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Henri VIII

Henri VIII Tudor. - Roi d'Angleterre, deuxième fils de Henri VII et de sa femme Elisabeth d'York, né à Greenwich le 28 juin 1491, mort le 28 janvier 1547. Duc d'York en 1494, il devint prince de Galles à la mort de son frère Arthur (1503), dont la veuve, Catherine d'Aragon, lui fut fiancée, en vertu d'une dispense du pape Jules II, datée du 23 décembre 1503. Le mariage ne fut toutefois consommé que le 11 juin 1509, après l'avènement du prince. Son éducation fut soignée. De bonne heure, le peuple l'aima, à cause de son goût pour les exercices athlétiques et de sa magnificence : c'était un excellent cavalier, un archer de première force; « il y a plaisir, dit l'ambassadeur vénitien Giustiniani, à le voir jouer au tennis »; à sa cour, ce fut, dès les premiers jours, une fête continuelle, bals, mascarades et tournois; les comptes de la maison royale accusent d'énormes dépenses à l'article des velours, des pierreries, des chevaux et des machines théâtrales. Les savants et les réformateurs l'aimaient, de leur côté, parce que son esprit paraissait libre et cultivé : il parlait latin, français, espagnol et italien; le secrétaire de Giustiniani, Nicolo Sagudino, écrit qu'il jouait « divinement » du luth et de l'épinette; il prenait « plus de plaisir à lire de bons livres qu'aucun prince de son âge »; il était appliqué aux affaires. Il n'y a guère de roi qui ait éveillé de plus belles espérances que Henri VIII à son avènement (avril 1509). Il inaugura son règne par un pardon général. Comme il était riche des féroces économies de son père, son alliance fut tout de suite sollicitée par la plupart des Etats continentaux : il aida son beau-père contre les Maures de Barbarie, Marguerite de Savoie, régente des Pays-Bas, contre ses ennemis de Gueldre.

Le 13 novembre 1511, il entra dans la ligue organisée par Jules II, Ferdinand et les Vénitiens contre la France. Des combats eurent lieu en mer entre ses vaisseaux et ceux des rois de France et d'Ecosse (1511-1512); en mai 1513, une grosse, armée anglaise débarqua à Calais et assiégea Thérouanne; Henri VIII la rejoignit bientôt et prit l'empereur Maximilien à sa solde. Le 16 août eut lieu la célèbre journée des Eperons, où le duc de Longueville et quelques autres Français de distinction furent faits prisonniers, près de Guinegate; le 15 septembre, le roi apprit, devant Tournai, la nouvelle de la défaite et de la mort de Jacques IV d'Ecosse, à Flodden. Tournai fut pris, et, après avoir conclu à Lille (17 octobre) un nouveau traité avec Maximilien et Ferdinand en vue d'une seconde invasion en France pour l'année suivante, Henri retourna victorieux en Angleterre. Mais Ferdinand et Maximilien l'ayant néanmoins abandonné pour s'arranger séparément avec l'ennemi commun, il fit brusquement, lui aussi, sa paix; il rompit même le mariage convenu entre sa soeur Mary et Charles, prince de Castille, pour donner sadite sceur au vieux Louis XII, alors veuf. La cérémonie eut lieu à Abbeville le 9 octobre 1514. Louis mourut le 1er janv. suivant (1515), et le duc de Suffolk fut aussitôt envoyé à Paris pour féliciter le nouveau roi, François Ier; ce personnage, amoureux de Mary avant son mariage, l'épousa immédiatement en secret. 
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Henri VIII, par Holbein le Jeune, 1536.

