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La
ponte (déposition des oeufs), ou oviparité,
est l'une des stratégies reproductrices les plus anciennes et les plus
diversifiées du monde animal, apparue bien avant l'émergence des mammifères
placentaires. Elle consiste en l'émission d'oeufs par la femelle, dans
lesquels l'embryon se développe à l'extérieur du corps maternel, protégé
par des enveloppes qui assurent sa nutrition et sa défense. Cette stratégie
se décline en une incroyable variété de formes, de tailles et de modes
de gestion, car pondre un œuf n'est pas simplement un acte unique mais
un processus complet incluant la formation, la fécondation, le dépôt
et souvent un soin parental élaboré.
Chez les invertébrés,
la ponte atteint des sommets de prodigalité et de complexité. Les insectes,
qui dominent ce groupe, ont développé des organes spécialisés appelés
ovipositeurs, qui peuvent se transformer en tarières, en scies ou en long
tubes pour déposer leurs oeufs dans des endroits précis. Une femelle
papillon peut déposer des centaines d'oeufs microscopiques sur la plante
hôte spécifique dont se nourriront ses chenilles, tandis que la mante
religieuse, après l'accouplement, sécrète une mousse protectrice qui
durcit en oothèque pour abriter ses oeufs durant l'hiver. Les araignées,
quant à elles, enveloppent leurs œufs dans un cocon de soie qu'elles
transportent souvent avec elles, comme la célèbre pisaure qui porte son
sac de soie accroché à ses chélicères. Chez les mollusques, la diversité
est tout aussi frappante : les escargots terrestres pondent des chapelets
d'œufs visqueux dans l'humus, tandis que les seiches, des céphalopodes,
déposent des grappes d'oeufs noirs ressemblant à des grains de raisin
fixés sur les branches de gorgones sous-marines, chacun étant enrobé
d'une encre mélanique protectrice.
Dans le monde aquatique,
la ponte prend une dimension souvent grégaire et spectaculaire. Les poissons
osseux, ou téléostéens, présentent une gamme quasi infinie de stratégies.
La plupart pratiquent la ponte externe : la femelle libère ses ovules
dans l'eau tandis que le mâle les recouvre de laitance. C'est le cas du
saumon, dont l'instinct de retour à la rivière natale pour creuser un
nid dans le gravier est légendaire. À l'autre extrémité du spectre,
certains poissons ont développé des soins parentaux extrêmes. Le mâle
hippocampe est le seul mâle au monde à vivre une grossesse : la femelle
lui transfère ses œufs dans une poche ventrale où il les féconde et
les nourrit jusqu'à l'éclosion. Les cichlidés, très prisés en aquariophilie,
incubent souvent leurs œufs en bouche, un comportement appelé incubation
buccale, où les parents nagent des jours durant sans se nourrir pour protéger
leur progéniture des prédateurs.
Le règne des reptiles
est celui où la ponte a connu les adaptations les plus radicales pour
la conquête du milieu terrestre. Les oeufs de reptiles sont dits amniotiques
: ils possèdent une coquille, calcaire ou coriace, ainsi que des membranes
internes qui permettent à l'embryon de se développer hors de l'eau sans
se dessécher. La stratégie varie cependant fortement entre les groupes.
Les tortues marines offrent le spectacle d'une
ponte synchrone et archaïque : la femelle émerge de l'océan la nuit,
gravit laborieusement la plage, creuse un nid avec ses pattes arrière
pour y déposer plus d'une centaine d'Å“ufs ronds avant de retourner Ã
la mer, abandonnant définitivement sa descendance. Les crocodiliens,
à l'inverse, sont des parents exemplaires : la femelle construit un nid
de végétation en décomposition dont la chaleur de fermentation détermine
le sexe des embryons, puis elle surveille le nid pendant trois mois et,
à l'éclosion, transporte délicatement les petits dans sa gueule jusqu'Ã
l'eau, où elle continuera de les protéger. Les serpents
et lézards, selon les espèces, peuvent être
ovipares pondant des œufs allongés à coquille souple, ou être ovovivipares,
retenant les oeufs à l'intérieur du corps jusqu'à l'éclosion pour donner
naissance à des jeunes vivants, une adaptation aux climats froids.
Chez les oiseaux,
la ponte est indissociable de la notion de nid et de couvaison. Leurs oeufs,
caractérisés par une coquille calcaire dure et une grande variabilité
de couleurs et de formes, sont le résultat d'une adaptation au vol : un
seul ovaire fonctionnel réduit le poids, et la coquille se forme en quelques
heures dans l'utérus. Le nombre d'œufs par ponte, ou couvée, est généralement
fixe pour chaque espèce, variant de un pour les grands albatros à plus
de dix pour certaines perdrix. La couleur des œufs, qu'ils soient blancs,
bleus, tachetés ou striés, remplit souvent une fonction de camouflage,
mais aussi de reconnaissance individuelle chez les oiseaux coloniaux comme
les pingouins. L'incubation est un investissement parental colossal : chez
les manchots empereurs, le mâle supporte le seul œuf sur ses pattes pendant
plus de deux mois dans les glaces de l'Antarctique, sans se nourrir. Chez
les coucous, en revanche, la ponte est parasitée : la femelle dépose
son œuf dans le nid d'une autre espèce, imitant souvent la couleur et
la taille des œufs de l'hôte pour tromper ce dernier.
Le
nombre des oeufs varie beaucoup suivant les espèces et il n'est pas
proportionné à la grosseur de l'oiseau. Le roitelet en pond de 8 à 12,
la perdrix jusqu'Ã 18 ou 20. - Voici le nombre des pontes et des
oeufs
dans quelques groupes : chez les grands rapaces
diurnes
il y a souvent deux pontes par an; une seule chez les autres. Le nombre
des oeufs varie de 2 Ã 4. Les
pies-grièches
deux, quelquefois trois pontes de 6 Ã 8 oeufs. Les oiseaux nageurs ne
font qu'une ponte, mais souvent elle est considérable. Chez les échassiers,
les grosses espères ne pondent que 2 oeufs, les petites jusqu'à 16. Les
passereaux (Passériformes) varient beaucoup,
le nombre de leurs oeufs va de 2 à 18 ou 20; il y a de deux à quatre
pontes. Quelques oiseaux ne pondent qu'un seul oeuf, tel est le Pétrel-tempête,
etc.
Enfin, le monde des
mammifères n'est pas totalement étranger
à la ponte. Les monotrèmes, un groupe primitif incluant l'ornithorynque
et l'échidné, sont les seuls mammifères ovipares. L'ornithorynque femelle
creuse un terrier complexe pouvant atteindre vingt mètres de long, qu'elle
bouche avec de la terre pour se protéger, et y dépose un à trois œufs
à coquille molle, qu'elle incube en les maintenant contre son abdomen
avec sa queue. Les petits, à l'éclosion, sont aveugles et dépourvus
de poils et tètent le lait sécrété par des pores cutanés, faute de
mamelons. Cette stratégie, unique chez les mammifères, illustre à elle
seule l'extraordinaire plasticité de la ponte comme mode de reproduction,
capable de s'adapter depuis les profondeurs abyssales jusqu'aux sommets
montagneux, des déserts arides aux régions polaires, façonnant ainsi
la diversité de la vie sur Terre. |
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