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Le
jazz
est un genre musical né en Louisiane au
tournant du XXe siècle. Il est issu de
la rencontre entre les traditions musicales afro-américaines (spirituals,
blues, work songs, ragtime) et les musiques européennes présentes
dans le sud des États-Unis, notamment les fanfares militaires et la musique
classique. Cette hybridation culturelle, née dans un contexte social marqué
par l'esclavage puis la ségrégation, explique
la richesse et la complexité de son langage musical dès l'origine.
L'improvisation constitue
sans doute la caractéristique la plus définitoire du jazz. Contrairement
à la musique classique occidentale où l'interprète
exécute une partition écrite, le musicien de jazz compose en temps réel,
souvent à partir d'une grille harmonique et d'un thème préétabli. Cette
improvisation peut être individuelle, sous forme de solos successifs où
chaque musicien s'exprime à tour de rôle, ou collective, comme dans le
jazz de La Nouvelle-Orléans où plusieurs instruments
improvisent simultanément.
Sur le plan rythmique,
le jazz se caractérise avant tout par le swing, une manière particulière
de jouer les notes qui crée une pulsation
souple et dansante, habituellement obtenue en décalant légèrement le
placement des notes par rapport à la pulsation régulière. La syncope,
hérité du ragtime, et la polyrythmie, héritée des traditions africaines,
sont également des éléments fondamentaux qui donnent au jazz cette sensation
de tension et de relâchement caractéristique.
Harmoniquement, le
jazz s'appuie largement sur le blues, avec ses fameuses blue notes
qui altèrent légèrement certains degrés de la gamme
pour créer des tensions expressives. Au fil de son évolution, le jazz
a développé un langage harmonique de plus en plus sophistiqué, intégrant
des accords enrichis (septièmes, neuvièmes, onzièmes, treizièmes),
des substitutions harmoniques complexes et, dans certains courants comme
le be-bop ou le jazz modal, des structures qui s'éloignent considérablement
de la tonalité classique.
L'instrumentation
typique comprend une section rythmique, généralement composée de la
contrebasse
ou basse électrique, de la batterie,
du piano et parfois de la guitare,
qui assure la pulsation et l'accompagnement harmonique, ainsi qu'une ou
plusieurs sections mélodiques regroupant des instruments comme la trompette,
le saxophone, la clarinette
ou le trombone. La voix
occupe également une place importante, avec des techniques spécifiques.
Le jazz se distingue
enfin par sa capacité constante à évoluer et à se réinventer, donnant
naissance à de nombreux sous-genres au fil du temps : le jazz traditionnel
et le swing dans les premières décennies, le be-bop porté par une virtuosité
technique et une complexité harmonique accrues dans les années 1940,
le cool jazz et le hard bop dans les années 1950, le jazz modal et le
free jazz dans les années 1960, puis le jazz fusion mêlant électricité
et influences rock ou funk à partir des années 1970. Cette perpétuelle
réinvention témoigne d'un genre profondément vivant, où l'interaction
entre musiciens, l'expression individuelle et le dialogue collectif restent
au coeur de la pratique musicale.
Le vocabulaire
du jazz.
Le jazz possède
un vocabulaire extrêmement riche, issu à la fois de la théorie musicale,
de la pratique instrumentale, de l'histoire afro-américaine et de l'évolution
des différents styles qui le composent. La maîtrise de ce lexique est
indispensable pour comprendre les analyses musicales, les partitions, les
méthodes pédagogiques, les échanges entre musiciens et les commentaires
critiques. Une grande partie de cette terminologie est empruntée à l'anglais
américain, langue dans laquelle le jazz s'est développé, même si certains
termes possèdent aujourd'hui des équivalents français.
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Le
swing constitue probablement le terme le plus emblématique du jazz.
Il désigne simultanément un style historique des années 1930-1940, une
manière particulière d'interpréter les croches de façon inégale, un
sentiment rythmique difficile à définir précisément et une qualité
de jeu donnant l'impression d'un mouvement naturel et irrésistible. Swinguer
signifie produire cette sensation de pulsation vivante qui distingue le
jazz d'une simple exécution mécanique.
