.
-

Les phases de la Révolution française
Aperçu Causes Constituante Législative Convention Directoire
Moins de quatre mois après la réunion des Etats Généraux, les trois ordres sont réunis en une seule Assemblée nationale; le Serment du jeu de Paume répond aux ordres arbitraires de la cour; la prise de la Bastille, à ses démonstrations militaires; la garde nationale, à l'armée du roi; la nuit du 4 août, aux privilèges de tout ordre et de tout titre, et à l'oppression séculaire des campagnes. En face de la Politique tirée de l'Ecriture sainte de Bossuet se dresse la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Chaque refus, chaque menace est devenue pour la Révolution l'occasion d'un succès. A la force de la raison, elle ajoute la raison de la force. Mais ni le pouvoir royal, ni le privilège nobiliaire, ni le privilège ecclésiastique ne se convertissent à l'ordre de choses nouveau : toute concession cache une arrière-pensée de résistance, tout serment une restriction mentale. Contraint à résider dans sa capitale, Louis XVI ne songe qu'à rejoindre les premiers émigrés.

Rentrée des Parlements, suppression des provinces et formation des départements,
expiration des mandats par l'abolition des ordres et par celle des circonscriptions électorales de 1789, nouveau Code militaire, tout sert de prétexte à la noblesse pour attaquer le nouveau régime en pleine formation, et fomenter une anarchie susceptible de ramener ce despotisme qu'elle avait elle-même abhorré. Le clergé, irrité de la suppression de ses  dîmes, de la nationalisation de ses biens, et de la constitution élective des nouveaux diocèses, en appelle à Rome, et mêle impudemment la foi aux questions de simple discipline, d'organisation territoriale, d'argent. Il fait peur au roi et à la nation d'un schisme dont il est le véritable auteur. Ceux qu'a touchés l'oeuvre de justice sociale fomentent la lutte des partis politiques, en attendant la guerre civile et l'invasion étrangère. Rien cependant d'essentiel n'eût été perdu pour l'institution monarchique si Louis XVI avait pu se rendre à l'évidence et se plier à la nécessité :

« Comparez, lui écrivait Mirabeau, le nouvel état des choses avec l'Ancien régime : c'est là que naissent les consolations et les espérances. Une partie des actes de l'Assemblée nationale, et c'est la plus considérable, est évidemment favorable à la royauté. N'est-ce donc rien que d'être sans Parlement, sans pays d'États, sans corps de clergé, de privilégiés, de noblesse? L'idée de ne former qu'une seule classe de citoyens aurait plu à Richelieu : cette surface égale facilite l'exercice du pouvoir. Plusieurs règnes d'un gouvernement absolu n'auraient pas fait autant que cette seule année de révolution pour l'autorité royale ». 
Mais dans l'oeuvre d'unité que la monarchie avait incontestablement poursuivie, et qu'achevait d'un coup la Révolution, Louis XVI ne put s'empêcher de voir une atteinte à son droit héréditaire. Puissance féodale et ecclésiastique par son origine et par sa base, la royauté ne pouvait accepter franchement l'entière destruction des privilèges ecclésiastiques et féodaux. Le roi ne veut pas être le premier magistrat de la nation : aussi n'en est-il plus que le dernier, le seul privilégié, situation périlleuse entre toutes. La fuite de Varennes déchira les voiles. Cependant la déchéance ne fut pas prononcée. L'Assemblée se contenta d'exiger du roi, pour le rétablir, un serment solennel à la Constitution de 1791. Or cette constitution ne laissait pas assez d'autorité au roi, si l'on avait confiance en sa parole, et lui en accordait beaucoup trop, si l'on avait toujours des raisons de se défier de lui. Il ne convint pas au peuple d'être dupe, et l'idée républicaine, encore confuse, eut ses premiers martyrs à la journée du Champ de Mars. L'infatuation des émigrés, la déclaration de guerre à l'Autriche et à la Prusse, les premières défaites où la trahison et la panique eurent leur part, firent le reste. La constitution de 1793 n'eut pas même une année d'existence, et le trône s'écroula au 10 août 1789.