Le 5 avril, François Ier renouvela la paix conclue avec l'Angleterre par son prédécesseur, sans réclamer Tournai. Henri ne fut pas médiocrement affecté et jaloux de la victoire de Marignan; de concert avec son fidèle conseiller, Wolsey, - qui devint, en 1515, cardinal et chancelier, - il travailla, sous le manteau, à exciter les Suisses contre son rival; il se laissa emprunter par Maximilien des sommes considérables. Cependant l'alliance franco-anglaise paraissait extérieurement très solide; elle résista même, en 1519, aux intrigues parallèles de François et de Henri, tous deux candidats à l'Empire. A cette date, au contraire, pour attester la cordialité de leurs relations, les deux rois résolurent d'avoir une entrevue solennelle. Elle eut lieu en juin 1520, entre Guines et Ardres, dans le camp du Drap d'Or. Démonstration splendide, mais, de la part de Henri VIII, peu sincère, car, quelques jours auparavant, il avait reçu l'empereur à Canterbury; il le revit, en juillet, à Gravelines, et il s'engagea envers lui à rester sur la réserve vis-à-vis de la France. Quand la guerre ouverte éclata entre François ler, et Charles-Quint, Henri VIII offrit hypocritement sa médiation; elle fut acceptée, et Wolsey, dûment instruit des intentions de son maître, s'arrangea pour rendre tout arrangement impossible, et pour s'entendre en secret avec Charles-Quint. François répliqua en autorisant le duc d'Albany à retourner en Ecosse. Sur quoi, le héraut d'armes d'Angleterre alla défier François à Lyon (mai 1522). Charles-Quint fit une nouvelle visite en Angleterre (l'Angleterre était sur son chemin, pour aller des Pays-Bas en Espagne), et combina à Windsor (19 juin), avec Henri VIII, un plan de campagne commun. La guerre recommença aussitôt contre la France et l'Ecosse : Morlaix fut pris; une armée anglaise opéra en Picardie; mais il n'y eut que des escarmouches.

Au fond, Henri VIII balançait encore entre l'amitié de la France et celle de l'Empire; il avait conservé en France des intelligences secrètes. Après Pavie (février 1525), il offrit d'agir énergiquement; mais ce fut au tour de Charles-Quint triomphant d'accueillir ses protestations avec froideur. Cependant, il se prépara à commander en personne une grosse expédition. Maître absolu chez lui (l'exécution sommaire du duc de Buckingham, le 14 mai 1521, sous prétexte que ce personnage avait entendu avec plaisir des prophéties relatives à la mort du roi, avait montré jusqu'où pouvait aller son pouvoir arbitraire), Henri se crut en mesure de lever de grosses taxes qui ne laissèrent pas de soulever des protestations à Londres. Heureusement, il n'eut pas besoin d'insister. Dans l'été de 1525, il annonça qu'ayant reçu de France des offres de paix avantageuses, l'expédition projetée n'aurait probablement pas lieu. En effet, le 30 août, un nouveau traité d'alliance fut signé, à Moor (Hertfordshire), avec les ambassadeurs de France, à la grande joie du pape et des princes italiens. Henri VIII refusa, toutefois, d'adhérer, le 22 mai  1526, à la Ligue de Cognac contre son allié de la veille, Charles-Quint; il aima mieux, cette fois encore, proposer sa médiation. Mais, après le sac de Rome, Wolsey fut envoyé en France (juillet 1527) pour resserrer l'entente franco-anglaise; à cette date, Wolsey et son maître agissaient enfin sans arrière-pensée; c'est que, en dehors des avantages politiques, très considérables, d'une entente cordiale avec la France, ils y voyaient maintenant le moyen de satisfaire le désir qui leur tenait fort à coeur, à savoir : le divorce de Henri VIII et de Catherine d'Aragon

