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La civilisation antique à Samos

Vie économique

Dans l'Antiquité, le commerce des Samiens était très actif et très étendu; leurs vaisseaux sillonnèrent la Méditerranée, et portèrent dans tous les pays du pourtour méditerranéen les produits de leur industrie; et les profits considérables de leur commerce expliquent seuls la rapidité avec laquelle ils se relevaient de leur désastre, et la prospérité où ils parvinrent, malgré de continuelles dissensions. Un de leurs navigateurs, Déxicréon, avait fait voile vers l'île de Chypre pour y commercer; mais pendant qu'il s'occupait d'échanges, la déesse Aphrodite l'avertit de n'embarquer que de l'eau. « Il suivit ce conseil  des marchands, mourant de soif, la lui « achetèrent; il fit un gain considérable, « et, plein de reconnaissance, à son retour dans Samos, il éleva un temple « à sa protectrice ». Il y avait des Samiens parmi ces pirates Ioniens et Cariens avec lesquels Psammétique, chassé par les onze rois ses collègues , les expulsa à son tour et s'établit à leur place. Psammétique et son fils Néchao furent de grands rois; quelques pirates Samiens en les plaçant sur le trône se trouvèrent exercer une influence singulière sur les destinées de l'Egypte.

Les alliés de Psammétique furent récompensés par une concession de terres situées près de la mer, au-dessus de Bubaste, et de jeunes Égyptiens qui leur furent confiés s'élevèrent dans la connaissance des usages et de la langue grecque. Cette alliance des Égyptiens et des Grecs, commencée parles Samiens sous Psammétique, fut resserrée sous Amasis, qui longtemps fut l'ami et l'allié particulier de Polycrate. Le roi d'Égypte accorda aux Grecs un établissement à Naucratis, et le droit d'élever des autels à leurs dieux particuliers; les Samiens y dressèrent un temple à Héra. De tous les navigateurs de Samos, les deux plus célèbres sont Coloeus et Elpis. 

Coloeus avait abordé à l'île de Platée, en Lybie, et secouru dans une disette une colonie des habitants deThéra conduite par un Crétois du nom de Corobius. Désirant se rendre en Égypte , il avait mis à la voile par un fort vent d'est. Le vent, ne cessant pas, l'emporta par delà les colonnes d'Hercule, vers la ville de Tartessus, où jamais aucun Grec n'avait abordé. Les profits de Coloeus furent si considérables, que de la dîme de son gain, s'élevant à six talents, il fit faire le vase d'airain en forme de cratère argolique orné de têtes de griffons, et soutenu par trois colosses d'airain de sept coudées, que l'on voyait dans le temple d'Héra à Samos. 

Pline nous a conservé sur Elpis une histoire singulière. Il s'était rendu en Afrique; à peine débarqué, il vit un lion s'avancer vers lui. Plein d'effroi, il chercha un réfuge sur un arbre, en invoquant Dionysos; le lion s'était approché, mais, au lieu de marquer aucune colère, il tournait ses regards vers l'homme, et semblait l'implorer. Un os s'était arrêté dans sa mâchoire, et l'empêchait de prendre aucune nourriture. Elpis descendit, et le délivra. Le lion ne se montra pas ingrat; Pline raconte qu'il entretint de gibier le navire de son libérateur tant qu'il resta près du rivage. De retour dans son île, le Samien consacra à Dionysos le temple qu'on appela de Dionysos à la bouche ouverte.

Les Samiens ne furent pas moins industrieux que commerçants; leurs navires ne transmettaient pas seulement aux autres pays les riches productions d'un sol fertile; les tissus de laines, de moelleux tapis, et surtout les vases fameux de Samos, étaient l'objet d'un vaste échange. Polycrate, à qui l'île était redevable de presque tous les éléments de sa prospérité, y avait fait élever un grand nombre de brebis achetées aux Milésiens; et en peu de temps, grâce au développement de l'industrie, les tapis samiens égalèrent en célébrité ceux de Milet. Leur réputation subsistait encore au temps de Théocrite : dans les cérémonies sacrées on déployait les tapis de pourpre plus doux que le sommeil fabriqués avec les toisons de Milet et de Samos. La poterie samienne était d'un usage général chez les anciens; elle était faite d'une terre particulière appelée géophanium, qu'avait trouvée au pied du Cercétus un Samien du nom de Mandrobule; un de ses taureaux l'avait mise à découvert en creusant la terre. Mandrobule, enrichi par cet heureux hasard, consacra à Héra un taureau d'or; l'année suivante il offrit à la déesse un taureau d'argent, la troisième année un taureau d'airain, et ses compatriotes firent à ce sujet un proverbe qu'ils appliquaient à ceux qui allaient de moins en moins bien : comme Mandrobule . 

