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Le
terme de langues pénutiennes correpond à l'hypothèse
d'une macro-famille regroupant plusieurs familles de langues
amérindiennes de la côte ouest de l'Amérique
du Nord ,
principalement en Californie, dans l'Oregon
et la vallée de la Columbia ,
dont la parenté génétique fait l'objet de débats, mais dont les convergences
typologiques, les aires culturelles partagées et certains correspondances
lexicales suggèrent un lien profond.
L'hypothèse pénutienne
proposée au début du XXe siècle par
les linguistes Roland Dixon (1875-1934) et Edward Sapir
(1884-1939), repose largement sur des comparaisons lexicales et des coĂŻncidences
typologiques, mais fait défaut en termes de correspondances phonétiques
régulières solides, ce qui est la pierre angulaire de la reconstruction
historique en linguistique comparée. Dans les paragraphes qui suivent,
on a conservé les trois sous-ensembles "classiques" supposés former le
groupe pénutien. S'il n'y a pas toujours de lien génétique avéré entre
les langues concernées, au moins peut-on justifier les affinités contatées
par des échanges constants entre ces langues longtemps parlées dans une
même région. On a écarté , en revanche les regroupements plus larges
qui ont pu être faits mais qui sont aujourd'hui généralement rejetés,
comme celui, proposé par Joseph Greenberg
(1915-2001), qui rattachait aux langues pénutiennes certaines langues
parlées au Mexique (maya,
mixe-zoque,
totonaque,
voire uto-aztèque), ou encore celui
dû à Morris Swadesh (1909-1967) qui incluait aussi parmi ls langues pénutiennes
le natchez ou les
langues
muskogéennes.
Pénutien
de Californie.
Les langues pénutiennes
sont principalement les langues miwok et les langues costanoanes (aussi
appelées ohlone) formant le groupe utian, ainsi que les langues des groupes
maiduan et wintuan, et parfois les langues yokuts, selon les classifications.
Ces langues étaient autrefois parlées dans la moitié centrale de la
Californie, notamment dans la région de la baie de San
Francisco, la vallée centrale de la Californie, et les contreforts
de la Sierra Nevada. Leur répartition géographique reflète une grande
diversité culturelle et linguistique au sein d'un espace relativement
restreint.
• Les
langues miwok se divisent traditionnellement en deux grands ensembles
: les miwok de la côte (ou miwok de la baie) et les miwok de l'intérieur
(ou de la Sierra). Chaque groupe comprend Ă son tour plusieurs dialectes
ou langues distinctes, comme le miwok de la rivière Mokelumne, le miwok
de la rivière Cosumnes, le miwok de la rivière Tuolumne, ou encore le
miwok de la baie de Bodega. Ces variétés partagent un certain nombre
de traits phonologiques et morphologiques,
notamment un système consonantique riche comprenant des fricatives, des
affriquées, et parfois des consonnes nasales palatales ou labio-vélaires.
Sur le plan morphologique, les langues miwok sont fortement agglutinantes,
avec une prédominance de suffixes dans la dérivation et la flexion verbale.
Elles présentent également une complexité notable dans la formation
des verbes, avec des catégories d'aspect,
de direction et de voix souvent marquées par des affixes spécifiques.
• Les langues
costanoanes (ohlone), parlées autrefois autour de la baie de San Francisco
et au sud jusqu'à Monterey, comprennent plusieurs variétés comme le
ramaytush, le chochenyo, le karkin, et le mutsun. Ces langues, bien que
partageant des innovations communes, montrent une grande diversité interne.
Phonologiquement, elles se caractérisent souvent par des systèmes vocaliques
simples (trois ou quatre voyelles) et des inventaires consonantiques modérés,
sans ejectives ni consonnes glottalisées, un trait qui les distingue clairement
des familles linguistiques voisines comme les langues hokanes ou les langues
algiques. Morphologiquement, les langues costanoanes montrent une tendance
polysynthétique modérée, avec une structure verbale complexe incluant
des marques pour le sujet, l'objet, le temps,
l'aspect et le mode, souvent combinées en chaînes
d'affixes suffixaux.
• La famille
maiduane rassemble plusieurs langues autochtones anciennement parlées
dans le nord-est de la Californie. Elle comprend principalement le maidĂş
du Nord, le maidú du Sud, le konkow et le nisenan. Ces idiomes se caractérisent
par une morphologie nominale relativement simple, mais une morphologie
verbale plus élaborée, intégrant des marqueurs aspectuels et des suffixes
dérivationnels nombreux. Les systèmes phonologiques présentent une opposition
nette entre consonnes aspirées, non aspirées et glottalisées, une caractéristique
partagée avec d'autres familles de Californie. Les langues du groupe maiduan
sont peu documentées, les efforts de revitalisation reposant surtout sur
des enregistrements ethnographiques du début du XXe
siècle et sur quelques locuteurs semi-compétents aujourd'hui.