Henri VIII n'avait pas été un bon mari; dès 1519 il avait eu d'une dame d'honneur de la reine, Elizabeth Blount, un fils, nominé Henry Fitzroy, qu'il avait fait duc de Richmond; les enfants qu'il avait eus de Catherine d'Aragon' n'avaient pas vécu, à l'exception de la princesse Mary, et il avait dû renoncer à l'espoir d'avoir un héritier mâle. En 1522 avait paru à la cour une fille de sir Thomas Boleyn, Anne, charmante et coquette, qui n'avait pas tardé à mettre le roi à ses pieds; les faveurs avaient commencé à pleuvoir sur la famille Boleyn. Or, Henri, désireux de se séparer de Catherine, trouvait un prétexte dans le texte du Lévitique qui prohibe, ou paraît prohiber, les mariages entre beaux-frères et belles-soeurs; le pape Jules Il avait-il eu le droit de légitimer valablement une union interdite par l'Ecriture? Mais le divorce entraînait évidemment la rupture avec l'Empire, puisque Charles-Quint était le propre neveu de Catherine; pour tenir l'Empire en échec, il fallait avoir pour soi la France. Voilà pourquoi Wolsey fut sincère, en 1527, dans ses négociations avec François Ier. Le 22 janvier 1528. Charles-Quint fut défié, à Burgos, par les hérauts de France et d'Angleterre; mais la guerre entre l'Angleterre d'une part, les Pays-Bas et l'Espagne de l'autre, était si peu justifiée, si dommageable à l'industrie et au commerce anglais, si clairement causée par un caprice du roi, qu'elle fut menée avec peu d'entrain. Henri VIII n'y prit pas part personnellement, absorbé qu'il était par l'examen des procédures propres à procurer le divorce désiré. Il y avait au moins deux procédures à suivre : ou bien le roi ferait prononcer, par une cour anglaise, la nullité de son mariage, avec assez de célérité et de mystère pour que la reine ne fût point admise à se défendre et fût déclarée contumace; ou bien le roi demanderait au pape, non pas de déclarer nulle son union avec Catherine, mais de réduire à néant la bulle de son prédécesseur qui avait jadis accordé la dispense au mépris des textes bibliques. Henri VIII aurait préféré le premier parti; Wolsey le persuada d'adopter le second, et de travailler à obtenir l'annulation solennelle de la Bulle que le roi d'Angleterre, fils très cher de l'Église romaine, avait jadis sollicitée lui-même à Rome. 

On entama donc avec la Curie des négociations où la diplomatie de Wolsey s'épuisa contre les ressources supérieures de la diplomatie italienne. Le pape, qui ne pouvait pas céder au caprice de Henri VIII, et parce qu'il était sous la main de l'empereur, et parce qu'il eût renoncé, en quelque sorte, à sa magistrature morale en consacrant une si flagrante violation du droit, le pape épuisa durant deux ans, contre la passion du roi, l'arsenal des énervantes mesures dilatoires. La disgrâce de Wolsey et la sécession de l'Angleterre du corps de la catholicité romaine étaient au bout de ce conflit. Wolsey et le prélat italien Campeggio furent d'abord désignés, comme légats, pour entendre la cause en Angleterre; quand ladite cause fut évoquée à Rome, où Henri VIII savait bien qu'elle n'avait aucune chance d'aboutir selon ses voeux, Wolsey tomba (17 octobre 1529). Il fut remplacé, comme chancelier, par sir Thomas More, et comme premier ministre, par le duc de Norfolk, chef du parti Boleyn, auxquels succéda bientôt Thomas Cromwell . Un Parlement, le premier du règne, se réunit le 3 novembre 1529; il se montra servile envers le roi, hardi seulement contre le clergé. Le 30 mars 1531, on lut à la Chambre des communes les consultations favorables au divorce que le roi avait obtenues, non sans peine, de quelques universités étrangères. More, comme chancelier, exhorta ensuite les députés à rapporter dans leurs circonscriptions que la conduite du roi n'était déterminée que par ses scrupules canoniques. C'est pendant cette session de 1531 que fut soulevée la fameuse question de la violation, par le clergé et le peuple d'Angleterre, des statuts de Praemunire.