• Le groove
désigne la qualité de l'assise rythmique d'un morceau. Un excellent groove
résulte d'une interaction subtile entre la batterie, la contrebasse, le
piano, la guitare et les autres instruments. Il ne dépend pas seulement
de la précision métronomique mais surtout de la manière dont les musiciens
placent leurs notes autour de la pulsation.
• La pulsation
(pulse) correspond au battement régulier servant de référence
temporelle. Elle constitue l'ossature sur laquelle viennent se greffer
les rythmes complexes, les syncopes et les décalages propres au jazz.
• Le beat
représente le temps individuel à l'intérieur d'une mesure. On parle
de backbeat lorsque certains temps faibles sont accentués, notamment
dans les styles influencés par le rhythm and blues.
• La syncope
consiste à déplacer les accents habituels de la mesure afin de créer
une tension rythmique. Elle est omniprésente dans le jazz depuis ses origines.
• L'off-beat
désigne les contretemps, c'est-à -dire les subdivisions situées entre
les temps principaux. Leur accentuation contribue fortement au caractère
dansant du jazz.
• La walking
bass est une ligne de contrebasse jouée généralement en noires régulières,
progressant de manière fluide d'un accord au suivant. Elle constitue l'un
des fondements rythmiques du jazz traditionnel, du bebop et du swing.
• Le comping
(contraction de accompanying) désigne l'accompagnement harmonique
improvisé réalisé par le pianiste ou le guitariste. Le musicien ne se
contente pas de jouer les accords écrits : il choisit le rythme, les renversements
et les enrichissements en fonction du discours du soliste.
• Le voicing
correspond à la disposition des notes d'un accord. Deux pianistes peuvent
jouer exactement le même accord mais avec des voicings totalement différents
selon la répartition des notes entre les deux mains ou les différentes
positions choisies.
• La root
(racine) est la fondamentale d'un accord. Le rootless voicing est
un voicing volontairement privé de fondamentale, très utilisé
lorsque la contrebasse joue déjà cette note.
• Le guide tone
désigne généralement la tierce et la septième d'un accord, notes essentielles
qui définissent sa fonction harmonique et permettent d'entendre clairement
les progressions.
• Le chorus
représente un passage complet sur la grille harmonique d'un morceau. Lorsqu'un
musicien improvise « deux chorus », il effectue deux parcours successifs
sur toute la structure harmonique.
• La grille
(changes en anglais) correspond à la succession des accords constituant
l'architecture harmonique d'un standard. Jouer les changes signifie
improviser en suivant cette progression.
• Standard
est un terme qui désigne une composition devenue suffisamment célèbre
pour faire partie du répertoire commun des musiciens de jazz. Les standards
proviennent aussi bien de comédies musicales américaines que de compositions
originales de grands jazzmen.
• Le bridge
constitue la partie contrastante d'une forme musicale, notamment dans la
structure AABA très fréquente chez les standards.
• Le turnaround
désigne une courte progression harmonique ramenant vers le début de la
grille ou préparant une nouvelle section.
• Le vamp
correspond à une répétition d'une courte cellule harmonique ou rythmique
servant d'introduction, de transition ou de support à un solo.
• Le riff
est une phrase mélodique courte, répétitive et facilement mémorisable.
Les riffs jouent un rôle majeur dans le swing, le blues, le rhythm and
blues et de nombreux styles dérivés.
• Le lick
désigne une formule mélodique caractéristique qu'un improvisateur peut
réutiliser dans différents contextes harmoniques.
• Le motif
est une cellule musicale développée tout au long d'une improvisation.
Les grands improvisateurs construisent souvent leurs solos à partir de
quelques motifs plutôt qu'en accumulant des phrases sans lien.
• L'improvisation
constitue le coeur du jazz. Elle consiste à créer instantanément un
discours musical cohérent à partir de la grille harmonique, du rythme
et des interactions avec les autres musiciens.
• Le solo
correspond au passage pendant lequel un musicien improvise ou interprète
seul la ligne principale.
• Trading fours
(ou trade fours) est un terme qui désigne un échange de quatre
mesures entre plusieurs improvisateurs, souvent entre le batteur et un
autre soliste. On rencontre également les trading eights (huit
mesures) ou les trading twos (deux mesures). |
•
Le
call and response est un principe hérité des traditions musicales
africaines dans lequel une phrase musicale (« appel ») reçoit immédiatement
une réponse complémentaire.
