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La Révolution américaine |
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La guerre d'Indépendance | La Constitution de 1787/1789 |
| Après
la guerre de Sept Ans, une transformation
fondamentale s'opéra dans l'esprit des dirigeants britanniques. Le traité
de Paris de 1763 avait certes consacré leur suprématie, mais l'Empire
britannique était épuisé financièrement. Sa dette nationale avait
presque doublé. Pour Londres, il semblait logique et juste que les colonies
américaines, principales bénéficiaires de cette guerre coûteuse, contribuent
à leur propre défense et au remboursement des frais engagés. Les treize
colonies, qui avaient prospéré dans une autonomie relative et une
négligence bienveillante de la métropole, étaient vues comme des sujets
qui devaient obéissance et participation. De l'autre côté de l'Atlantique,
les colons avaient développé une conception radicalement différente
de leur place dans l'Empire. Ils s'étaient gouvernés eux-mêmes à travers
leurs assemblées locales, qui contrôlaient le budget et les impôts.
Pour eux, la glorieuse victoire sur la France
avait été en grande partie leur œuvre, menée avec leurs milices, et
l'éloignement de la menace française leur offrait un horizon d'expansion
vers l'ouest. Le conflit qui allait déchirer l'Empire naquit de cette
incompréhension fondamentale sur la nature du lien impérial : pour les
Britanniques, il s'agissait d'une hiérarchie de pouvoir; pour les colons,
d'une association de peuples libres unis par une loyauté commune à la
Couronne, mais maîtres de leurs affaires intérieures.
Le premier acte de ce drame fut la Proclamation royale de 1763, qui tira une ligne le long de la crête des Appalaches et interdit aux colons de s'installer au-delà . Londres cherchait à stabiliser la frontière et à apaiser les nations autochtones, notamment après la sanglante révolte menée par le chef outaouais Pontiac. Mais pour les colons, et surtout pour les spéculateurs fonciers comme George Washington, cette interdiction fut vécue comme un abus de pouvoir qui les privait de terres qu'ils jugeaient durement gagnées. La mesure suivante fut plus provocatrice encore. En 1765, le Parlement vota le Stamp Act, une loi qui imposait un droit de timbre fiscal sur tous les documents imprimés dans les colonies : journaux, contrats, testaments, licences, et même les cartes à jouer. C'était le premier impôt direct levé par Londres sur les sujets américains. La réaction fut explosive. Ce n'était pas tant le coût qui indignait que le principe même de la taxation sans consentement. L'argument des colons, résumé par la formule "Pas de taxation sans représentation", était simple : puisqu'ils n'élisaient pas de députés au Parlement de Westminster, celui-ci n'avait aucune légitimité pour leur imposer des taxes internes. La résistance s'organisa de manière inédite. Dans les villes, des sociétés secrètes comme les Fils de la Liberté menèrent des actions violentes et des boycotts. Les collecteurs de timbres furent hués, menacés, couverts de goudron et de plumes; beaucoup démissionnèrent. Mais la riposte la plus profonde fut politique. À l'initiative du Massachusetts, des délégués de neuf colonies se réunirent à New York en octobre 1765 pour le Congrès du Stamp Act. Ils y rédigèrent une Déclaration des droits et des griefs, affirmant leur loyauté au roi mais niant au Parlement le droit de les taxer. Le boycott des marchandises britanniques fut si efficace que le commerce de la métropole en fut étranglé. Sous la pression des marchands londoniens, le Parlement abrogea le Stamp Act en 1766. Mais en même temps, il vota le Declaratory Act, qui affirmait solennellement le droit du Parlement de légiférer sur les colonies "en tous les cas, quels qu'ils soient". Cet avertissement retentissant passa relativement inaperçu dans l'euphorie de la victoire coloniale, mais il posait les fondations de toutes les crises à venir. Le répit fut de courte durée. En 1767, le chancelier de l'Échiquier Charles Townshend fit voter une nouvelle série de taxes sur les importations coloniales : verre, plomb, peinture, papier et thé. Les Townshend Acts visaient à payer les salaires des gouverneurs et des juges royaux, les rendant ainsi indépendants financièrement des assemblées coloniales. La riposte fut un nouveau boycott, plus organisé encore, prôné par des figures telles que Adams et John Dickinson, dont