Peuple et clergé s'étaient soumis à la juridiction de Wolsey, en sa qualité de légat; ils avaient donc encouru les pénalités applicables à la violation des statuts; pour se racheter de ces pénalités, le clergé de la province de Canterbury consentit à payer une amende de 100,000 livres et à reconnaître le roi comme « chef » de l'Eglise nationale, quantum per Christi legem licet. Le Parlement de 1532 présenta, à l'instigation du roi, une supplication célèbre « contre les ordinaires ». En mai, Henri, s'étant aperçu que ses sujets ecclésiastiques prêtaient deux serments d'obéissance incompatibles, l'un au pape, l'autre au roi, abolit le droit du clergé d'Angleterre de se réunir au synode sans sa permission. Sur quoi sir Thomas More, déjà mécontent de la politique de son maître, offrit sa démission. L'archevêque Warham étant mort (1532), uns créature du roi et de Thomas Cromwell, Thomas Cranmer, fut élevé en sa place au siège de Canterbury. Ce personnage s'empressa de prononcer (23 mai 1533, à Dunstaple) la nullité du mariage de Catherine d'Aragon. Cinq jours après, à Lambeth, il déclara bon et légitime le mariage contracté secrètement dès le 25 janvier avec Anne Boleyn, et Anne Boleyn fut couronnée le 1er juin. 

Le 11 juillet, Henri fut excommunié à Rome; il répondit par un appel au futur concile. Anne ayant accouchée d'une fille, il priva Mary la fille qu'il avait eue de Catherine d'Aragon, du titre de princesse, et la déclara bâtarde. Une protestation de la pitié publique, celle d'Elisabeth Barton, la « sainte fille du Kent », fut étouffée avec rigueur. Désormais, la guerre était déclarée avec Rome; Henri VIII, n'ayant plus rien à ménager, ordonna que le pape serait désigné à l'avenir sous le nom d'évêque de Rome; que les évêques seraient nommés sans intervention du Saint-siège; que les appels ecclésiastiques viendraient en dernier ressort devant la cour royale de la chancellerie  (Anglicanisme). Thomas More et l'évêque Fisher furent incarcérés; des « prêcheurs » furent lâchés dans tout le royaume pour parler contre le pape et pour le roi; tous les moines furent invités à signer la déclaration que « l'évêque de Rome n'a pas plus d'autorité en Angleterre que n'importe quel évêque étranger », sous peine de châtiments pareils à ceux qui frappèrent les franciscains de l'Observance. En novembre 1534, le roi ajouta à ses titres, conformément aux désirs du Parlement, celui de « chef suprême de l'Eglise anglaise ». Nier sa suprématie devint un crime. Ce fut aussi un crime de haute trahison de l'appeler « hérétique » ou de « souhaiter » que lui, Anne Boleyn ou leurs enfants fussent privés de la couronne. 

L'année 1535 vit commencer une persécution terrible, en vertu de lois nouvelles (Treason laws). Les monastères de Charterhouse et de Sion fournirent des contingents de martyrs, enchaînés à Newgate, pendus, écartelés à Tyburn. Fisher, dépouillé par le Chef suprême de son évêché de Rochester, avait été élevé au cardinalat par le pape Paul III; Henri VIII le fit exécuter, et sa tête pourrit pendant plusieurs jours au pilori du pont de Londres, avant d'être jetée à la rivière. Elle fut bientôt remplacée sur le croc par celle de Thomas More. De cette année 1535 et de la suivante, datent aussi les deux campagnes dirigées par Cromwell, « vicaire général » du chef suprême, pour la suppression des monastères et la destruction des images. En octobre, les fameux docteurs Bedyl, Legh, Layton, London, Petre, etc., commencèrent une « visitation » de tous les monastères du royaume. C'étaient des hommes d'une moralité douteuse, connus pour leur avidité, leur dureté, leur grossièreté, dont fait foi leur correspondance. Partout ils recueillirent des médisances et prétendirent constater des énormités, des débauches secrètes. En quatre mois (temps bien court s'ils avaient procédé avec soin à une enquête sérieuse), ils amassèrent les matériaux d'un Blackbook qui fut présenté en 1536 au Parlement à l'appui d'une proposition de la couronne pour la suppression totale des « petits » monastères et le transfert de leurs biens au roi. 