Le géophanium se divisait en aster et collyre; il avait des propriétés médicinales. Son emploi le plus important était la fabrication de ces vases de Samos que les anciens ont célébrés à l'envi. Plus recommandables par leur utilité que par la beauté de leur forme, ils étaient particulièrement en usage chez les pauvres. 

« Pourquoi, dit Lactance, n'honore-t-on pas l'inventeur de la poterie? est-ce parce que les riches méprisent les vases de Samos? »
Plaute, Cicéron, Pline ont parlé des vases samiens. Tibulle s'adressant à l'une des beautés qu'il célèbre, fait ce voeu : (que pour tout luxe) on voie à les festins joyeux les coupes de Samos. Cette spécialité de l'industrie samienne était plus ancienne qu'Homère; elle survécut à la prospérité de Samos, et un village moderne a retenu le nom de Fourni des fours où se cuit encore la poterie.

Les Samiens exploitaient aussi parmi les produits naturels de leur île une pierre propre à brunir l'or, qui en même temps était regardée comme un remède efficace contre les affections d'estomac, les vertiges, la folie et les maux d'yeux. 

Hérodote remarque qu'ils faisaient usage d'une mesure particulière, la coudée samienne.

Institutions politiques

Samos, comme reste de la Grèce, se trouva d'abord placée sous la domination des rois. Aux rois succédèrent les géomores, et à la royauté se substitua le gouvernement républicain, qui fut tantôt populaire, tantôt oligarchique. Dès les premiers rois,
au temps de l'établissement ionien à Samos, la population de cette île est divisée en deux tribus, celle du Chèse, devenue le partage de Proclès, chef de l'invasion ionienne, et celle d'Astypalée, demeurée aux Cariens. Une troisième tribu, qu'Hérodote appelle d'Eschrion, semble s'être formée plus tard. Ces tribus, comme on le voit, n'étaient pas seulement des circonscriptions locales; le fond de cette division, à Samos, comme partout ailleurs, repose sur la différence d'origine. Les tribus paraissent composées de phratries, qui dans l'exercice des droits politiques, et dans la célébration des cérémonies sacrées, établissaient peut-être entre les citoyens des distinctions et des catégories. Homère, débarqué à Samos, s'avance au milieu des citoyens qui célébraient la fête des Apaturies  : 
« Etranger, lui dit un habitant de l'île, viens au milieu de notre fête, les phratries t'invitent à te joindre à nos sacrifices. »
Les géomores, substitués par les Samiens à leurs rois, furent des magistrats dont le caractère et les fonctions ne sont pas nettement définis. Il y avait à Syracuse une classe de citoyens appelés Gamores, possesseurs des champs et des habitations. Le rapport de nom semble indiquer une analogie avec les magistrats de Samos; et sans doute ce sont les mêmes citoyens que Xénophon appelle notables et Thucydide puissants. Plutarque les appelle les premiers de la cité. C'était, autant qu'on peut l'affirmer, le nom donné aux magistrats du parti oligarchique dans la première période de sa puissance. 

Les géomores étaient assistés par un conseil appelé le sénat. C'est en effet dans le sénat que ces magistrats furent massacrés par les Samiens qui avaient fait partie de l'expédition de Mégare.

Le gouvernement populaire institué sous la protection des Athéniens se constitua à l'imitation de celui de la métropole; le peuple se réunissait en une grande assemblée (ekklesia); ses magistrats, choisis par le hasard, ou élus par le suffrage général, étaient les éphédètes ou éphètes mentionnés par Hésychius, sans que leurs attributions soient spécifiées, et les prytanes . Le rôle de ces derniers variait dans les diverses villes, selon que la constitution était oligarchique ou populaire. A Samos on trouve des prytanes aux temps où la forme démocratique fut en vigueur, ainsi que dans la courte révolution oligarchique qui mit trois cents citoyens puissants à la tête des affaires.

