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La
théorie
de la structuration La théorie de la structuration, élaborée par
le sociologue Anthony Giddens à partir de la
fin des années 1970 et principalement exposée dans son ouvrage majeur
The Constitution of Society (1984), représente une tentative ambitieuse
de dépasser l'opposition classique entre deux paradigmes en sciences
sociales : d'un côté, le holisme ou le structuralisme, qui considèrent
que les phénomènes sociaux sont le produit de structures contraignantes
agissant de manière indépendante des individus (comme chez Durkheim
ou Lévi-Strauss); et de l'autre, l'individualisme
méthodologique ou l'interprétativisme, qui mettent l'accent sur l'acteur,
ses intentions, ses actions et sa capacité d'agir (l'agency),
en faisant souvent des structures un simple agrégat d'actions individuelles
(comme chez Weber ou dans l'ethnométhodologie).
Giddens refuse ce qu'il appelle un dualisme où structure et agent seraient
deux entités séparées et s'opposeraient. Il propose à la place un
dualisme de la structure ou une conception de la dualité du structurel,
dans laquelle structure et agent ne sont pas deux réalités distinctes
mais les deux faces indissociables d'un même processus continu. Pour
Giddens, la structure n'existe pas en dehors de l'action; elle est
à la fois le médium et le résultat des activités sociales qu'elle
organise. Autrement dit, les règles et les ressources que l'on appelle
structure sont constamment produites et reproduites par les acteurs dans
leurs pratiques quotidiennes. Ces pratiques ne sont pas simplement contraintes
par la structure, elles la constituent activement.
Au coeur de cette théorie se trouve le
concept de dualité du structurel, qui signifie que les propriétés structurelles
des systèmes sociaux sont à la fois la condition de possibilité de l'action
et le produit de cette action. En d'autres termes, lorsque les individus
agissent, ils mobilisent des règles et des ressources qu'ils trouvent
dans leur société (par exemple, le langage, les normes de politesse,
les institutions, les rapports de pouvoir), ce qui permet à l'action
d'avoir lieu; mais par le simple fait d'agir de cette manière, ils
reproduisent, valident et parfois transforment ces mêmes règles et ressources.
Ainsi, la structure n'est pas une réalité extérieure et figée qui
déterminerait mécaniquement les comportements, mais un ensemble de virtualités,
de traces mnésiques ou de schèmes interprétatifs qui ne prennent réalité
que lorsqu'ils sont actualisés dans l'action. Giddens insiste sur
l'idée que les acteurs sociaux sont compétents et savants, ce qu'il
nomme la conscience discursive et la conscience pratique. La conscience
pratique renvoie à tout ce que les acteurs savent faire tacitement, sans
pouvoir nécessairement l'expliciter, comme suivre les règles grammaticales
d'une langue ou naviguer dans un espace social familier. La conscience
discursive est la capacité de rendre compte de ses actions et des raisons
de celles-ci dans un discours. Cette compétence des acteurs implique qu'ils
ont une connaissance de la société dans laquelle ils vivent et qu'ils
ne sont pas simplement des idiots culturels manipulés par des structures
qu'ils ignorent.
Pour analyser cette articulation, Giddens
distingue trois concepts principaux : le sens, la domination et la légitimation,
qui correspondent à trois dimensions de la structure. Toute interaction
sociale comporte en effet une dimension de signification (les acteurs interprètent
le monde et communiquent), une dimension de domination (ils mobilisent
des ressources, qu'elles soient allocatives (matérielles) ou autoritaires
(liées au pouvoir sur les personnes), et une dimension de légitimation
(l'action se réfère à des normes et des valeurs qui la rendent justifiable).
Ces trois dimensions sont liées aux trois types de propriétés structurelles
: les structures de signification, les structures de domination et les
structures de légitimation. Giddens ne conçoit pas la structure comme
une totalité monolithique, mais comme un ensemble de règles et de ressources
que les acteurs mobilisent de manière réflexive dans leurs pratiques.
Le concept de réflexivité est ici essentiel : les acteurs sociaux surveillent
continuellement leur propre conduite et celle des autres, ajustant leurs
actions en fonction du contexte, et ce faisant, ils contribuent à la reproduction
ou à la transformation de la structure. La réflexivité n'est pas seulement
un processus mental individuel, elle est intrinsèquement sociale et s'inscrit
dans la durée, dans ce que Giddens appelle la routinisation des pratiques.
La vie sociale est largement faite de routines, de répétitions d'actions
similaires dans des contextes similaires, et c'est par cette routinisation
que les structures sociales se reproduisent sur la durée.
L'un des apports majeurs de la théorie
de la structuration est de réintroduire l'espace et le temps comme dimensions
constitutives de la vie sociale, contre une tradition sociologique qui
les traite souvent comme de simples contextes extérieurs. Giddens insiste
sur la notion de contextualité : toute interaction est située dans un
lieu, un moment, et elle est insérée dans des temporalités plus longues
(la durée de la vie, l'institution, l'histoire). La structure n'existe
pas hors du temps et de l'espace; elle est toujours structuration,
c'est-Ã -dire un processus continu dans le temps et dans l'espace.
Cette approche permet de penser la transformation sociale : si les structures
sont produites et reproduites par des pratiques, elles peuvent aussi être
modifiées lorsque les acteurs, dans leur réflexivité, détournent, innovent
ou résistent aux règles établies. Le changement social ne vient donc
pas nécessairement de causes extérieures, mais peut émerger des contradictions
internes aux systèmes sociaux, que les acteurs peuvent interpréter et
exploiter.
La théorie de la structuration a eu une
influence considérable dans de nombreux domaines, notamment en sociologie,
en géographie humaine (avec des auteurs comme Allan Pred ou Nigel Thrift),
en études organisationnelles, en relations internationales, et en sciences
de la communication. Elle a été critiquée pour son caractère très
abstrait, ce qui rend parfois difficile son opérationnalisation empirique.
Certains ont reproché à Giddens de sous-estimer les rapports de pouvoir
asymétriques et les phénomènes de domination systémique qui échappent
en partie à la conscience et à la volonté des acteurs, malgré son insistance
sur la dimension de domination. D'autres ont souligné que sa conception
de l'acteur, bien que "compétent", reste très cognitive et néglige
les dimensions affectives, corporelles et inconscientes de l'action.
Malgré ces critiques, la théorie de la structuration demeure une référence
incontournable pour penser l'articulation entre action individuelle et
contraintes sociales, en offrant un cadre qui dépasse l'opposition stérile
entre déterminisme et volontarisme. Elle propose de voir la société
non pas comme une chose faite, mais comme un ensemble de pratiques toujours
en train de se faire, où chaque action, aussi routinière soit-elle, porte
en elle la possibilité de la reproduction ou de la transformation du monde
social. |
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