« Quand les atrocités des moines, dit Latimer, furent communiquées pour la première fois aux Communes, elles parurent si grandes et si abominables qu'un immense cri de réprobation s'éleva... »
Un Act fut aussitôt voté pour confisquer au profit du roi toutes les maisons religieuses qui ne possédaient point un revenu annuel de 200 livres sterling au moins; pour recevoir et administrer la proie ainsi livrée au fisc, on créa une cour nouvelle, qui reçut le nom expressif de « cour des Augmentations » (Court of the Augmentations of the revenue of the King's Crown). A partir de 1536, la cour des augmentations ne chôma plus. Les grandes abbayes avaient été provisoirement respectées d'abord, mais l'évêque Stokesley avait déclaré à la Chambre des lords que « leur tour viendrait ». Dans presque tous les monastères, il y avait des moines indisciplinés et mécontents; on sollicita leurs dénonciations; rien ne fut épargné pour rendre aux autres la vie monastique aussi ignominieuse qu'insupportable : on modifia leur règle sous prétexte de la mettre en conformité avec les paroles de l'Ecriture; on leur défendit de sortir de leurs couvents, on leur prêcha la vanité de leurs observances :
« Ce n'est pas tel ou tel habit, une tête rasée, ce n'est pas le jeûne, la prière de nuit qui plaît à Dieu, c'est la foi en Christ. » 
Mais l'année 1538 est l'année décisive dans l'histoire de cette rafle étonnante des biens du clergé régulier. Legh, Petre et Leighton résumèrent leurs fonctions de « visiteurs » ambulants avec une recrudescence de zèle; sur leur passage s'écroulèrent les plus illustres fondations : Saint-Albans, Battle Abbey, etc. Un ancien prieur de Longley Regis, Richard Ingworth, égala, cette année-là, les exploits de ses collègues: son ambition parait avoi rété de «marteler» surtout les ordres mendiants. Mais tous le cèdent au docteur London; aucun visiteur n'obtint autant de surrenders soi-disant volontaires; aucun n'inspira aux moines des couvents campagnards une pareille terreur-: « Il était comme un lion qui cherche sa proie, toujours rugissant et bouffant de colère. » La ruine totale de l'institut monastique était complètement consommée, par les soins de ces habiles agents du vicaire général, vers 1540. 

Cinq années avaient donc suffi à Cromwell pour démanteler tous les couvents, jeter les moines sur le pavé, verser d'immenses trésors dans le réservoir ouvert de l'Augmentation Office. De cette opération sans pareille on ne saurait exagérer l'importance; car le roi ne garda rien des biens des monastères; il les vendit; il les donna à ses courtisans; durant les huit dernières années de sa vie, il aliéna les dépouilles de 420 abbayes ou prieurés. Ces biens passèrent par conséquent entre les mains de la gentry
« Ainsi, dit un historien, toute la haute classe laïque se trouva plus ou moins intéressée au maintien du nouvel ordre de choses qui lui procurait de si riches dotations, Un fait analogue s'est produit en 1789 dans la masse des paysans français après le partage des biens nationaux. La crainte de voir la dynastie restaurée revenir sur cette mesure révolutionnaire a servi de recommandation à des gouvernements détestables et a fait entrer dans les instincts héréditaires du peuple une sorte de parti pris contre tout ce qui rappelle l'ancien régime. L'inconsciente poussée de l'égoïsme et de l'avarice servit pareillement de soutien et de contrefort à la nouvelle Eglise de Henri VIII.» (Boutmy).
Les domaines monastiques ont servi en Angleterre à doter l'aristocratie nouvelle qui a été le plus ferme appui de la religion des Tudors. 