• La famille
wintuane, également de Californie du Nord (vallée nord de Sacramento),
regroupe le wintun du Nord, le wintun du Sud et le patwin. Ces langues
se distinguent par des inventaires consonantiques plus réduits que ceux
des langues maiduan, mais par un système vocalique riche en contrastes
de longueur. Leur morphosyntaxe met l'accent sur l'alignement nominatif-accusatif,
avec un recours fréquent à des suffixes verbaux exprimant mode, aspect,
directionnalité et relations spatiales. Les langues du groupe wintuan
se caractérisent aussi par l'importance des particules pragmatiques et
discursives, reflétant des fonctions sociales précises dans la communication
traditionnelle, et aussi par un vocabulaire reflétant des influences des
voisins salish et athapascans, en raison de contacts soutenus. .
• Les langues
yokuts, parlées dans la vallée centrale de la Californie, sont parfois
incluses dans le sous-groupe californien des langues pénutiennes, bien
que leur inclusion dans la famille pénutienne soit débatue. Les langues
yokuts comprennent une vingtaine de variétés, souvent mutuallement inintelligibles,
allant du yaudanchi au tachi, en passant par le chukchansi ou le wukchumni.
Ces langues se distinguent par un système phonologique particulièrement
riche, qui comprend des séries de voyelles nasalisées, des tons lexicaux
dans certaines variétés, et des consonnes rares comme les fricatives
rétroflexes. Elles sont également caractérisées par une morphologie
verbale hautement complexe, avec des paradigmes de conjugaison dépendant
non seulement du temps et de l'aspect, mais aussi de la classe sémantique
du sujet ou de l'objet (humain vs. non-humain, animé vs. inanimé). Cette
sophistication morphologique est l'un des traits les plus marquants des
langues yokuts et les rapproche, dans une certaine mesure, des autres langues
pénutiennes.
Presque toutes ces langues
sont aujourd'hui éteintes ou en voie de disparition. La colonisation espagnole,
puis américaine, a entraîné un déclin dramatique des locuteurs dès
le XVIIIe siècle, aggravé par les politiques
assimilationnistes, la perte des terres, et les déplacements forcés.
Cependant, des efforts de revitalisation sont actuellement menés par plusieurs
populations autochtones, notamment par les tribus Miwok et Ohlone. Ces
initiatives s'appuient sur des documents historiques, des enregistrements
audio anciens, et les souvenirs des derniers locuteurs ou de leurs descendants.
Des programmes d'enseignement, des ateliers communautaires, et mĂŞme des
applications mobiles ont été développés pour transmettre ces langues
aux jeunes générations.
Pénutien
de la CĂ´te Nord-Ouest.
Les langues pénutiennes
de la Côte Nord-Ouest sont des langues parlées par des peuples
autochtones le long de la cĂ´te pacifique nord-ouest, en particulier dans
le sud-ouest de l'Oregon et le nord-ouest de la Californie. Bien que la
validité génétique de la famille pénutienne dans son ensemble soit
débattue par les linguistes, le regroupement des langues pénutiennes
de la Côte Nord-Ouest repose sur un certain nombre de similarités lexicales,
morphologiques et phonologiques qui suggèrent un lien historique étroit.
Un lien beaucoup plus lâche et incertain avec le salish a aussi parfois
été envisagé.
• La
famille coosane regroupe deux langues autrefois parlées sur la côte
sud de l'Oregon : le hanis et le miluk. Elles présentent un degré de
différenciation important, au point que certains chercheurs les considèrent
comme deux langues distinctes au sein d'une famille très réduite. Les
coosanes disposent d'un inventaire consonantique étendu comprenant de
nombreuses occlusives glottalisées et des affriquées, ainsi qu'un système
vocalique relativement simple. Leur morphologie verbale est complexe :
on y observe de multiples marqueurs préverbaux exprimant la direction,
la valence, l'aspect ou encore la configuration spatiale, combinĂ©s Ă
des suffixes dérivationnels. La syntaxe montre
un comportement argumental relativement rigide, à prédominance nominative-accusative,
mais modulée par un système riche de particules discursives. Les sources
documentaires sont limitées et reposent surtout sur les travaux missionnaires
et ethnographiques du début du XXe siècle.