Modes de vie, religion

L'histoire ancienne de Samos nous montre un peuple longtemps énergique, animé d'une forte haine contre les tyrans et d'un grand amour de la liberté. Il n'est pas nécessaire de rappeler la chute des géomores, les luttes contre Polycrate, la résistance généreuse aux armes des Perses, et ce combat naval près de Chypre où les Samiens se distinguèrent entre tous. La trahison des chefs à la bataille de Lada ne peut flétrir un peuple qui s'en montre indigné. Beaucoup de Samiens préférèrent un exil volontaire à la domination d'Éacès ; les autres ne craignirent pas, après Salamine, de rendre à Athènes cinq cents de ses concitoyens pris par les Perses; ils entretinrent des intrigues avec Léotychide, chef de la flotte grecque confédérée, le déterminèrent à venir à Samos qu'il croyait plus éloignée que les colonnes d'Hercule, et bien que désarmés, ils prirent une part active à la bataille de Mycale, dont ils avaient préparé le succès. Dans les temps modernes on retrouve chez les Samiens les mêmes dispositions. Pendant la guerre de l'indépendance Samos a été la première de toutes les îles à s'engager dans le péril, et la dernière à déposer les armes.

Adonnés au commerce et à la navigation, les Samiens se distinguaient par une certaine activité qui les faisait renommer entre tous les Ioniens. Plusieurs
illustrèrent leur île par des victoires à Olympie : Eurymène, bien que d'une très petite taille, fut vainqueur des plus robustes adversaires pour s'être nourri, selon le conseil de Pythagore, de viande au lieu des figues, du lait et du fromage qu'indiquait une vieille prescription.

Eglès était muet; il avait été vainqueur, un autre athlète venait d'être proclamé: le prix allait lui être ravi , l'indignation du Samien lui donna la parole. Héraclite remporta le prix à la 143e olympiade; l'historien Duris avait obtenu à la 107e olympiade le prix du pugilat des enfants. Enfin, une inscription, placée au bas de la statue de l'un des vain. queurs, s'exprimait ainsi : 

« Les Samiens sont les meilleurs athlètes et les plus habiles navigateurs de l'Ionie. »
Les moeurs publiques s'amollirent beaucoup sous Polycrate, et les fleurs samiennes ne contribuèrent pas peu à leur dégradation; un temps vint, plus tard encore, où Samos n'eut plus guère de réputation que par ses courtisanes; on cite Charitoblépharis, qui fut aimée par Démétrius de Phalère, et Myrine, par Démetrius Poliorcète. Déjà, longtemps auparavant, Samos avait été la patrie de Rhodope, qui fut esclave avec Esope, au commencement de la tyrannie de Polycrate. Nico et la belle Bacchis étaient aussi de Samos.

Religion des Samiens.
Samosd était célèbre chez les anciens par le culte qu'elle rendait à Héra. L'édifice fameux qui était consacré à cette déesse, et dont les débris rares et mutilés attirent encore les voyageurs, a été décrit plus haut. Les honneurs rendus à la déesse étaient dignes de la splendeur de son temple. Il y avait entre quelques cités de la Grèce, et surtout entre Samos et Argos, une rivalité sérieuse au sujet de l'origine d'Héra. C'était, disait-on, le navire Argo qui avait transporté à Samos l'image et le culte de la déesse. Mais les Samiens assuraient qu'elle était née dans leur île; et pour preuve ils rappelaient son nom antique de Parthénia; et ils disaient que le fleuve Imbrasus avait aussi porté le nom de Parthénius, parce que la reine des dieux s'était, pour la première fois, montrée sous les touffes d'osier qui bordaient ses rives. Certains jours, appelés Heraea, ramenaient en son honneur une magnifique solennité : des vierges et des femmes, ornées de bracelets et de diadèmes, s'avançaient suivies des guerriers. 

A l'entrée du temple, ceux-ci déposaient leurs armes; on répandait les libations, et les voeux et prières s'élevaient vers la déesse pendant que les prêtres offraient le sacrifice public sur la cendre des cuisses des victimes amoncelées en forme d'autel. Plus tard on altéra le caractère primitif de cette fête en associant le nom d'un homme aux honneurs qu'on rendait à la déesse. Les oligarques établis à Samos par Lysandre donnèrent à ces jours consacrés le nom de Lysandria et ajoutèrent des combats aux cérémonies de la fête. Une autre fête se célébrait encore en l'honneur d'Héra; elle avait un nom distinct et une origine particulière que nous a conservée le témoignage d'Athénée. Admète, fille d'Eurysthée, roi d'Argos, forcée de fuir le royaume paternel, avait trouvé un refuge à Samos, et s'y était consacrée au service d'Héra, dont l'image lui était apparue; les Argiens , excités par leur jalousie, et voulant rendre Admète odieuse aux Samiens, engagèrent à prix d'argent des pirates tyrrhéniens à dérober la statue de la déesse, dont la garde était confiée à la fille d'Eurysthée.