les Lettres d'un fermier de Pennsylvanie devinrent l'argumentaire de la résistance. Boston redevint l'épicentre de la crise. Pour mater l'agitation, Londres y envoya des régiments de soldats britanniques en 1768. L'occupation d'une ville par une armée en temps de paix fit monter la tension à un point de rupture. Le 5 mars 1770, une altercation entre des soldats et une foule hostile près de la Douane dégénéra. Les tuniques rouges, insultées, bombardées de boules de neige et de pierres, ouvrirent le feu, tuant cinq civils. Ce "massacre de Boston", immortalisé par une gravure incendiaire de Paul Revere, électrifia les colonies. John Adams, futur président des Etats-Unis, défendit avec courage les soldats accusés lors de leur procès, obtenant l'acquittement de la plupart, un acte qui montrait la foi des révoltés dans l'État de droit. Le jour même du massacre, à Londres, un nouveau gouvernement dirigé par Lord North abrogea les taxes Townshend. Un calme précaire s'installa, mais la taxe sur le thé, conservée comme un symbole du droit de taxer, restait en vigueur. Ce symbole fut l'étincelle. La Compagnie britannique des Indes orientales, au bord de la faillite, obtint du Parlement le Tea Act de 1773. Cette loi lui permettait de vendre son thé directement en Amérique, sans passer par les intermédiaires londoniens, ce qui rendait son thé, même taxé, moins cher que la contrebande hollandaise. C'était un piège économique et politique : accepter ce thé, c'était reconnaître, même implicitement, le droit du Parlement de taxer. Quand les navires chargés de thé arrivèrent dans les ports américains, ils furent refoulés à New York et à Philadelphie. À Boston, le gouverneur royal Thomas Hutchinson décida de forcer le blocus. Dans la nuit du 16 décembre 1773, un groupe de Fils de la Liberté, déguisés sommairement en guerriers Mohawks pour signifier qu'ils agissaient au nom de la liberté américaine et non de la populace, monta à bord des navires. Dans un silence sépulcral, sous les yeux d'une foule immense, ils fracassèrent 342 caisses de thé et les jetèrent dans les eaux glacées du port. La Boston Tea Party était un défi direct à l'autorité impériale. La réaction de Londres fut d'une brutalité qui scella l'unité coloniale. En 1774, le Parlement vota une série de lois que les Américains appelèrent les Actes intolérables. Le port de Boston fut fermé jusqu'à remboursement du thé détruit, ruinant l'économie de la ville. La charte du Massachusetts fut modifiée de façon autoritaire, transférant les pouvoirs du Conseil à la Couronne et restreignant les assemblées publiques. Les fonctionnaires royaux accusés de crimes capitaux pouvaient désormais être jugés en Angleterre. Une nouvelle loi de cantonnement obligeait les colons à loger les soldats. Enfin, l'Acte de Québec étendait les frontières de la province du Canada jusqu'à la vallée de l'Ohio, enjambant les revendications des colonies. Ces mesures n'étaient pas conçues pour être une punition ciblée; aux yeux des autres colonies, elles étaient un avertissement glaçant : le sort du Massachusetts les attendait toutes si elles ne résistaient pas. La solidarité coloniale s'affirma de façon décisive. En septembre 1774, des délégués de douze colonies (la Géorgie s'abstint) convergèrent vers Philadelphie pour le Premier Congrès continental. Dans la grande salle de Carpenters' Hall, des hommes comme John Adams, son cousin Samuel, George Washington, Patrick Henry se rencontrèrent. Henry déclara : « Les distinctions entre Virginiens, Pennsylvaniens, New-Yorkais et Néo-Anglais ne sont plus. Je ne suis pas un Virginien, mais un Américain. »Le Congrès ne réclamait pas encore l'indépendance, mais il adopta des résolutions fermes. Il rédigea une Déclaration des droits et lança une Association continentale pour organiser un boycott total du commerce britannique, mis en oeuvre par des comités de vigilance locaux. Avant de se séparer, le Congrès convint de se réunir à nouveau en mai 1775 si les griefs n'étaient pas entendus. Dans les campagnes du Massachusetts, les milices s'entraînaient et stockaient armes et poudre. La Couronne détenait l'autorité légale, mais le pouvoir réel, celui de la rue et des campagnes, basculait inexorablement vers les comités révolutionnaires. L'explosion armée survint au printemps. Dans la nuit du 18 avril 1775, le général britannique Thomas Gage envoya à Lexington et Concord un détachement pour saisir