• Le scat
est une technique vocale consistant à improviser avec des syllabes dépourvues
de signification lexicale afin d'imiter la liberté des instruments.
• La blue note
désigne une note volontairement abaissée ou infléchie, notamment la
tierce, la quinte ou la septième, produisant la couleur expressive caractéristique
du blues.
• Le blues
désigne à la fois un genre musical, une forme harmonique spécifique,
une esthétique expressive et une source fondamentale du langage jazzistique.
• Le shuffle
est un rythme ternaire fortement associé au blues et au boogie-woogie.
• La substitution
tritonique consiste à remplacer un accord dominant par un autre situé
à un intervalle de triton, produisant une progression chromatique particulièrement
appréciée dans le jazz moderne.
• Les extensions
correspondent aux neuvièmes, onzièmes et treizièmes ajoutées aux accords
traditionnels.
• Les altérations
modifient certaines extensions (neuvième augmentée, neuvième diminuée,
quinte augmentée, quinte diminuée) afin d'accroître la tension harmonique.
• Le mode
désigne une organisation particulière des intervalles servant de matériau
d'improvisation. Le jazz modal privilégie souvent les modes plutôt que
les successions rapides d'accords.
• Le chromatisme
consiste à utiliser des notes étrangères à la tonalité afin de relier
deux notes diatoniques ou d'enrichir le discours mélodique.
• Les approach
notes sont des notes d'approche conduisant vers une note cible par
mouvement chromatique ou diatonique.
• La target
note est précisément cette note cible vers laquelle converge la ligne
improvisée.
• L'enclosure
consiste à entourer une note cible par des notes voisines avant de l'atteindre.
• Le voice leading
désigne la conduite des voix, c'est-à -dire la manière dont chaque note
d'un accord évolue vers l'accord suivant avec le plus de fluidité possible.
• Le time
désigne la qualité du placement rythmique d'un musicien. Avoir un excellent
time signifie maîtriser parfaitement la pulsation tout en restant souple.
• Le laid back
décrit un jeu légèrement en arrière de la pulsation, créant une sensation
de détente.
• Le on top
of the beat décrit au contraire un placement légèrement en avance,
donnant davantage d'énergie.
• Le feel
correspond à la sensation générale produite par l'interprétation, combinaison
subtile du tempo, du swing, de la dynamique, du phrasé et de l'articulation.
• Le phrasing
(phrasé) désigne la manière d'organiser les idées musicales, de respirer,
d'accentuer certaines notes et de construire un discours expressif.
• L'articulation
regroupe les différentes façons d'attaquer ou de relier les notes : legato,
staccato, accentuation, ghost notes, attaques douces ou percussives.
• Les ghost
notes sont des notes très faiblement jouées, davantage suggérées
qu'entendues, participant au relief rythmique.
• Le break
est une interruption momentanée de l'accompagnement permettant à un soliste
d'intervenir seul pendant quelques temps ou quelques mesures.
• La cadenza
est un passage libre, souvent très virtuose, sans pulsation régulière.
• Le pickup
(ou anacrouse) correspond aux notes précédant le premier temps de la
mesure initiale.
• Le tag
est une courte formule répétée à la fin d'un morceau afin de prolonger
la conclusion.
• Le fade out,
plus fréquent dans les enregistrements que dans les concerts, consiste
à diminuer progressivement le volume sonore jusqu'au silence.
• L'expression
jam session désigne une réunion informelle de musiciens improvisant
ensemble sans préparation approfondie. Ces rencontres jouent un rôle
majeur dans la transmission du langage du jazz depuis le début du XXe
siècle.
• Une section
rythmique (rhythm section) regroupe généralement batterie,
contrebasse, piano et parfois guitare. Elle assure le soutien harmonique
et rythmique de l'ensemble.
• La front line
désigne les instruments mélodiques principaux, comme le saxophone, la
trompette ou le trombone.