La bourgeoisie, qui avait tout conduit jusque-là dans l'intérêt commun, avait dû de plus en plus faire appel au peuple, élargir le droit de suffrage, ouvrir à tous les rangs de la garde nationale, pépinière des armées révolutionnaires. Le peuple eut son premier gouvernement provisoire, qui fut la Commune de Paris; sa formule politique, la République une et indivisible; sa devise, « Liberté, égalité, fraternité »; son tribunal suprême, sa Constituante, et (en attendant la Constitution républicaine) son deuxième gouvernement provisoire dans la Convention, bientôt en concurrence et en opposition avec le premier, et qui concentra toutes ses lumières et toutes ses forces dans le comité de Salut public. Mais, d'une part, l'exécution du roi avait réveillé dans une notable partie de la bourgeoisie et du peuple des campagnes les instincts monarchiques si confiants et si puissants en 1789; d'autre part, la répression nécessaire des factions cléricales, les vains essais de création d'une religion rationaliste (culte de la raison, de l'Être suprême, fêtes révolutionnaires) permirent au fanatisme catholique de relever la tête (Les Guerres de Vendée). Tout un parti dans la Convention prit en horreur les héros politiques de Paris et Paris lui-même, affecta de se considérer comme menacé par la démagogie ou par la dictature présumée de certains personnages : ce parti fut sacrifié (Girondins), et de même le grand homme qui avait essayé de s'entremettre entre les extrêmes (Danton), et aussi les hommes de la Commune (Hébert) devenus séparatistes à leur manière par la souveraineté de fait qu'ils avaient exercée au 2 juin. La Terreur fut mise à l'ordre du jour, pendant qu'un grand nombre de départements se soulevaient, et qu'à la suite de la défaite de Neerwinden et de la trahison manquée de Dumouriez, le territoire était envahi (Les Guerres de la Révolution). Pendant cette période, la Convention reprit contact avec le pays en faisant plébisciter la Constitution de l'an Il, d'ailleurs aussitôt suspendue et qui ne fut jamais appliquée. Elle obéit au comité de Salut public, que dominèrent les «-triumvirs-» Robespierre, Couthon et Saint-Just. La victoire de Fleurus (26 juin 1794) fit perdre sa principale raison d'être à cette sanglante dictature, et le 9 thermidor  mit fin du même coup au triumvirat et à la Commune.

« Le propre d'une pareille tempête était de renverser quiconque cherchait à s'asseoir. Tout fut provisoire, et les hommes, et les partis, et les systèmes, parce qu'il n'y avait qu'une chose réelle et possible, la guerre » (Mignet).
Il fallut un an aux thermidoriens, c.-à-d. à la majorité de la Convention, telle que les proscriptions et l'échafaud l'avaient faite, pour « ramener la Révolution à une situation légale ». Elle ne le put que par deux journées, celle de Prairial contre les derniers montagnards, celle de Vendémiaire contre les sections royalistes.