Les Tyrrhéniens pénétrèrent de nuit dans le temple, s'emparèrent de la statue et la transportèrent sur leurs vaisseaux. Mais un vent contraire les retint quand ils voulurent partir; vainement faisaient-ils force de rames, le vent plus fort les rejetait sur le rivage. Frappés de crainte, ils comprirent que la déesse allait faire tomber sur eux, son ressentiment, et pour l'apaiser ils la mirent à terre, lui offrirent des libations et le vent cessa à l'instant même. Au matin Admète, ne voyant plus la statue sur l'autel, fut alarmée; elle s'écria qu'Héra s'était enfuie, chacun se mit en quête, et l'on trouva l'image sainte sur le bord de la mer. Les Samiens, joyeux, allèrent chercher de longues branches d'osier, ils en entourèrent la statue, la ramenèrent; et une fête annuelle, appelée Tonea (fête des liens) , consacra le souvenir de cet événement. Héra n'avait pas seulement dans l'île le temple de son nom, cet Heraeum qui réunissait tous les genres de magnificences  on lui en avait consacré un second, à Hipnonte, à vingt stades du rivage.

Après Héra, Artémis était la déesse la plus honorée à Samos; Apollon partageait le culte rendu à sa soeur. Il ne serait pas impossible que la vénération pour Artémis ait été chez les Samens comme le reflet du culte d'Héra. Il y a une sorte de parenté et presque de confusion entre les deux déesses, qui l'une et l'autre avaient la lune pour symbole. Il se peut aussi, cependant, que la déesse chasseresse n'ait dû son culte qau'à elle-même, dans une île où la chasse fut avec la piraterie la première ressource des habitants. Comme Héra, Artémis porta les noms de Chesia et d'Imbrasia. Son temple était appelé Tauropolion : il servit d'asile aux enfants de Corfou, lorsque les Samiens les arrachèrent aux envoyés de Corinthe, et c'est à leur occasion que fut instituée la fête annuelle où des choeurs de jeunes garçons et de jeunes filles déposaient sur l'autel des gâteaux de miel et de sésame.

Le culte d'Apollon était fort ancien à Samos au dire de Pausanias. Dans la vie de Pythagore, Jamblique raconte qu'Ancée reçut de ce dieu l'ordre de coloniser Samos. On peut croire aussi que ce. culte arriva dans l'île avec Cydrolaüs, apporté par les Lesbiens, chez qui Apollon était particulièrement honoré. On sait que l'île de Rhénée était consacrée par le samien Polycrate à Délos, et de ses jeux Pythiens.

Dionysos avait deux temples dans l'île : celui qu'Elpis lui avait fait bâtir à Samos et un second dans la petite ville de Gorgyre. Le Dionysos samien avait des rapports avec celui de Samothrace.

Poséidon était honoré dans un temple sur le promontoire le plus oriental de l'île, sa situation l'avait fait surnommer Poséidon du rivage, et le promontoire s'appelait Posidium.

Hermès, dieu actif du commerce et du vol, eut un temple à Samos à une époque très reculée. Léogoras, au retour de son exil de dix années à Anaea, le lui avait élevé; et, en mémoire des pillages et de la piraterie qui avaient été sa seule ressource, il fut admis que pendant les fêtes et les jours consacrés on se volerait réciproquement. Cet Hermès était surnommé Joyeux.

Après la mort violente de Polycrate, Meandrius éleva dans un faubourg de Samos le temple de Zeus libérateur. Les temples d'Aphrodite étaient nombreux; Dexicréon lui en avait élevé un à son retour de Chypre : les courtisanes athéniennes qui avaient suivi Périclès, dans son expédition contre Samos, lui en bâtirent un second appelé le temple de l'Aphrodite des Roseaux. La fête des Éleuthéries avait été instituée en l'honneur d'Eros et de sa mère; pendant sa durée la licence la plus absolue régnait à Samos.

Enfin, Athéna et Déméter recevaient un culte et jouissaient d'honneurs établis sans doute par les colons de l'Attique.

Beaux arts, littérature, philosophie.

