement en question, c'est l'idée que la foule serait une anomalie pathologique de la raison humaine. Ce que nous observons dans une foule ( la contagion émotionnelle, la synchronisation, la dissolution partielle de l'identité individuelle, la loyauté intense au groupe) sont des capacités profondément inscrites dans notre biologie sociale, façonnées par des millions d'années d'évolution dans des contextes où la survie dépendait de la cohésion du groupe. La foule ne rend pas l'individu irrationnel : elle active en lui des rationalités plus anciennes, plus viscérales, que la civilisation a simplement appris à mettre temporairement en veille.
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Comment devient-on président?

Imaginons qu'un animateur d'une émission de télé-réalité ou d'un show télévisé quelconque se mette en tête de devenir président des Etats-Unis ou d'un pays quelconque. Quelle comptétence nouvelle doit-il acquérir pour atteindre son but? du point de vue des neurosciences : aucune. Il dispose déjà de tous le savoir-faire nécessaire. Les recettes pour fabriquer un "fan" sont les mêmes que celles qui permettent de capter un électeur (on serait dans une situation similaire si l'on évoquait un camelot face à ses badauds ou un influenceur face à ses followers)). De fait, les techniques d'un animateur de télévision et celles d'un homme politique agissent sur un même substrat cérébral, car notre cerveau traite les interactions sociales médiatisées avec des circuits qui n'ont guère évolué depuis les petites communautés de face-à-face. Lorsqu'un présentateur utilise le regard direct vers la caméra, un ton confidentiel ou des variations prosodiques marquées, il active chez le spectateur des régions comme le sillon temporal supérieur et l'amygdale (make amygdala great again), spécialisées dans le décodage de la voix et des intentions sociales. L'auditeur, même seul devant son écran, répond par une sécrétion d'ocytocine qui simule un lien de confiance et réduit l'activité de l'amygdale face à la nouveauté, ce qui abaisse les défenses critiques. Ce même mécanisme est en jeu quand un candidat s'adresse à la foule ou fixe l'objectif d'une caméra, fabriquant une intimité artificielle mais neurochimiquement réelle.

Les sciences cognitives expliquent que ces recettes exploitent des heuristiques et des biais universels. L'animateur qui lance une plaisanterie suivie de rires enregistrés déclenche un effet de preuve sociale : le cerveau, via le cortex cingulaire antérieur et le striatum, interprète ce rire collectif comme un signal de validation, incitant l'individu à adopter une attitude positive et conforme. Le politique, en utilisant des salles acquises à sa cause ou en relayant des acclamations, active exactement la même réponse d'affiliation et de récompense. La répétition de slogans simples, les formules rythmées et les structures narratives familières augmentent la fluidité cognitive; un énoncé traité avec aisance par le cortex préfrontal latéral est jugé plus vrai et plus agréable, que son auteur vende un produit de consommation courante ou un programme électoral (l'un et l'autre sont délibérément relégués au second plan, voire invisibilisés).

Les neurones miroirs, localisés dans le cortex prémoteur et le lobule pariétal inférieur, sont sollicités aussi bien par les gestes expressifs de l'animateur que par ceux du tribun. Ils permettent une contagion émotionnelle presque instantanée : voir un sourire, une posture ouverte ou des bras levés prépare l'observateur à ressentir l'émotion associée. Cette résonance motrice et affective renforce l'empathie et rend le message plus mémorable. Couplée à la libération de dopamine lors d'un suspense ou d'une montée dramatique (que ce soit le résultat d'un jeu télévisé ou l'annonce d'un score électoral), cette dynamique maintient un état d'attention soutenue et d'anticipation, gravant les contenus dans la mémoire à long terme via l'hippocampe et l'amygdale.

Le recours au storytelling active massivement le réseau du mode par défaut, ces régions fronto-pariétales médianes qui s'allument lorsque nous nous projetons dans des situations personnelles. Raconter une anecdote vécue –(qu'il s'agisse d'un participant ému sur un plateau ou du récit de difficultés d'un électeur) plonge le public dans une simulation incarnée, suspendant temporairement l'analyse rationnelle. Le cortex préfrontal ventromédian, impliqué dans l'attribution de valeur affective, fusionne alors le récit avec l'identité de l'orateur, créant un transfert de crédibilité et d'attachement. L'animateur et l'homme politique ne font qu'emprunter la même autoroute neuronale de l'identification narrative.

Enfin, tout ce qui segmente le public en un "nous" et un "eux" (Le populisme) recrute des circuits anciens liés à l'appartenance tribale, détectables dans l'insula antérieure et l'amygdale. L'animateur qui désigne complice son audience face à un monde extérieur absurde, ou le politicien qui désigne un adversaire commun, active des mécanismes de cohésion groupale qui libèrent de l'ocytocine à l'intérieur du groupe et renforcent la méfiance vis-à-vis de l'extérieur. Dans les deux cas, le cerveau traite le message non comme un argumentaire abstrait, mais comme un signal social visant à renforcer des liens et à coordonner des émotions, ce qui explique pourquoi les mêmes ingrédients de mise en scène conservent toute leur puissance, quel que soit le théâtre où ils sont employés. 

Question subsidiaire : une fois élu parce qu'on a su transformer son public en son électorat, quelle compétence nouvelle faut-il acquérir pour gouverner le pays dont on est devenu le président?

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Dictionnaire Idées et méthodes
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