La Convention léguait à la France un système d'instruction publique dont elle ne put que tracer les grandes lignes; des institutions durables (grand livre de la Dette publique, système métrique, Institut, Ecoles spéciales, Conservatoire des arts et métiers, Muséum, Bureau des longitudes). Elle avait senti que la souveraineté nationale ne pouvait s'établir qu'à deux conditions, un peuple éclairé et une élite intellectuelle. Elle avait fondé pour l'avenir, mais non pour un avenir voisin. Elle n'avait conclu la paix qu'avec deux des puissances coalisées contre la France, la Prusse et l'Espagne. Dans la constitution qu'elle vota en dernier lieu (Constitution de l'an III), elle réagit non seulement contre la démagogie, mais contre la démocratie elle-même, par la restriction du droit électoral et la division du Corps législatif en deux sections, Anciens et Cinq-Cents. Le pouvoir exécutif parut fortifié en ce sens qu'il ne se renouvelait annuellement que par cinquième, tandis que les conseils se renouvelaient par tiers (Directoire). Ces renouvellements partiels, trop fréquents, cause évidente d'instabilité et d'intrigues, eurent euxmêmes comme motif déterminant, non pas une théorie préconçue, mais la crainte d'une restauration monarchique, sous la forme d'une vaste surprise électorale : et c'est pourquoi aussi les Conseils furent formés en l'an IV, pour les deux tiers, par la Convention elle-même choisissant parmi ses membres, pour un tiers seulement par les Assemblées électorales. En même temps, à Paris, le socialisme, qui n'avait guère été pour Robespierre qu'un moyen de popularité et un thème de déclamation contre ses adversaires, est devenu une doctrine populaire, une foi politique au milieu des excès de la misère et des scandales de l'agiotage (Babeuf). La Déclaration des droits de l'an III avait écarté le système de la propagande extérieure de la Révolution; cependant nos armées l'appliquent et l'étendent, en raison même de leurs victoires, et la République française continue à s'entourer, en Italie et sur le Rhin, d'une clientèle de petites républiques qui ne dureront pas, mais où tout au moins s'accomplit l'oeuvre antiféodale et anticléricale de la Révolution. Aussi, pendant que l'ordre légal, facilement vainqueur de la Secte des égaux, se détruit et se déconsidère lui-même par une série de coups d'Etats, tantôt contre les élections royalistes, tantôt contre les élections jacobines, sans que jamais le Directoire et les Conseils puissent marcher d'accord, toute la force de la Révolution se concentre dans l'armée et dans les paysans - la même classe sociale au fond - et son programme se réduit : 
1° à ne pas permettre le rétablissement de la monarchie dont on n'attend que, réaction et représailles; 

2° à défendre par tous les moyens, mais surtout en fortifiant le pouvoir central, les conquêtes essentielles de 1789, c.-à-d. l'abolition des privilèges d'ordres et de naissance, l'égalité civile; 

3° à confirmer les droits particuliers de tous ceux qui ont eu confiance dans le nouveau régime, et principalement les grades militaires, et les acquisitions de biens nationaux dans toute l'étendue du territoire

L'héritage  de 1789.
La bourgeoisie qui a spéculé et capitalisé n'est bas moins intéressée que le soldat et le petit propriétaire foncier à fortifier la République, même aux dépens de la liberté. De là le succès inoui du coup d'état de Brumaire an VIII qui, loin de mettre fin à la Révolution, en coordonne et en consolide les résultats sociaux (Napoléon Ier). L'Empire lui-même conserve le nom de République, et beaucoup plus que le nom; sa Constitution, y compris l'Acte additionnel, est fondée sur le plébiscite comme les constitutions conventionnelles. L'Empereur n'est pas moins ardent que les hommes de 1793 à « révolutionner » l'Europe, à détruire partout, où il passe le servage, les droits féodaux, le pouvoir politique des prêtres y compris le pape, etc. Le despote couronné, sacré, demeure longtemps le soldat de la Révolution en Europe. Mais la Révolution n'est ni détruite, ni vaincue avec lui. La Restauration des princes « légitimes » ne va nulle part sans des concessions, au moins de forme, et sans de plus grandes promesses à leurs peuples (charte de 1814 en France, constitutions octroyées en Espagne, à Naples, etc.). Si la France de la Restauration paraît copier les institutions anglaises, c'est en partie pour préparer, à l'abri des libertés innocentes de la parole, la vraie contre-révolution, c.-à-d. le rétablissement des privilèges nobiliaires, censitaires, cléricaux. La Révolution de juillet 1830, incomplète par ses résultats, la Révolution de 1848, qui ne parvint pas à fonder en France la République démocratique et sociale, sont la suite historique et logique de la Révolution de 1789. Elles ont eu comme elle, en Europe, leurs contre-coups plus ou moins profonds. La politique du second Empire, à l'intérieur, s'appuie sur le plébiscite et sur le Suffrage universel; au dehors, elle ne cesse d'invoquer le « principe des nationalités », éminemment révolutionnaire comme négatif, et des traités conclus au-dessus de la tête des peuples, et des droits traditionnels ou dynastiques non consentis par eux. Enfin, sous la troisième République, le développement des idées socialistes, humanitaires, égalitaires entre les sexes, pacifiques entre les nations, et tous les obstacles que ces idées rencontrent dans les faits, les habitudes et les intérêts, tout comme cette émancipation des peuples colonisés qui n'en est même pas encore à son ébauche, témoignent hautement que la Révolution n'est encore terminée à cette époque ni en France, ni ailleurs dans le monde.