Cromwell s'attaqua, en second lieu, aux superstitions et aux images de l'ancien rituel. Devant l'assemblée du clergé de 1536, Latimer prononça un sermon qui était, à cet égard, une déclaration de guerre : 

« Nos prélats et nos curés altèrent la parole de Dieu en y mêlant les rêves des hommes, comme ces taverniers qui brassent le bon et le mauvais dans le même pot. Il y a dans les églises des images couvertes d'or, habillés de soie, illuminées de chandelles de cire en plein midi, tandis que les vivantes images du Christ souffrent la fin, le froid, la soif dans les ténèbres. » 
Sous la présidence de Cromwell, cette assemblée de 1536 rédigea la première confession de l'Eglise anglicane. Elle est relativement modérée, puisqu'elle tolère
les statues de la Vierge et des saints, le pain bénit, l'eau bénite, les illuminations de la Chandeleur; mais elle fut bientôt suivie d' « injonctions » du vicaire général qui ne gardent point les mêmes ménagements pour le cérémonial catholique. Chaque église paroissiale du royaume fut invitée à se procurer à bref délai et à placer dans le choeur une Bible en anglais, celle de William Tyndale. D'autre part les visiteurs de Cromwell, au cours de leur guerre contre les monastères, ne manquèrent pas de commettre une foule de profanations qu'ils savaient agréables à leur maître. Ils envoyèrent à Londres des wagons chargés de reliques, d'images miraculeuses, truquées, pour exciter l'admiration des fidèles, de manière à remuer les yeux, à pousser des soupirs ou à hocher la tête. La statue de Notre-Dame de Worcester, qui attirait un grand nombre de pèlerins, fut brûlée à Smithfield : 
« Va rejoindre, dit Latimer en l'expédiant au bourreau, ta vieille soeur de Walsingham, et ta jeune soour d'Ipswich, et tes deux autres soeurs de Doncaster et de Penrice; vous allez faire un joli tas. »
L'abbaye de Hales possédait un flacon plein du sang de Jésus-Christ; les commissaires de Cromwell en retirèrent de la gomme colorée. Les reliques de saint Thomas de Canterbury, but du fameux pèlerinage de l'Europe, étaient une des gloires de l'Angleterre catholique : une proclamation royale fit savoir que Thomas Becket était un traitre qui avait résisté à son roi. Dès 1538, les sheriffs et les autres magistrats laïques reçurent l'ordre d'inspecter les édifices religieux et d'en ôter les objets de superstition. Le vandalisme se donna alors carriere. Les vitraux furent brisés, les tombeaux ouverts et profanés, les statues et les vases du culte fondus ou brisés. Les« injonctions » du vicaire général pour 1538 sont conçues dans le même esprit iconoclaste et antiliturgique. Plus d'images, plus de pèlerinages, plus d'offrandes, toutes ces choses étaient des « fantaisies humaines, inconnues à l'Écriture ». Bientôt des évêques comme Hooper se feront scrupule, comme d'un acte d'idolâtrie, de revêtir le surplis.

Le 8 janvier 1536, Catherine d'Aragon mourut, et Henri, pour manifester sa joie, s'habilla en jaune. Anne Boleyn en fit autant; mais son règne était passé; le 2 mai, elle fut arrêtée, jugée coupable d'inceste avec son frère et de débauche avec divers courtisans, décapitée. Le lendemain de l'exécution, le roi fut fiancé à Jane Seymour. Le 8 juin, un nouveau Parlement déclara illégitimes les enfants nés des deux premiers mariages du roi. Des soulèvements se produisirent, sur ces entrefaites, dans le Nord. Le Lincolnshire se révolta sous l'abbé de Barling, mais sans succès, et Henri remit brutalement sous le joug les rude commons of a most brute and beastly shire. Le « Pèlerinage de Grâce » (c'est le nom de la révolte des catholiques du Yorkshire en 1536) ne fut pas plus heureux, parce que les « pèlerins », au lieu de combattre, s'attardèrent à négocier. Henri VIII et Cromwell ne trouvèrent plus, après la soumission du Yorkshire, le moindre obstacle à leurs volontés. En 1537, le roi répondit à la convocation adressée par Paul III au clergé anglais pour le concile oecuménique, d'où le pape espérait voir sortir la pacification de la chrétienté, par une diatribe furieuse, plus semblable à une harangue antipapiste d'un prédicant de Saint-Paul's Cross qu'à une circulaire transmise au nom du roi, du conseil et de l'Eglise d'Angleterre à tous les cabinets européens. Ce document mit fin pour dix-sept ans, d'une manière ignominieuse, aux relations de l'île anglaise avec le Saint-siège