un dépôt d'armes des miliciens et arrêter les meneurs Samuel Adams et John Hancock. Mais le réseau d'espionnage rebelle fonctionna parfaitement. Des cavaliers, dont le légendaire Paul Revere, galopèrent dans la nuit pour donner l'alerte. À l'aube du 19 avril, sur le green de Lexington, une poignée de miliciens fit face à la colonne britannique. Un coup de feu partit, on ne sait d'où, puis une volée britannique tua huit Américains. Les tuniques rouges poursuivirent vers Concord, où elles détruisirent un peu de matériel. Mais au retour vers Boston,, des centaines de miliciens, accourus de toute la région, les harcelèrent depuis les murs de pierre et les bois. La retraite se transforma en déroute sanglante, les soldats britanniques atteignant la sécurité de Boston à la tombée de la nuit, après avoir subi de lourdes pertes. La guerre d'Indépendance avait commencé. Trois semaines plus tard, le Second Congrès continental s'assembla à Philadelphie dans une atmosphère électrique. Il était désormais un gouvernement de guerre sans le dire. Il prit des décisions capitales : adopter l'armée de miliciens qui assiégeait Boston comme une armée continentale, et désigner le Virginien George Washington comme son commandant en chef. Le choix de Washington était des plus judicieux : il unifiait le Sud à la révolte née en Nouvelle-Angleterre, et son aura stoïque inspirait confiance. Avant que Washington n'arrive à Boston, le sang coula encore. Le 17 juin 1775, les Britanniques montèrent un assaut frontal contre les retranchements américains sur la colline de Breed's Hill, connue à tort comme Bunker Hill. Les Américains, à court de munitions, tinrent bon sous l'ordre fameux de ne pas tirer avant de "voir le blanc de leurs yeux". Ils repoussèrent deux assauts avant de céder au troisième, faute de poudre. Ce fut une défaite technique, mais une victoire morale stupéfiante : les miliciens avaient tenu tête à la meilleure armée du monde. Le siège de Boston se poursuivit jusqu'à ce que Washington, au printemps 1776, fasse déployer sur les hauteurs de Dorchester des canons pris au fort de Ticonderoga par une expédition audacieuse menée par Henry Knox. La flotte et l'armée britanniques évacuèrent la ville en mars. Malgré ces combats, la majorité du Congrès hésitait encore à franchir le Rubicon de l'indépendance. L'idée d'une rupture totale avec le roi était redoutable pour des hommes qui se définissaient comme de loyaux sujets britanniques. Mais la logique de la guerre et la radicalisation politique balayèrent les atermoiements. La publication en janvier 1776 d'un pamphlet, Le Sens commun par Thomas Paine, fut un séisme intellectuel. Dans une langue simple et cinglante, Paine ne s'attaquait pas seulement au Parlement, mais au principe même de la monarchie héréditaire. Il appelait à faire table rase, à proclamer une république, à offrir au monde un asile de liberté. L'opuscule se vendit à des centaines de milliers d'exemplaires et retourna l'opinion. Au Congrès, une coalition pour l'indépendance se forma, menée par John Adams, le Virginien Richard Henry Lee et Thomas Jefferson. Le 7 juin 1776, Lee proposa une résolution historique : « Que ces colonies unies sont, et doivent en droit être, des États libres et indépendants ».Le débat fut ajourné pour laisser le temps à certaines colonies de consulter leurs mandants, mais un comité de cinq fut nommé pour préparer une déclaration formelle. La plume échut au jeune Thomas Jefferson, un planteur virginien de trente-trois ans, connu pour son éloquence discrète. Dans une chambre louée de Philadelphie, il rédigea un texte qui était un réquisitoire contre George III et un manifeste des Lumières. Il y articulait l'idée que les hommes, dotés de droits inaliénables à la vie, à la liberté et à la quête du bonheur, formaient des gouvernements par leur consentement. Lorsque ces gouvernements devenaient destructeurs de ces fins, le peuple avait le droit, et le devoir, de les abolir. Le 2 juillet, le Congrès vota l'indépendance. Puis, pendant deux jours, il passa au crible le texte de Jefferson, le modifiant, le coupant çà et là , au grand désespoir de l'auteur. L'une des modifications les plus lourdes de sens fut la suppression d'un paragraphe condamnant le roi pour avoir perpétré la traite esclavagiste, une concession à la Géorgie et à la Caroline du Sud, révélant la contradiction originelle au coeur de la jeune république. Le 4 juillet 