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| L'Art
déco est un mouvement artistique et décoratif apparu au début du
XXe siècle, qui connaît son apogée dans
les années 1920 et 1930. Son nom provient de l'Exposition internationale
des arts décoratifs et industriels modernes, organisée à Paris,
qui a largement contribué à faire connaître ce style à l'échelle internationale.
L'Art déco se caractérise par des formes géométriques, des lignes droites ou en zigzag, des motifs stylisés et une recherche d'élégance. Contrairement aux courbes végétales de l'Art nouveau, il privilégie la symétrie, les volumes simples et une esthétique raffinée. Les créateurs utilisent des matériaux luxueux tels que le marbre, l'ébène, le laque, le chrome, le verre, l'ivoire ou encore les bois précieux. Ce mouvement touche de nombreux domaines : l'architecture, le mobilier, les arts décoratifs, la mode, les bijoux, les affiches et les objets du quotidien. Les bâtiments Art déco présentent souvent des façades ornées de motifs géométriques, de reliefs décoratifs et de formes élancées, tandis que les meubles associent fonctionnalité et sophistication. Parmi les réalisations les plus célèbres figurent le Chrysler Building, considéré comme l'un des chefs-d'oeuvre de l'architecture Art déco, ainsi que le Palais de la Porte Dorée, remarquable pour son décor sculpté. En France, ce style a profondément marqué l'architecture, les arts décoratifs et le design de l'entre-deux-guerres. L'Art déco reflète l'optimisme et la modernité de son époque. Inspiré à la fois par les progrès industriels, les découvertes archéologiques, comme celles de la tombe de Toutânkhamon, et par les influences artistiques venues du cubisme ou des arts africains et asiatiques, il associe innovation, luxe et savoir-faire. Aujourd'hui encore, son esthétique continue d'influencer l'architecture, le design, la décoration intérieure et la mode. Jalons historiques.
La société émerge du premier conflit mondial profondément mutilée et transformée. Les anciennes certitudes ont volé en éclats. Les femmes, ayant occupé les usines et les postes de responsabilité, aspirent à une émancipation qui se traduit dans leurs vêtements, leurs coupes de cheveux à la garçonne et leur rapport au corps, libéré et sportif. Le rythme du monde s'accélère, porté par le jazz qui traverse l'Atlantique, le vrombissement des automobiles et le bourdonnement naissant des avions dans le ciel. C'est le règne de la vitesse, de la modernité triomphante, des paquebots transatlantiques qui fendent l'océan comme des cathédrales flottantes. L'Art déco est l'expression directe de cette ivresse mécanique et de cette quête d'un ordre nouveau, luxueux et géométrique. Il rompt définitivement avec la courbe en adoptant la ligne droite, l'angle aigu, le cube, la sphère et, surtout, la ligne brisée du zigzag qui semble symboliser l'électricité, l'énergie, la rupture. Le point de cristallisation qui va donner son nom au mouvement, bien après son apogée, se situe en 1925 à Paris avec l'Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. Cet événement colossal est le manifeste visuel d'une époque qui ne veut plus seulement décorer, mais construire un environnement total. En se promenant dans l'exposition, le visiteur ne voit pas seulement des meubles, mais un monde. Les pavillons, comme celui du Printemps ou des Galeries Lafayette s'imposent comme de véritables ambassades du luxe français. Le Pavillon de l'Élégance, sous la houlette de la couturière Jeanne Lanvin, expose des robes dans un écrin architectural où chaque détail, du parquet aux poignées de porte, obéit à la même grammaire stylistique. L'ébéniste Jacques-Émile Ruhlmann y présente son oeuvre ultime, l'Hôtel du Collectionneur, un meublé idéal où la richesse des matériaux (macassar, laque, ivoire, galuchat) dialogue avec une architecture intérieure de la plus parfaite pureté géométrique. Ruhlmann incarne la branche la plus aristocratique du mouvement. Il ne fait pas de meubles, il crée des objets de contemplation d'une perfection maniaque, destinés à une élite financière et intellectuelle. Ses commodes aux pieds fuselés et ses bureaux aux lignes de tulipe sont des sculptures fonctionnelles qui réinventent le classicisme français de la fin du XVIIIe siècle à la lumière de la modernité. À