• L'interplay
est une notion qui résume l'un des idéaux du jazz : il s'agit de l'interaction
permanente entre les musiciens. Chaque interprète écoute les autres,
réagit instantanément à leurs propositions, modifie son jeu en conséquence
et contribue à une création collective. Cette capacité d'écoute mutuelle,
d'adaptation et de dialogue musical distingue profondément le jazz de
nombreuses autres traditions musicales fondées sur une exécution plus
strictement écrite. |
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Jalons historiques.
Le jazz naît dans
les années 1890, dans le sud profond des États-Unis,
principalement à La Nouvelle-Orléans.
Cette ville portuaire, carrefour de cultures française, espagnole, africaine
et caribéenne, constitue un creuset particulier. Les esclaves africains,
puis leurs descendants affranchis, y perpétuent des traditions musicales
où le rythme occupe une place centrale, notamment à travers les polyrythmies
et les chants responsoriaux. Le blues rural,
avec ses notes plaintives et sa structure en douze mesures, imprègne également
ce terreau. Les fanfares militaires européennes fournissent les instruments
à vent, tandis que le ragtime, musique de piano syncopée popularisée
par Scott Joplin, apporte la complexité rythmique. Dans le quartier chaud
de Storyville, les bordels et les bars engagent des musiciens pour divertir
une clientèle diverse, et c'est là que ces influences fusionnent.
Un personnage central
émerge de cette ébullition : le trompettiste et chanteur Buddy Bolden.
Sa légende, faute d'enregistrements, se construit sur la mémoire de ceux
qui l'ont entendu. Ses contemporains le présentent comme le premier grand
improvisateur de La Nouvelle-Orléans. Son cornet possède une puissance
exceptionnelle, son style privilégie la spontanéité et l'expressivité.
On considère souvent son orchestre, actif
autour de 1905, comme le premier groupe de jazz.. Sa carrière s'interrompt
brutalement en raison de troubles psychiatriques, mais son influence demeure
immense auprès des premiers musiciens de la ville. La musique collective
qui se développe alors repose sur l'improvisation polyphonique : la trompette
expose la
mélodie, la clarinette brode des
arabesques au-dessus, et le trombone ponctue le tout par de larges glissandos,
le tout porté par une section rythmique composée de banjo,
tuba
ou contrebasse, et batterie.
Quelques années
plus tard, Jelly Roll Morton affirme avec assurance être l'inventeur du
jazz. Si cette affirmation relève largement de l'invention personnelle,
il joue néanmoins un rôle fondamental. Pianiste virtuose, compositeur
prolifique et remarquable arrangeur, il introduit une organisation plus
élaborée dans une musique encore largement fondée sur l'improvisation
collective. Ses oeuvres révèlent une maîtrise de la forme, une richesse
harmonique et un sens orchestral qui annoncent les développements futurs
du jazz.
En 1917, un événement
fondateur propulse le jazz hors de sa ville natale. Le premier enregistrement
de jazz de l'histoire est réalisé à New York
par l'Original Dixieland Jass Band, un orchestre de musiciens blancs. Le
disque connaît un succès foudroyant et déclenche une véritable frénésie
pour cette nouvelle musique syncopée. La même année, le gouvernement
américain ferme le quartier de Storyville, poussant de nombreux musiciens
noirs à remonter le Mississippi vers
les grandes villes industrielles du Nord, Chicago
en tête.
À Chicago, le style
de La Nouvelle-Orléans évolue : les solistes prennent plus d'importance,
le saxophone fait son apparition et la section rythmique se modernise avec
l'introduction du piano et de la guitare, remplaçant souvent le banjo.
Joe "King" Oliver devient l'un des plus grands cornettistes de son époque.
Son orchestre des Creole Jazz Band constitue une référence majeure du
jazz de Chicago. Il développe un usage sophistiqué des sourdines, multiplie
les effets sonores et forme de nombreux jeunes musiciens.