• Le siuslaw
est une langue isolée de la côte centrale de l'Oregon, parfois anciennement
associée au coosan dans un ensemble coosan-siuslaw, mais les preuves de
parenté génétique demeurent insuffisantes. Le siuslaw se caractérise
par une phonologie possédant des séries consonantiques glottalisées
et uvulaires typiques du Nord-Ouest, ainsi que par un système vocalique
doté de contrastes de longueur. La morphologie verbale est polysynthétique,
avec une structure préfixale très développée : plusieurs morphèmes
précèdent la racine verbale pour véhiculer des nuances aspectuelles,
directionnelles ou actancielles. Le lexique connu provient essentiellement
de notes de terrain recueillies auprès de quelques derniers locuteurs
au début du XXe siècle, et il n'existe
plus de communauté linguistique active.
• L'ensemble
alsean (ou yakonan) regroupe deux langues éteintes de la côte centrale
de l'Oregon : l'alsea (sahnish) et le yaquina. Leur appartenance Ă une
même famille est généralement admise, bien que les données soient très
limitées. L'alsean présente une phonotactique restrictive, avec de nombreuses
séquences consonantiques et une présence marquée de glottales. La morphologie
verbale y est relativement élaborée, avec des mécanismes d'incorporation
nominale et des chaînes suffixales indiquant aspect, direction, modalité
et valence. Les langues alseanes semblent avoir montré une syntaxe relativement
flexible, dépendant fortement de la structure informationnelle du discours
plutĂ´t que d'un ordre de base contraint. Leur documentation repose sur
des carnets de terrain partiels, ce qui limite la reconstruction de leur
grammaire.
• Le takelma,
langue isolée de la vallée de la Rogue River dans le sud de l'Oregon,
est bien mieux documenté que les autres langues de la région, notamment
grâce aux travaux détaillés d'Edward Sapir. Le takelma se distingue
par une phonologie comportant des uvulaires et des consonnes glottalisées,
mais avec un inventaire global moins chargé que celui des langues du littoral.
Sa morphologie est notoirement complexe : les verbes présentent un système
plurimorphémique dense, combinant préfixation, infixation occasionnelle
et suffixation, avec des mécanismes étendus d'alternances vocaliques
internes. Le système actanciel est nominatif-accusatif, mais la langue
recourt à de nombreuses marques différentielles d'objet et à des processus
dérivationnels permettant de modifier la valence verbale. Le takelma témoigne
aussi d'une tradition narrative abondante, documentée à travers de nombreux
textes qui constituent aujourd'hui une source majeure de données pour
la linguistique historique du Nord-Ouest pacifique.
• La famille
kalapuyane, parlée dans la vallée de la Willamette dans l'Oregon,
se compose de plusieurs langues ou dialectes, dont le kalapuya central
et le kalapuya septentrional. Ces langues possédaient une morphologie
verbale agglutinante à polysynthétique modérée, permettant l'expression
d'aspects, de personnes et de relations spatiales par des suffixes et des
préfixes. Le système phonologique inclut des consonnes glottalisées
et des voyelles longues, avec une combinaison de consonnes simples et affriquées.
La syntaxe était généralement nominative-accusative, mais l'ordre des
mots pouvait varier pour des raisons pragmatiques. Les langues kalapuyanes
sont aujourd'hui éteintes, et leur documentation repose principalement
sur des matériaux collectés par des linguistes et missionnaires au XIXesiècle.
• Le
chinookan est un petit groupe de langues autochtones du nord-ouest
du Pacifique, centré autour du cours inférieur du Columbia. Les principales
langues sont le chinook supérieur et le chinook inférieur. Elles sont
connues pour une morphologie hautement polysynthétique, qui comprend une
riche série de préfixes incorporant des éléments notionnels tels que
le corps, l'espace ou les relations interpersonnelles. Le système phonologique
est remarquable par sa série étendue de consonnes glottalisées et son
opposition systématique entre consonnes simples et affriquées. La structure
syntaxique met en avant un ordre de base relativement flexible, modulé
par la morphologie verbale. Le chinookan a également contribué au développement
du jargon chinook, un pidgin véhiculaire
distinct mais influencée par ses structures.
• La famille
tsimshianique, parlée principalement sur la côte nord de la Colombie-Britannique
et dans le sud-est de l'Alaska, inclut le tsimshian,
le nisga'a, le gitxsan et parfois le tsimshian méridional (ou tsimshian
de la Côte) selon les classifications. Ces langues se caractérisent par
une morphologie verbale riche, fondée sur des mécanismes de dérivation
et d'inflexion complexes, et par une syntaxe Ă alignement nominatif-accusatif
oĂą l'ordre des mots varie selon les besoins informationnels du discours.