l'opposé de ce luxe inouï, il existe aussi un courant plus moderne, plus soucieux de diffusion et de fonctionnalité, mené par des architectes comme Robert Mallet-Stevens, des ensembliers comme Pierre Chareau ou des créateurs comme Charlotte Perriand qui commence à collaborer avec Le Corbusier. Ils préfèrent le métal tubulaire à l'ivoire et au bois précieux, le béton et le verre aux placages rares. Ils dessinent des intérieurs baignés de lumière, où la cloison s'efface et où le mobilier est pensé comme un outil, un "équipement de l'habitation" sobre et efficace, tout en conservant un sens aigu de la proportion. Cette tension entre la tradition du luxe à la française et l'épure moderniste est constitutive de la richesse du mouvement. Les deux branches, pourtant, partagent une même fascination pour l'ornement géométrique, pour la stylisation poussée à son paroxysme. Le motif floral ne disparaît pas, il se rigidifie en bouquet de pierres dures, en corbeille de fruits stylisée, en une rose abstraite et lapidaire. Cette passion pour la ligne droite et le volume pur est irriguée par des sources multiples, un brassage visuel inédit où l'archéologie rencontre le futurisme. La découverte du tombeau de Toutânkhamon en 1922 agit comme une déflagration esthétique. L'égyptomanie s'empare des arts décoratifs, non pas comme une citation littérale, mais comme un esprit de solennité massive, de frontalité hiératique et de contrastes de couleurs vives, mariant l'or, le noir et le lapis-lazuli. Le corps humain se coule dans des poses de bas-reliefs, les épaules de front, la tête de profil. Dans le même temps, le regard se tourne vers l'Amérique précolombienne, ses pyramides à degrés aztèques et mayas qui inspirent les gratte-ciel en retraits successifs et les motifs en escalier. Les Ballets russes de Serge de Diaghilev, qui avaient secoué Paris avant la guerre, continuent d'infuser leur palette audacieuse, ces oranges brûlés, ces verts acides et ces pourpres juxtaposés que l'on retrouve dans les textiles de Sonia Delaunay et les broderies des robes du soir. L'art des avant-gardes pures, bien que souvent décrié par les décorateurs purs, s'infiltre souterrainement. Le cubisme analytique de Picasso et Braque est digéré par la société bourgeoise en un jeu décoratif de facettes et de prismes. La vitesse des futuristes italiens se traduit dans les rayons de soleil stylisés, les fontaines lumineuses et les silhouettes d'animaux en pleine course, lévrier ou gazelle, réduits à leur quintessence aérodynamique. Le monde est réinterprété à travers un filtre de cristal qui fragmente la réalité en surfaces nettes et tranchantes. Le matériau roi de cette épopée esthétique est la laque, cette sève brillante, noire et profonde venue d'Orient, que des artistes comme Jean Dunand poussent à un degré de perfection inégalé en l'incrustant de coquilles d'oeuf brisées, créant un contraste entre le fond abyssal et la blancheur crissante de la matière organique. Dunand est un alchimiste du métal et de la sève. Il maîtrise le dinanderie, martelant le cuivre, l'étain et l'argent pour créer de grands vases pansus aux motifs géométriques serrés, des paravents monumentaux où des poissons stylisés semblent nager dans un océan de laque noire. Le métal est partout, il n'est plus caché mais exhibé : le fer forgé se fait rampe d'escalier en volutes cubistes sous les mains d'Edgar Brandt ou Raymond Subes, il devient porte monumentale, pare-étincelles de cheminée, lampadaire sculptural. Brandt, notamment, combine une puissance de forgeron quasi médiévale à une délicatesse de joaillier, en mêlant le bronze doré et patiné au fer battu, créant des compositions où les gerbes de fleurs géométriques explosent en corolles de métal. Le verre, matériau de la transparence et de la lumière, connaît une révolution sous l'impulsion de René Lalique. Alors que l'Art nouveau l'utilisait pour des bijoux oniriques et des vases aux reliefs subtils, Lalique le plie désormais à l'architecture et à l'objet de luxe en série. Il invente des parfums où le flacon est plus précieux que le contenu, des radiateurs de voiture en forme de têtes d'aigle ou de victoire ailée, des vasques lumineuses gravées de bacchanales modernes pour les salles à manger des paquebots. Il crée des fontaines de verre lumineux où l'eau ruisselle sur des