Les arts furent cultivés à Samos avec un soin particulier. Le grand nombre des édifices religieux qui ornaient cette île et les objets d'art dont ils étaient décorés attestent le développement de l'architecture, de la sculpture et de la peinture à Samos. L'architecture y fut surtout florissante. Les Samiens illustres dans cet art sont : Rhoecus, qui construisit l'Héroeum, à la première olympiade (776), ou selon une opinion plus accréditée vers la vingtième (700). Son fils Théodore construisit le Labyrinthe de Lemnos. Pendant un séjour a Ephèse il conseilla de placer des charbons dans les fondements du temple d'Artémis, que l'on construisait alors, afin d'éviter les inconvénients de l'humidité. 

Vint ensuite Mandroclès, qui jeta sur le Bosphore le pont de bateaux sur lequel les Perses passèrent pour aller en Scythie. Darius, satisfait de cet ouvrage, combla Mandroclès de présents, dont une partie fut employée à faire peindre pour l'Héraeum un tableau qui représentait le pont avec le roi Darius, assis sur son trône et regardant défiler son armée. L'inscription en était ainsi conçue : 

« Mandroclès a consacré à Héra ce monument en reconnaissance de ce qu'il a réussi au gré de Darius à jeter un pont sur le Bosphore. Il s'est par cette entreprise couvert de gloire, et a rendu immortel le nom de Samos, sa patrie. »
Les nombreux édifices, tant civils que sacrés, de Samos témoignent de l'existence d'un grand nombre d'autres architectes et d'ingénieurs, dont les noms ne nous sont pas parvenus.

Le même Rhoecus fut sculpteur en même temps qu'architecte illustre. Avec et après lui se distinguèrent ses fils, Théodore et Teléclès. Rhoecus et Théodore furent les inventeurs de la plastique. Théodore avait coulé en airain sa propre statue. Cet ouvrage était remarquable, par la vérité et la finesse des détails. Dans la main droite était une lime et un petit quadrige de la forme la plus exiguë et du travail le plus délicat. L'invention de la règle, du tour et du niveau lui était encore attribuée. De concert avec Téléclès, il fit, à l'imitation des artistes de l'Egypte, où il avait demeuré longtemps, une statue dont une moitié fut exécutée par lui, à Éphèse, et l'autre, à Samos, par son frère. Les proportions avaient été si bien prises que les deux parties rapprochées semblaient appartenir au même ciseau. Un second Théodore, fils de Téléclès, s'illustra dans les arts, comme son père, son aïeul et son oncle, et mit le comble à la gloire de sa famille. Il fut contemporain de Polycrate, et grava cette bague en forme de cachet dont le sacrifice parut au tyran la compensation de son bonheur. On lui attribuait un cratère consacré par Crésus dans le temple de Delphes; ce cratère était d'argent, et capable de contenir six cents amphores; le travail en était du goût le plus exquis.

Un peintre du nom de Pythagore, à peu près contemporain du grand philosophe, s'adonna aussi à la sculpture. On voyait de lui au temps de Pline sept statues nues, auprès du temple de la Fortune de chaque jour, et celle d'un vieillard : toutes étaient des oeuvres très estimées. A partir de ce temps les noms des sculpteurs samiens cessent d'être connus; mais les statues dressées à Alcibiade, Lysandre, Conon, Timothée prouvent que la sculpture continua à être en honneur à Samos.

Plusieurs peintres samiens furent célèbres, et les encouragements, les con-

cours et la libéralité des habitants de l'île y attirèrent encore des étrangers illustres. Calyphon de Samos, contemporain de la première Guerre médique, peignit pour le temple d'Artémise à Éphèse une Discorde, qui faisait allusion à le guerre des Perses contre les Grecs. Il représenta ensuite un Patrocle que des femmes revêtaient de sa cuirasse. Pline mentionne parmi les bons peintres un nommé Théodore, élève de Nicosthène, dont l'époque est incertaine. Au temps de Démosthène florissait Agatharchus, fils d'Eudémus. Parrhasius d'Ephèse vint à Samos, et concourut avec Timanthe pour un Ajax disputant les armes d'Achille. Mis après le Samien, il déclara être affligé pour le héros de le voir une seconde fois vaincu par un indigne adversaire. Timanthe est le peintre fameux qui ne trouvant pas une expression assez forte de la douleur d'Agamemnon pendant le sacrifice de sa fille, lui voila la tête. Nous avons vu que Pythagore le sculpteur avait d'abord été peintre.