Le 12 octobre 1536, Jane Seymour accoucha d'un fils (qui fut Edouard VI); elle mourut le 24 à Hampton Court. Henri VIII resta veuf pendant deux ans. Quoiqu'il fût encore jeune, il était déjà malade, atteint d'une fistule à la jambe, apoplectique. Les soucis ne lui manquaient pas d'ailleurs : François Ier et Charles-Quint s'étaient réconciliés sous la médiation du pape (juin 1538); la sentence papale d'excommunication et de déposition fut fulminée contre lui. Chose curieuse, en ce moment critique, Henri VIII fut principalement absorbé par le soin de maintenir dans son royaume la pureté de la foi; car, pour avoir rejeté le joug de Rome, il n'en était pas moins resté très hostile aux nouveautés théologiques. Un certain John Lambert, prêtre du diocèse de Norwich, fut jugé à cette époque dans le palais de Whitehall, par le Chef suprême en personne, assisté de son vicaire, de l'archevêque de Canterbury et d'une nombreuse assemblée. Sampson, évêque de Chichester, ouvrit la séance par un discours où il expliqua que le roi, en se séparant de l'Eglise de Rome, n'avait nullement entendu ouvrir la porte aux hérésies : 

« Nous ne sommes pas réunis aujourd'hui pour discuter une doctrine hérétique, mais pour réfuter par notre industrie les hérésies de cet homme. » 
Lambert, à genoux, fut interrogé par Henri VIII lui-même : 
« Réponds, mon garçon, au sujet du sacrement de l'autel; y crois-tu ou n'y crois-tu pas? » dit le Chef suprême en levant son bonnet. - « Je le nie. » - « Mais tu es condamné par les paroles mêmes du Christ : Hoc est corpus meum... Je ne veux pas être le patron des hérétiques. » 
En 1539, la Chambre des lords étant réunie pour discuter une nouvelle confession anglicane, Henri VIII intervint au milieu des débats pour jeter dans la balance le poids de sa toute-puissance en faveur de l'orthodoxie. Les évêques, comme Cranmer, Latimer, Shaxton, Goodrich, qui auraient désiré complaire à quelques-unes des revendications du protestantisme, furent mis en déroute par cette intervention, à la suite de laquelle fut passé le célèbre « acte pour abolir la diversité des opinions », communément désigné sous le nom de Statut des six articles et sous ceux de « bill sanglant », de « fouet à six queues », par les hérétiques de toutes les sectes. Cet acte, qui marquait dans une certaine mesure une réaction dans l'esprit du roi, affirmait plus énergiquement que jamais la transsubstantiation, l'inutilité de la communion sous les deux espèces, la validité des vieux de chasteté, l'excellence du célibat clérical, approuvait les confessions auriculaires et les messes privées. Toute contravention, même verbale, à ce canon des croyances, devait être punie de mort par le feu et de confiscation. L'abjuration ne sauvait pas le coupable, et cette disposition inouïe doublait la sévérité des lois ordinaires contre l'hérésie. L'Acte devait être relu dans chaque église tous les trois mois. Ce terrible statut déchaîna aussitôt une très meurtrière persécution qui dura huit ans, avec des alternatives de crise et de rémission. Cranmer lui-même, archevêque de Canterbury, fut forcé de renvoyer sa femme. Deux évêques à tendances très avancées, Latimer et Shaxton, durent donner leur démission. Les traductions anglaises de la Bible furent soumises à la censure royale, et les marchands de pamphlets luthériens ou anabaptistes pourchassés avec fureur. 