Le système consonantique est typique de la région, riche en séries éjectives,
uvulaires et glottalisées, tandis que la prosodie présente des phénomènes
de stress contrastif important pour la distinction lexicale. Les langues
tsimshianiques sont bien documentées grâce à des travaux linguistiques
et ethnographiques soutenus, et bénéficient aujourd'hui d'efforts de
revitalisation institutionnels dans plusieurs communautés.
Pénutien
du Plateau.
Les langues pénutiennes
du Plateau forment un sous-groupe principalement composé des langues sahaptiennes,
parlées historiquement dans la région du bassin de la Columbia, c'est-à -dire
une vaste zone couvrant le centre-est de l'État de Washington, le nord
de l'Oregon et l'ouest de l'Idaho. Cette région,
caractérisée par des paysages de hautes plaines, de plateaux et de vallées
fluviales, était le territoire de populations dont les modes de vie étaient
intimement liés aux cycles de pêche au saumon, à la chasse et à la
cueillette. Les langues pénutiennes du Plateau reflètent à la fois l'unité
culturelle de ces populations et leur diversité linguistique interne.
• La
famille sahaptienne, parlée dans le plateau intérieur du Nord-Ouest
américain, est divisée en deux grandes branches : les langues sahaptiennes
du nord et les langues sahaptiennes du sud.
+ Le
sahaptin du nord, souvent appelĂ© simplement nez-percĂ© (ou nimipuutĂmt
en langue autochtone), est la variété la mieux documentée, notamment
grâce aux efforts de linguistes comme Haruo Aoki. Il était parlé par
le peuple Nez Percé (Nimiipuu) dans le nord de l'Idaho et l'est de l'Oregon.
+ Le sahaptin
du sud, quant à lui, comprend plusieurs variétés telles que le yakama,
le klickitat, le palus (ou paloos), le walla walla et le umailla, parlées
par diverses tribus de la Confédération des Yakamas et d'autres groupes
du sud du Plateau.
Les langues sahaptiennes
se distinguent par une morphologie verbale très riche et polysynthétique,
dans laquelle les verbes peuvent incorporer des marqueurs d'objets, d'aspect,
de mode et de direction, parfois avec des préfixes et suffixes combinés
de manière complexe. Les systèmes phonologiques sahaptiens comportent
des séries de consonnes glottalisées et des voyelles avec distinctions
de longueur et de qualité. La syntaxe est généralement de type nominatif-accusatif,
mais l'ordre des mots reste flexible grâce à la morphologie verbale qui
porte la majeure partie de l'information argumentale. Les langues sahaptiennes
sont encore partiellement vivantes, avec des efforts de revitalisation
dans certaines communautés.
• La famille
klamath-modoc est constituée des langues klamath et modoc, parlées
dans le nord de la Californie et le sud de l'Oregon. Ces langues se caractérisent
par une morphologie verbale polysynthétique complexe, avec incorporation
nominale et une abondance de préfixes exprimant la direction, l'aspect,
la personne et le nombre. Le système phonologique comporte des consonnes
glottalisées et uvulaires, typiques de la région, ainsi que des voyelles
longues et brèves contrastives. La syntaxe est également dominée par
la morphologie verbale, permettant une grande flexibilité de l'ordre des
constituants nominaux. La documentation repose sur des travaux ethnolinguistiques
du XIXe et début du XXe
siècle, et la famille est aujourd'hui considérée comme éteinte, mais
des tentatives de revitalisation ont été entreprises.
• La langue
molala, aujourd'hui éteinte elle aussi, était parlée dans la vallée
de la rivière Molalla dans le nord de l'Oregon. Elle est considérée
comme isolée, mais a pu être rapprochée du cayuse, une autre langue
éteinte de la région. La phonologie molala se caractérisait par des
consonnes glottalisées et des voyelles longues et brèves. Sa morphologie
était relativement élaborée pour la région, avec des préfixes et suffixes
verbaux indiquant aspect, direction, valence et incorporation nominale.
La syntaxe tendait à suivre un ordre nominatif-accusatif, mais la flexibilité
de l'ordre des mots était favorisée par la richesse morphologique. Les
données disponibles proviennent de collectes de terrain au XIXe
siècle.
Quelques mots sur
l'hypothèse pénutienne.
L'hypothèse pénutienne
s'est développée en plusieurs strates historiques et méthodologiques.
Elle ne correspond pas Ă une proposition unique, mais Ă un ensemble de
modèles généalogiques proposés depuis le début du XXe
siècle pour rendre compte de ressemblances inter-familiales dans l'ouest
nord-américain. Trois courants structurent généralement la discussion
: le modèle fondateur d'Edward Sapir, les reformulations prudentes de
la seconde moitié du XXe siècle, et les
approches contemporaines plus focalisées sur la reconstruction interne
et les chaînes d'innovations morphologiques.