Samos eut aussi des musiciens : le grand Pythagore avait fait une étude approfondie de l'art musical; et selon son système l'ensemble du monde était organisé d'après les mêmes lois d'harmonie que la musique. Le Samien Stésandre fut le premier qui à Delphes chanta sur la cithare les poèmes d'Homère; vient ensuite le joueur de flûte Téléphane , auquel Cléopâtre fille de Philippe fit élever un tombeau sur le chemin qui mène de Corinthe à Mégare. Trois jeunes Samiennes furent aussi célèbres parleurs chants et par leurs danses : elles s'appelaient Aristonique, OEnanthe et Agathocléa.

La littérature fut aussi cultivée que les arts par les Samiens. Cette île eut des écrivains originaux, s'exprimant dans un dialecte particulier. L'idiome propre aux Samiens, qui était l'une des quatre branches du dialecte ionien, devait se ressentir du séjour des Cariens dans l'île:, leur langage, moins doux que celui des Lydiens, gardait une certaine parenté avec la langue, plus rude, des Cariens et des Doriens. Si l'on en croit Hésychius et Suidas, un Samien, Callistrate, aurait inventé les vingt-quatre lettres de l'alphabet, qui de Samos auraient passé en Attique, sous l'archontat d'Euclide. Les plus anciens poètes de Samos sont la Sibylle Hérophile, et Asius, fils d'Amphiptolème, auteur d'un poème généalogique dont Pausanias a recueilli quelques fragments. Créophyle, poète cyclique, appartint à la période où les chefs-d'oeuvre et la gloire d'Homère tirent naître un grand nombre d'imitateurs. 

« Il avait donné l'hospitalité à Homère, dit Strabon, et pour récompense il eut l'honneur de publier sous son nom le poème intitulé la Prise d'Oechalie. »
Callimaque assure, dans une épigramme conservée par Strabon, que cette oeuvre appartient bien à Créophyle, en prêtant au poème même le langage suivant : 
« Je suis l'oeuvre du Samien  qui jadis reçut le divin Homère; je pleure
les malheurs d'Eurythus et de la blonde lolée; on me qualifie de poème homérique, ô Zeus! quel sujet de gloire pour Créophyle! » 
Plusieurs auteurs ont dit que Créophyle fut le maître d'Homère. Prodicus, né aussi à Samos, avait, au dire de Clément d'Alexandrie, écrit une descente d'Orphée aux enfers. On compte encore parmi les poètes épiques Choerile, contemporain d'Eschyle. Il chanta la guerre des Perses contre les Grecs, s'efforçant de rajeunir par un sujet nouveau et attachant la poésie épique, qui commençait à vieillir. Les Athéniens, charmés par le sujet, eurent le poète en grande considération. On lisait dans les écoles ses poèmes avec ceux d'Homère. Un autre Choerile, poète tragique, fut contemporain d'Alexandre : ses mauvais sers étaient récompensés chacun d'un statère d'or, c'est de lui qu'Horace a dit :
Gratus Alexandre regi magno fuit ille
Choerilus, incultis qui versibus et male natis
Rettulit acceptes regale numisma Philippos.
Un autre poète, Nicénoetus, adressa cette épigramme à sa cité : 
« Ce n'est pas dans la ville, c'est au milieu des campagnes que je veux célébrer mes festins, réjouis par le souffle du zéphyr; C'est assez d'un lit de feuillage. Voici les feuilles de l'agnus-castus, arbre embaumé de cette terre. Voici l'osier, couronne antique des Cariens. Apportez le vin et la lyre aimable des muses; plein de joie, réjoui par les douces fumées de la liqueur enivrante, je chanterai la déesse reine de notre île , la noble épouse de Zeus ».
Pausimaque avait retracé dans ses vers l'histoire du monde. Asclépiade est appelé par Théocrite la gloire de Samos. Epoenoetus composa deux poèmes, l'un sur les poissons, l'autre sur l'art culinaire.

Il faut parler d'Esope à propos des écrivains de Samos. Le célèbre fabuliste de l'antiquité est né en Phrygie selon l'opinion commune; quelquefois cependant on a voulu que Samos fût son berceau. Il est au moins reconnu qu'il passa dans cette île une partie de sa vie, et que c'est là qu'après avoir servi Xanthus il reçut d'ladmon, son second maître, la liberté. Il était contemporain de Crésus. Anacréon de Téos appartient aussi à cette île, par le long séjour qu'il fit auprès de Polycrate, qui l'avait admis dans son intimité. Mais de tous les hôtes que reçut Samos, celui dont elle doit le plus s'enorgueillir est Homère. Devenu aveugle à Colophon, après bien des courses et des voyages, il avait, selon la biographie vulgairement attribuée à Hérodote, habité tour à tour Cyme, Phocée, Chios. Sa destinée errante le mena, lorsqu'il était déjà vieux, dans l'île de Samos. Bien accueilli par les habitants, il célébra leur hospitalité dans ses vers. C'est pour des potiers, qui l'avaient prié de s'asseoir au milieu d'eux, qu'il composa le Chant du Fourneau