1776, la Déclaration d'Indépendance était adoptée. Sa lecture publique souleva des tonnerres de liesse; à New York, on fit fondre la statue équestre en plomb du roi pour en faire des balles. Mais l'enthousiasme de l'été 1776 s'évanouit vite devant les dures réalités militaires. La contre-offensive britannique fut massive, méthodique, écrasante. Une force énorme, la plus grande expédition navale de l'histoire britannique jusqu'alors, commandée par le général William Howe et son frère l'amiral Richard Howe, se déploya devant New York en juin 1776. La bataille de Long Island en août fut un désastre pour Washington. Ses troupes inexpérimentées furent débordées par des manoeuvres professionnelles, encerclées, taillées en pièces. Il ne fut sauvé de l'anéantissement que par une nuit de brouillard providentiel, permettant une évacuation secrète par la rivière. Ce fut le début d'une interminable retraite à travers Manhattan et le New Jersey, poursuivie par une armée de réguliers britanniques et de mercenaires hessois. L'armée continentale fondait, minée par les désertions, les maladies, les engagements arrivant à expiration. À l'automne 1776, la cause américaine semblait perdue. C'est dans cette heure la plus sombre que Georges Washington révéla ses qualités militaires. Dans une guerre conventionnelle, il était surclassé. Il allait mener une guerre de survie, de coups de poignard, où la victoire n'était pas de détruire l'adversaire, mais de ne pas être détruit soi-même. La nuit de Noël 1776, par une tempête de grésil, il retraversa le fleuve Delaware avec ce qui restait de son armée, et fondit sur la garnison hessoise endormie de Trenton. Ce fut un triomphe psychologique, redonnant espoir à la cause. Quelques jours plus tard, il défit une arrière-garde britannique à Princeton. Ces victoires éclairs permirent de stabiliser le front et de maintenir la flamme de la révolution. L'année 1777 fut celle du tournant crucial. Les Britanniques conçurent un plan ambitieux pour couper la Nouvelle-Angleterre du reste des colonies en prenant le contrôle du couloir stratégique de l'Hudson. Mais la coordination fut catastrophique. Le général Howe, au lieu de soutenir l'opération, décida de capturer Philadelphie, le siège du Congrès, pensant que cela briserait le moral américain. Il y parvint après avoir défait Washington à Brandywine, mais le Congrès s'était enfui et le coeur politique de la rébellion battait toujours. Pendant ce temps, l'armée du général John Burgoyne, descendant du Canada par le lac Champlain, s'enlisait dans les forêts de l'État de New York. Affaibli, harcelé par les milices, il fut encerclé par l'armée américaine du nord, commandée par Horatio Gates et renforcée par des hommes d'exception comme Benedict Arnold, dont le génie militaire et la bravoure insensée furent décisifs. Encerclé à Saratoga en octobre, Burgoyne n'eut d'autre choix que de se rendre avec toute son armée de près de six mille hommes. La victoire de Saratoga changea le cours de l'histoire mondiale. Ce ne fut pas seulement un succès militaire, mais un signal diplomatique tonitruant envoyé à l'Europe : les Américains étaient capables de vaincre sur un champ de bataille. Depuis le début, Benjamin Franklin, ambassadeur improvisé à Paris, courtisait la cour de Louis XVI. Il jouait à merveille son personnage du sage philosophe au bonnet de fourrure, et la France, avide de venger l'humiliation de la guerre de Sept Ans, ouvrait discrètement ses coffres et ses arsenaux aux insurgés, ou encore laissait partir pour l'Amérique Gilbert du Motier, marquis de Lafayette, qui en 1777 à seulement 19 ans et ayant financé son voyage sur ses propres deniers, se lia rapidement d'amitié avec George Washington, qui l'a intégré à son état-major. Lafayette a participé à plusieurs batailles importantes, comme celles de Brandywine (1777) et de Yorktown (1781), où son leadership et son expérience militaire ont été déterminants pour la victoire franco-américaine. Il a également contribué à convaincre la France d'envoyer des renforts militaires aux insurgés américains, Jean-Baptiste de Rochambeau, général français, arrivera ainsi en 1780 à la tête d'un corps expéditionnaire de 6000 hommes. Après Saratoga, le doute n'était plus permis. En février 1778, la France signa avec les États-Unis un traité d'alliance militaire et de commerce. La Couronne britannique se retrouvait isolée face à la rébellion coloniale qu'elle