plaques de verre moulé-pressé, transformant la lumière électrique en une cascade de diamants. Son génie est d'avoir compris que la beauté pouvait naître de la presse industrielle, à condition de la guider par un dessin parfait. C'est cette ambition de l'art total qui fait de l'Art déco bien plus qu'un style de décoration : c'est une enveloppe sensorielle complète. Dans un intérieur déco, le son du jazz qui sort du gramophone en bois laqué, l'odeur du tabac blond qui s'échappe d'un coffret en galuchat, la sensation du velours frappé sous les doigts et la vision d'une lumière tamisée filtrant par une plaque de verre gravé de Lalique forment une expérience synesthésique totale. La figure humaine
n'est pas en reste dans cette célébration de la modernité. La sculpture
et la statuaire de salon, incarnées par des artistes comme Demétre Chiparus
ou Ferdinand Preiss, figent pour l'éternité la femme des Années
folles. Ces statuettes chryséléphantines, combinant le bronze patiné
et l'ivoire sculpté, sont le portrait-robot d'une époque. La femme Art
déco est longiligne, athlétique, les hanches étroites, le buste menu,
les jambes interminables. Elle est la danseuse aux voiles métalliques,
figure hiératique directement issue de l'esthétique de Loïe Fuller ou
de la Nijinska, mais aussi la sportive en maillot moulant, la joueuse de
golf ou la conductrice d'automobile. Son visage est un masque parfait,
aux yeux fermés en amande, à la coiffure en casque laqué, à la bouche
dessinée en arc de Cupidon. Cette froideur
apparente n'est pas un manque d'âme, mais une stylisation de l'élégance
moderne, une armure de sophistication. L'homme, plus rare, est l'athlète
grec revisité par la machine, l'aviateur, le dieu du stade, au corps lisse
et musclé, prêt à l'action, symbolisé par les bronzes d'un Joe Descomps.
À mesure que l'on s'avance dans les années 1930, un frémissement parcourt cette rectitude. La crise de 1929 frappe le monde et ébranle la foi aveugle dans le progrès et le luxe ostentatoire. L'Art déco ne meurt pas du jour au lendemain, il mue. La ligne se détend imperceptiblement, l'angle droit s'arrondit, le zigzag électrique cède la place à une courbe plus ample, plus sensuelle, plus organique. C'est la naissance du style dit paquebot ou streamline, qui est à la fois une réponse à l'aérodynamisme naissant et une quête de confort, de douceur. Le chrome remplace l'argent massif, la bakélite et les nouveaux plastiques colorés imitent l'écaille et l'ambre à moindre coût, démocratisant le rêve géométrique. Les façades des immeubles s'arrondissent aux angles pour épouser le vent, les rambardes des paquebots comme le célèbre Normandie sont des horizontales filantes, les meubles de Jules Leleu ou de Paul Follot gagnent en rondeur et en préciosité sobre. Les escaliers ne sont plus seulement des empilements de cubes, mais des hélices fluides en béton. Cette ondulation progressive annonce la fin du règne de la géométrie dure, mais reste profondément ancrée dans la recherche de la forme parfaite qui habite l'Art déco depuis sa naissance. Le contrecoup de la Seconde Guerre mondiale portera un coup fatal à cet univers ornemental. L'après-guerre verra le triomphe du fonctionnalisme pur et dur, du Style international, du béton brut et du rejet de tout ce qui peut sembler superflu. L'Art déco, avec ses incrustations de nacre et ses bois exotiques, devient soudainement le symbole d'un monde révolu, futile, presque coupable. Il faut attendre la fin des années 1960 pour qu'un regard neuf, notamment via des collectionneurs et des expositions muséales, redécouvre cette esthétique flamboyante, qui a été comme une tentative magistrale de réconcilier l'artisanat et la machine, la tradition et l'innovation, le luxe et la modernité. L'héritage de l'Art déco réside dans cette conviction que la beauté peut surgir d'une ligne pure, qu'un bâtiment peut être une sculpture habitée et qu'un objet usuel, qu'il s'agisse d'un briquet ou d'une porte de palais, mérite d'être porté au rang d'oeuvre d'art. De New York à Bombay (Mumbai), en passant par Shanghai, il reste comme un moment suspendu de l'histoire des formes, une onde de choc esthétique qui, l'espace de deux décennies, a rhabillé le monde moderne de luxe, de géométrie et de lumière. |
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