Homère passa un hiver entier à Samos. Aux nouvelles lunes, il allait aux maisons des riches, suivi de jeunes enfants, et il chantait les vers que l'on a appelés l'Irésioné ou le Rameau : C'était le chant du suppliant qui frappait à la porte du riche, et qui faisait un appel à sa générosité. L'hymne d'Homère se transmit d'âge en âge; et quand les enfants de Samos faisaient la quête en l'honneur d'Apollon, ils redisaient les vers de l'Irésioné. C'est en quittant Samos qu'Homère mourut dans l'île d'los.

Les historiens samiens sont Eugéon, antérieur à la guerre du Péloponnèse, Duris, qui vivait trois cents ans avant l'ère commune. Il écrivit les commencements de l'histoire grecque. Les fragments de ses histoires qui nous ont été conservés par Athénée abondent en détails inutiles; ils sont dénués de critique, mais quelquefois ils contiennent des récits qui ne sont pas sans charme; il lui arrivait parfois d'insérer des vers et des petits poèmes dans ses narrations. Cicéron vante son exactitude. Outre ses histoires, il avait écrit des annales samiennes, qu'on peut particulièrement regretter ici, et un traité sur les lois. On lui attribuait encore des livres sur Euripide, sur Sophocle et sur la peinture. Duris eut un frère qui, sans atteindre à sa célébrité, ne fut pas sans mérite; il s'appelait Lyncée, et s'adonna à la littérature. Il avait écrit des histoires égyptiennes, où se retrouvaient les défauts de son frère, et composé un recueil d'actions mémorables et d'apophthegmes qui ne manquaient pas d'intérêt; un traité de l'art culinaire, le festin de Lamia, le banquet des rois Antigone et Ptolémée, enfin une correspondance adressée à Hippolocus disciple de Théophraste. On lui attribuait des critiques sur son contemporain le comique Ménandre. Denys, auteur d'un ouvrage Peri Kyklon, écrit en prose, y dissertait sur les récits fabuleux qui formaient la matière des poèmes épiques. Il faut le distinguer de Denys de Milet, qui a composé un livre du même titre; on l'a quelquefois confondu avec Denys d'Alexandrie, le Périégète. Plusieurs annalistes, Alexis, AEthlius, Ménodote, complètent la liste des écrivains du genre historique.

Riche en poètes et en historiens, la petite île de Samos fut encore la patrie de Pythagore et le berceau d'Épicure. Pythagore, disait-on, descendait par ses parents, Mnésarque ou Mnémarque et Pythédée, d'Aracée, le héros qui d'après la légende avait colonisé Samos. Des présages, confirmés par la beauté de l'enfant, ses dispositions merveilleuses à tout apprendre et son goût pour les arts révélèrent sa grandeur future. Son père, habile graveur de bagues, qui travaillait, dit Diogène de Laerte, pour l'honneur plus que pour le profit, ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer à l'instruire. Conduit par ses affaires à Lesbos, il lui lit suivre les leçons de Phérécide de Syros : ce maître mourut. Mnésorque revint à Sames; et son fils étudia sous Hermodamante, petit-fils de Créophyle. Bientôt le jeune Pythagore fut curieux de voir le monde; il commença ses voyages, et, parcourant la Grèce et les pays barbares, se fit initier à tous les mystères. Une version, peu accréditée même dans les temps anciens, prétendait que ce n'était pas de plein gré qu'il avait été en Égypte; il se serait trouvé au nombre des prisonniers de Cambyse, et aurait été racheté par un riche Crotoniate appelé Gillus.

Diogène de Laerte raconte, avec plus de vraisemblance, que Polycrate lui donna pour aller dans ce pays des lettres de recommandation. Les prêtres égyptiens lui enseignèrent la combinaison des nombres et les formules rigoureuses de la géométrie. Chez les Chaldéens il apprit la science des astres, et les révolutions précises des planètes; il pénétra jusqu'à l'Inde, visita la Perse, et revint par l'île de Crète. Lorsqu'il rentra chez lui, riche de science et d'expérience, plein des idées et des doctrines qui allaient le placer parmi les sages, Polycrate était au comble de la prospérité. Si clinquante que fût cette tyrannie, le philosophe ne put la subir; il quitta l'île, se réfugia à Crotone, et jamais Samos ne revit son illustre citoyen (530 av. J.-C.).