n'avait pas su écraser, et désormais face à la puissance militaire française. La révolte devenait une guerre mondiale. L'hiver qui suivit Saratoga et la perte de Philadelphie fut celui de Valley Forge. L'armée de Washington, mal nourrie, sans vêtements, sans chaussures, laissant des traces sanglantes dans la neige, campa dans des cabanes de fortune. Ce ne fut pas une bataille, mais un creuset. Le baron prussien von Steuben, un vétéran de l'armée de Frédéric le Grand, arriva dans ce chaos et inculqua aux troupes la discipline, la manoeuvre, l'art de la baïonnette. Il ne parlait pas un mot d'anglais et jurait en un déluge polyglotte, mais il transforma une milice famélique en une armée professionnelle capable de tenir en bataille rangée. Le théâtre du conflit se déplaça alors vers le Sud. Les Britanniques, espérant exploiter les loyautés supposées des planteurs et une guerre civile larvée, s'emparèrent de Savannah puis de Charleston en 1780, infligeant à la cause américaine sa plus lourde défaite de la guerre avec la capture de toute une armée. Mais la stratégie britannique se révéla être un piège. La guerre dans le Sud devint un conflit d'une sauvagerie inouïe, une guerre civile entre voisins loyalistes et rebelles, ponctuée d'embuscades, de massacres et de règlements de compte. Des chefs de guérilla comme Francis Marion, le "Renard des marais", harcelèrent sans répit les tuniques rouges et leurs lignes de ravitaillement. Le général britannique Charles Cornwallis, cherchant à porter un coup décisif, poussa vers le nord et la Virginie. C'est alors que l'étau se referma. Une armée française sous les ordres du comte de Rochambeau débarqua à Newport et rejoignit Washington au nord de New York. Mais la cible n'était pas New York. Grâce à la flotte française de l'amiral de Grasse, arrivée des Antilles, un blocus naval temporaire mais étanche fut établi dans la baie de Chesapeake. Cornwallis, imprudemment retranché dans la presqu'île de Yorktown, en Virginie, se trouva pris au piège, sans possibilité de ravitaillement ni d'évacuation par la mer. Les armées combinées de Washington et de Rochambeau marchèrent à toute allure vers le sud. En octobre 1781, elles encerclèrent Yorktown. Le siège fut mené selon les règles de l'art militaire européen, avec tranchées, parallèles et bombardements méthodiques, sous les ordres d'ingénieurs français. Le 19 octobre 1781, Cornwallis, se disant malade, n'eut d'autre choix que d'envoyer son subordonné offrir son épée. Au son des tambours, l'armée britannique défila entre les lignes françaises et américaines pour rendre les armes. La musique militaire jouait une mélodie mélancolique intitulée Le monde à l'envers. Ce fut le dénouement militaire de la guerre d'Indépendance. Les combats sporadiques continuèrent encore un peu, mais la volonté politique britannique s'était effondrée à Yorktown. Des négociations de paix complexes s'ouvrirent à Paris, où les Américains Benjamin Franklin, John Adams et John Jay menèrent une diplomatie habile, jouant des rivalités entre la France, l'Espagne et la Grande-Bretagne pour obtenir les meilleures conditions possibles. Le traité de Paris, signé le 3 septembre 1783, reconnut solennellement l'indépendance des États-Unis d'Amérique. Les frontières du nouveau pays s'étendaient du nord du Maine jusqu'à la Floride espagnole, et de l'Atlantique jusqu'au fleuve Mississippi, doublant la superficie effective des anciennes colonies. La dernière page de la révolution se tourna en décembre 1783, quand George Washington, dans une cérémonie solennelle à Annapolis, rendit sa commission de commandant en chef au Congrès, un acte de renoncement au pouvoir personnel qui stupéfia le monde et ancra la jeune république dans la primauté du pouvoir civil. La guerre était finie. Treize colonies s'étaient arrachées à l'empire le plus puissant du monde. Mais la révolution américaine n'était pas achevée; l'union de ces États indépendants restait une promesse fragile, un pari dont les dettes, les divisions internes et l'impuissance d'un gouvernement central squelettique n'avaient pas encore écrit le dernier chapitre. La paix de 1783 fit naître une nation, mais ne créa pas un État. Le traité de Paris avait reconnu l'indépendance américaine et accordé au nouveau pays un territoire immense, s'étendant jusqu'au Mississippi. Pourtant, sous la bannière étoilée, treize républiques souveraines flottaient dans une union mal