Cependant Henri VIII prenait ses précautions contre une attaque du dehors et contre la désaffection au dedans : tous les candidats possibles au trône furent, en 1538, mis hors d'état de nuire. Henry Pole, lord Montague, descendant de la maison de Clarence, le marquis d'Exeter, descendant d'Edouard IV, furent décapités le 9 décembre. La vieille comtesse de Salisbury, mère de lord Montague et du cardinal Pole, réfugié en Italie, fut enfermée deux ans à la Tour avant de subir le même sort. 

Le 24 septembre 1539 fut signé à Windsor un traité de mariage entre le roi et Anne de Clèves, parente de l'électeur de Saxe, chef des protestants d'Allemagne. C'était une combinaison de Cromwell, qui désirait resserrer les liens de l'Angleterre schismatique avec l'Allemagne hérétique et opposer à la coalition catholique une coalition protestante. Mais Anne de Clèves était laide; les princes allemands se réconcilièrent avec l'empereur; Henri VIII se repentit vite d'une union qui n'était ni utile ni agréable. Il en obtint aisément de son clergé l'annulation; mais Cromwell fut puni de sa maladresse : le divorce d'Anne de Clèves et l'exécution de Cromwell sont de juillet 1540. Le 8 août, le roi produisit une nouvelle reine, Catherine Howard. Sa santé était rétablie; il fit une tournée dans les comtés du Nord. Au retour, il apprit que Catherine Howard ne lui avait pas été fidèle en son absence et il la fit décapiter (13 février 1542). Offensé que le roi d'Ecosse eût refusé une entrevue, il lui déclara la guerre et les Ecossais furent mis en déroute à Solway Moss; Jacques V en mourut de douleur. Peu après, on vit ce spectacle : Charles-Quint, le neveu de Catherine d'Aragon, sollicitant et obtenant l'alliance de Henri VIII contre la France; des détachements anglais prirent part, à partir de 1543, aux guerres de Charles-Quint contre François Ier. Après s'être marié une sixième fois (le 12 juillet 1543, avec Catherine Parr), Henri VIII s'empara en personne de la ville de Boulogne (septembre 1544), succès qui ne fut pas compensé par l'occupation temporaire de l'île de Wight par les Français. La paix conclue le 7 juin 1546 stipula le paiement par la France de grosses indemnités et la cession de Boulogne à l'Angleterre pour huit années. En Ecosse, Henri VIII, toujours heureux, encouragea le complot qui se termina par l'assassinat du cardinal Beaton, et ses partisans s'emparèrent du château de Saint-Andrews.

Sur un point seulement, l'oeuvre de Cromwell fut continuée après sa mort. Cromwell avait détruit les monastères proprement dits, Henri VIII fit présenter au Parlement de 1545 un « acte pour la dissolution des hôpitaux, des chapellenies et des chantries », c.-à-d. de toutes les corporations à demi monastiques qui subsistaient encore. L'acte fut voté et le Parlement supplia le chef suprême d'accepter le capital de toutes ces pieuses fondations. 

Mais la santé du roi déclinait, et les ambitions commençaient à s'agiter en vue de l'événement prochain. Henri VIII eut encore la force de frapper, avant de mourir, le duc de Norfolk et son fils, Henry Howard, comte de Surrey, qui avait, disait-on, formé le projet de donner au roi, comme maîtresse, la duchesse de Richmond, sa soeur, veuve du premier fils naturel du roi. Il mourut  le 28 janvier 1547, laissant trois enfants qui régnèrent après lui : Edouard VI, Marie et Élisabeth.

Henri VIII est l'auteur d'un livre contre Luther  : Assertio septem sacramentorum, publié en 1521, qui lui valut alors de la cour de Rome le titre de « défenseur de la foi ». On possède un grand nombre de portraits de cet autocrate; ceux de Holbein sont célèbres. (L.).

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