Mélissus de Samos fut à la fois philosophe et homme de guerre. Parménide avait été son maître; contemporain de Démocrite d'Abdère et d'Héraclite, il eut de fréquents entretiens avec ce dernier. Ses concitoyens l'aimèrent pour ses vertus, et lui décernèrent le commandement de leurs forces navales. Il sut pendant quelque temps balancer l'habileté et la fortune de Périclès. L'univers était, selon lui, infini, immuable, immobile; la loi du monde était simple et toujours constante; le mouvement n'existait pas, ce n'était qu'une illusion, il ne fallait pas chercher de définition pour les dieux, sur la nature desquels on n'a que des connaissances incertaines.

Épicure passa sa jeunesse à Samos. Lorsque les Athéniens se déterminèrent à envoyer une colonie dans cette île, parmi ceux que désigna le sort se trouvait un pauvre maître d'école du bourg de Gargette; il s'appelait Néoclès. Néoclès vint s'établir dans son lot de terre avec un enfant qui lui était nouvellement né, et qui fut Epicure. Parvenu à l'âge d'étudier la philosophie, le fils de Néoclès suivit les leçons du platonicien Pamphile; mais bientôt il quitta l'île, et, à l'âge de dix-huit ans, il alla se faire inscrire à Athènes dans la classe des éphèbes. On cite encore parmi les Samiens célèbres dans les sciences Phocus, auteur d'une astrologie qui mérita d'être attribuée à Thalès de Milet. 

Tels furent les sages de Samos, Cette terre féconde pour la philosophie avait, dit-on , reçu Socrate dans un des voyages de sa jeunesse.

Monnaies, médailles 

Les Samiens, comme tous les peuples commerçants, durent adopter de bonne heure l'usage des métaux monnayés pour faciliter les échanges. Ils eurent une monnaie et une marque particulière. Pour les plus anciennes monnaies, ce fut d'un côté une tête de femme et le mot CAMIÔN, de l'autre un paon ; ces pièces rappelaient exclusivement la déesse protectrice de l'île, car on sait que les paons, nourris en grand nombre dans Héraeum, étaient consacrés à Héra. Plus tard, au temps de sa toute-puissance maritime, Samos représenta une Samène sur ses pièces d'argent, comme semble le prouver le passage de Suidas relatif à l'expédition de Périclès et au châtiment réciproque que s'infligèrent les Athéniens et les Samiens. Les monnaies étaient d'or, d'argent et d'airain, même de plomb doré. Parmi les médailles les mieux conservées, il en est une qui représente une petite lune auprès d'une tête de femme.

Choiseul-Gouffier en reproduit une à peu près semblable. Elle offre à la face une tête de femme ou de jeune homme, peut-être Apollon, au revers un paon posé sur un caducée, un sceptre et le monogramme de Héra. A partir des relations amicales de Samos avec la Libye, et de l'aventure d'Elpis, on voit souvent figurer sur les monnaies une tête de lion sur la face. Au revers on voit un boeuf coupé par la moitié et le mot CAMIÔN. Le nombre des médailles représentant un lion, un taureau et le nom de Sionysos est assez considérable. Sous les premiers Césars les médailles Samiennes deviennent plus rares. De Caracalla à Gallien elles sont, au contraire, très nombreuses ; elles portent toujours le mot CAMIÔN et l'image d'un paon avec un sceptre, ou bien la déesse Héra. Celle-ci est ordinairement représentée comme si elle présidait à la cérémonie du mariage, couverte d'un long voile; à ses pieds coule un fleuve, peut-être l'Imbrasus. Certaines monnaies représentent Méleagre tuant le sanglier; au-dessus Héphaistos fabrique des armes. Fréquemment sous Gallien et Gordien on trouve un homme nu qui lance des deux mains une pierre contre un serpent. Sur certaines médailles Pythagore est représente assis, revêtu d'un manteau; il touche une sphère avec sa baguette. Plus tard, on représente aussi Isis debout couverte d'un voile. Il est à remarquer que parmi ces médailles pas une ne porte ou la figure ou l'indication d'un magistrat public.  (L. Lacroix).. 

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