Dans son cadre initial,
Sapir proposait un vaste phylum pénutien incluant les familles de Californie
centrale (utien, maiduan, wintuan), celles de l'Oregon (kalapuyan, takelma,
cayuse, molale), les langues sahaptiennes des Plateaux, ainsi que divers
groupes plus septentrionaux et méridionaux. L'argumentation de Sapir reposait
avant tout sur des correspondances lexicales récurrentes (notamment dans
certains paradigmes nominaux et verbaux) combinées à des analogies typologiques
considérées comme héritées. Sapir privilégiait la méthode comparative
classique, mais dans un contexte où la documentation était parcellaire
et où les langues avaient souvent déjà subi des transformations rapides
dues aux contacts interethniques et aux ruptures démographiques. Son phylum
réunissait donc, selon les standards actuels, un ensemble large et hétérogène,
partiellement fondé sur des ressemblances structurelles qui pourraient
relever de convergences aréales propre à la côte nord-américaine.
À partir des années
1950-1980, plusieurs linguistes, dont Mary Haas (190-1996), William Shipley
(1921-2011), et quelques chercheurs de l'école de Californie, ont adopté
une position plus prudente. Ils reconnaissaient l'existence d'un noyau
pénutien probable, constitué des familles de Californie du Nord : utien,
maiduan et wintuan. Ces familles montrent des correspondances phonologiques
relativement régulières, notamment dans les systèmes vocaliques et certaines
séries consonantiques, ainsi qu'un ensemble d'innovations morphologiques
partagées, dont la structuration des pronoms indépendants et l'architecture
des suffixes verbaux. Dans ce cadre restreint, le pénutien devient un
ensemble plus crédible au sens strict de la méthode comparative. En revanche,
l'intégration des groupes oregoniens (takelma, kalapuyan, cayuse, molale)
reste discutée, faute de données suffisantes ou de correspondances systématiques
robustes. Le sahaptien, quant à lui, a été partiellement reconsidéré
: il présente des traits typologiques convergents mais peu de correspondances
phonologiques qui ne puissent s'expliquer par contact.
Les approches contemporaines,
représentées notamment par des travaux de Victor Golla (1939-2021), Scott
DeLancey (né en 1949) et quelques autres spécialistes, visent à préciser
les chaînes d'innovations internes susceptibles de démontrer l'existence
d'une proto-langue pénutienne. L'un des axes essentiels consiste à distinguer
les innovations héritées de la convergence aréale. L'aire californienne
est connue pour ses fortes interactions multilingues, ce qui génère des
convergences typologiques récurrentes : système verbal à orientation
directionnelle, suffixation extensive, stratégies de valence comparables.
Les chercheurs cherchent donc à identifier des innovations véritablement
non empruntables, en particulier dans les séries pronominales, la morphophonologie
interne et certaines irrégularités lexicales. DeLancey, par exemple,
a proposé que des parallèles morphosyntaxiques entre les langues sahaptiennes
et certains groupes californiens pourraient refléter un lien génétique
plus ancien que ne le laisse supposer la documentation actuelle, mais cette
hypothèse demeure controversée.
L'état actuel du
débat privilégie ainsi un scénario à deux niveaux. Le premier niveau,
relativement bien étayé, repose sur un pénutien restreint comprenant
les familles utienne, maiduan et wintuan. Ces familles montrent des correspondances
suffisamment régulières et des archétypes morphologiques alignés pour
que l'hypothèse d'une proto-langue commune soit raisonnable. Le second
niveau, celui d'un macropénutien intégrant les familles de l'Oregon,
les langues sahaptiennes et d'autres groupes associés par Sapir, reste
hypothétique. Il repose principalement sur des indices typologiques, des
parallèles lexicaux isolés ou des alignements insuffisamment systématiques.
Enfin, un courant minoritaire adopte une position encore plus restrictive,
considérant que seules les familles miwok-costanoanes et maiduanes présentent
un degré d'unité convaincant pour un regroupement génétique sûr.
En définitive, l'hypothèse
pénutienne reste un champ en évolution, tributaire de nouvelles analyses
de corpus révisés, souvent élaborés dans le cadre de programmes de
revitalisation. La robustesse du noyau californien constitue le point d'appui
principal, tandis que l'extension vers l'Oregon et les Plateaux demeure
une question ouverte, certes plausible dans certains cas, mais encore insuffisamment
démontrée au regard des standards actuels de la linguistique historique. |
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