définie. Le lien qui les unissait, les Articles de la Confédération, n'était guère plus qu'un traité d'alliance entre États jaloux de leurs prérogatives. Le Congrès confédéral, seule institution centrale, pouvait déclarer la guerre, signer des traités et émettre de la monnaie, mais il n'avait aucun pouvoir de lever des impôts ni de réguler le commerce. Ses demandes de fonds étaient traitées comme de simples recommandations par des États qui, souvent, les ignoraient superbement. La dette de guerre était écrasante, le papier-monnaie continental s'était effondré dans une inflation cataclysmique, et l'économie, privée des marchés privilégiés de l'Empire britannique, cherchait douloureusement un nouveau souffle. Les États se livraient à des guerres commerciales intestines, dressant des barrières douanières entre eux. La Confédération était une maison divisée, incapable d'assurer la sécurité intérieure ou de parler d'une seule voix à l'étranger. L'impuissance du gouvernement central éclata au grand jour lors de la dépression économique du milieu des années 1780. Dans l'ouest du Massachusetts, des fermiers criblés de dettes, menacés de saisie, se soulevèrent sous la conduite du capitaine Daniel Shays, un ancien de la Continental Army. La rébellion de Shays, en 1786, marcha sur les tribunaux pour empêcher les ventes aux enchères. L'armée confédérale était une fiction; le Massachusetts dut lever sa propre milice pour écraser la révolte. Pour les élites de la jeune nation, George Washington, Alexander Hamilton, James Madison, ce soulèvement fut un électrochoc salvateur, la preuve que la liberté débridée menait au chaos, et que le gouvernement des Articles était un « gouvernement de parchemin », impuissant face aux passions populaires. L'ordre républicain lui-même était en péril. De cette peur naquit la Convention constitutionnelle de Philadelphie, réunie au cours de l'été 1787. Officiellement, il s'agissait de simples amendements aux Articles. En réalité, les cinquante-cinq délégués, parmi lesquels Washington, qui présidait en silence olympien, Franklin, vieux sage octogénaire, Madison, esprit le plus aigu de l'assemblée, et Hamilton, visionnaire nationaliste, enfermèrent les portes et se mirent à construire un système radicalement neuf. Le débat central opposa les grands États, tenants d'une représentation proportionnelle à la population, et les petits États, cramponnés à l'égalité absolue. Le Grand Compromis, proposé par le Connecticut, fendit la souveraineté en deux : une Chambre des représentants élue proportionnellement, et un Sénat où chaque État, grand ou petit, enverrait deux sénateurs. Une autre plaie fut pansée par un compromis au nom infâmant : pour les calculs de représentation et d'impôt, un esclave compterait pour trois cinquièmes d'une personne libre. Le mot esclavage n'apparaissait pas dans le texte final, mais l'institution y était enchâssée par d'hypocrites périphrases. Le document achevé créait un pouvoir exécutif fort, un président élu, commandant en chef des armées, et un pouvoir judiciaire coiffant les tribunaux des États. La Constitution n'était pas un texte démocratique au sens moderne, mais un chef-d'œuvre de mécanique institutionnelle, fondé sur la division, la balance et la rivalité des pouvoirs. Le texte ne devint loi qu'au prix d'une âpre bataille pour la ratification. Le pays se scinda en deux factions antagonistes. Les Fédéralistes, menés par Hamilton, Madison et John Jay, menèrent une campagne intellectuelle éblouissante à travers les journaux de New York, plaidant pour un gouvernement énergique, seul capable de contenir les factions et de protéger la liberté. Les Anti-fédéralistes, Patrick Henry en tête, tonnèrent contre ce qu'ils voyaient comme une conspiration aristocratique, une machine à créer un despotisme éloigné du peuple, et déploraient l'absence d'une déclaration des droits protégeant les citoyens contre leur propre gouvernement. La ratification fut acquise de justesse dans des États clefs comme la Virginie et New York, avec la promesse solennelle qu'une Déclaration des droits serait immédiatement ajoutée. C'est ainsi qu'en 1791, les dix premiers amendements, le Bill of Rights, furent adoptés, gravant dans le marbre constitutionnel les libertés de parole, de presse, de religion, le droit de porter des armes et la protection contre les perquisitions arbitraires. |
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