Les théories générales de la Révolution sont nombreuses et diverses; adversaires ou apologistes ont eu une tendance plus ou moins accusée à personnifier cette idée-force. 

Les contre-révolutionnaires, qui s'adressent plus volontiers à la superstition ou au fanatisme, l'ont décrite d'habitude comme l'oeuvre de Satan, autorisée par la Providence pour la punition des hommes (Joseph de Maistre, Bonald, Freppel, d'Héricault), et comme la « négation du catholicisme et de la liberté » (Keller). Les modérés s'efforcent de démontrer qu'elle aurait pu être prévenue par des réformes (Droz, Léonce de Lavergne), ou tout au moins que, si elle a « procédé à la manière des révolutions religieuses », son objet fondamental n'était pas plus « de détruire le pouvoir religieux que d'énerver le pouvoir politique » (Tocqueville). 

Parmi les démocrates, les uns regrettent qu'elle n'ait pas abouti, par un protestantisme gallican, à une séparation définitive avec Rome (E. Quinet) ; les autres tiennent pour le pur déisme, pour le pur rationalisme (L. Blanc, Michelet). Les Girondins, les Montagnards, Danton, Robespierre, ont eu et ont encore leurs partisans exclusifs. Taine a exagéré à plaisir l'influence de « l'esprit classique » et des violences populaires, et adapté des milliers d'anecdotes à quelques idées préconçues, nées elles-mêmes d'une sorte de terreur rétrospective. Thiers et Miguet, plus purement historiens, ont encouru le reproche de fatalisme parce qu'ils ont cherché de préférence à enchaîner les causes et les effets, à classer et à caractériser les périodes. D'autre part, l'histoire locale de la Révolution étant encore à peine ébauchée à la fin du XIXe siècle, il n'a pas été difficile aux auteurs de l'époque d'exalter le rôle en effet prépondérant du peuple parisien, ou inversement de honnir Paris sans se rappeler que Vauban, le loyal serviteur du grand roi, avait surnommé la capitale « la patrie commune de tous les Français ». Il va sans dire que tous ces dissentiments et bien d'autres se ressentent et de l'opinion politique des auteurs, et de la date des ouvrages. 

A partir des années 1880 s'est constituée une école qui s'appliqua avant tout à élucider, à interpréter historiquement, et non politiquement, les faits et les idées révolutionnaires. Cette méthode a eu pour conséquence de mettre fin à beaucoup de déclamations, de partis pris, d'inutiles polémiques, d'éloges ampoulés, d'indignations vraies ou simulées contre les personnes ou les choses. A cette école surtout critique et historique se rattachent les noms de Aulard (auquel on a emprunté quelques textes dans ce site), A. Brette, E. Champion, Ch.-L. Chassin, Et. Charavay, J. Flammermont, J. Guillaume, Sigismond-Lacroix, CI. Perroud, A. Rambaud, Tuetey, Tourneux, Ch. Seignobos, etc.; son principal organe a été la revue la Révolution française, fondée en 1888. (H. Monin).

.


[Histoire politique][Biographies][Cartothèque]

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2008. - Reproduction interdite.