Les années 1920,
baptisées "l'Ère du Jazz", consacrent cette musique comme phénomène
de société. Louis Armstrong, élève de King Oliver, avec ses enregistrements
des Hot Five et Hot Seven entre 1925 et 1928, devient rapidement
la première véritable superstar internationale du jazz. Trompettiste
d'un éclat incomparable, chanteur au timbre immédiatement reconnaissable
et improvisateur exceptionnel, il révolutionne l'art du solo. Alors que
le jazz des origines repose essentiellement sur l'improvisation collective,
Armstrong place désormais le soliste au centre de l'attention. Son sens
du swing, son phrasé rythmique, son imagination mélodique et sa maîtrise
technique deviennent des modèles universels. Son chant contribue également
à populariser le scat, ce chant fait d'onomatopées rythmiques. Son immense
carrière fait connaître le jazz sur tous les continents et contribue
à lui donner une légitimité artistique internationale. Les orchestres
de danse se multiplient, et la musique s'éloigne du style contrapuntique
de La Nouvelle-Orléans pour se structurer en big bands, avec des
pupitres de saxophones, de trompettes et de trombones qui dialoguent.
La Grande
dépression de 1929 n'éteint pas cette créativité; au contraire,
elle la déplace. À Kansas City, une
scène bouillonnante se développe autour de centaines de clubs où les
musiciens jouent toute la nuit. Le style se durcit, le
riff (une
courte phrase mélodique répétée) devient le moteur rythmique de l'orchestre.
Le Count Basie Orchestra incarne cette énergie portée par un swing irrésistible
et une économie de moyens. Le style de Count Basie repose sur une
apparente simplicité qui masque une grande efficacité. Son orchestre
développe un swing fluide grâce à une section rythmique exceptionnellement
précise. Basie privilégie les arrangements souples, les riffs répétitifs
et une dynamique collective qui fait de son ensemble l'une des formations
les plus influentes de l'ère du swing. Parmi les pianistes, Art Tatum
impressionne ses contemporains par une virtuosité presque inégalée.
Sa technique phénoménale, son indépendance des mains, ses harmonies
extrêmement sophistiquées et sa rapidité d'exécution repoussent les
limites de l'instrument. Malgré une déficience visuelle importante, il
devient une référence absolue pour plusieurs générations de pianistes,
bien au-delà du jazz.
Le saxophone connaît
son premier grand ambassadeur avec Coleman Hawkins. Son jeu puissant, riche
en harmonies complexes, transforme profondément le rôle du saxophone
ténor. Il démontre que cet instrument peut devenir un véritable véhicule
d'improvisation virtuose. Son enregistrement de Body and Soul constitue
l'un des sommets de l'improvisation jazz, tant l'interprétation s'éloigne
de la simple mélodie pour explorer les possibilités harmoniques de l'oeuvre.
Lester Young propose un contraste saisissant avec Hawkins. Son jeu privilégie
la légèreté, la fluidité et une sonorité aérienne. Son phrasé détendu
influence profondément les futurs musiciens du cool jazz. Son esthétique
annonce une nouvelle manière de concevoir l'improvisation, davantage tournée
vers la subtilité que vers la démonstration de puissance.
Au même moment,
à New York, la scène des big bands atteint son apogée avec les
orchestres de Duke Ellington, Fletcher Henderson et plus tard Glenn Miller.
Le swing devient la musique populaire dominante des années 1930 et du
début des années 1940. Duke Ellington fait entrer le jazz dans une nouvelle
dimension esthétique. Pianiste, compositeur, chef d'orchestre et orchestrateur
d'un raffinement exceptionnel, il dirige son orchestre pendant plus d'un
demi-siècle. Il considère chaque musicien comme une personnalité unique
et compose des oeuvres adaptées aux caractéristiques individuelles de
ses interprètes, exploitant les sonorités si particulières du trompettiste
Cootie Williams au jeu saturé de sourdine, ou du saxophoniste alto Johnny
Hodges, au timbre onctueux et sensuel. Son catalogue comprend plusieurs
milliers de compositions, parmi lesquelles figurent Mood Indigo, Sophisticated
Lady, In a Sentimental Mood et Take the "A" Train, cette dernière
étant composée par Billy Strayhorn, son plus proche collaborateur. Ellington
démontre que le jazz peut atteindre le niveau des plus grandes musiques
savantes sans perdre son identité populaire. La piste de danse du Cotton
Club de Harlem voit défiler tout le gotha, dans une Amérique pourtant
encore profondément ségrégationniste.
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Le Cotton
club, miroir des démons de l'Amérique
Dans les années
1920, alors que la Prohibition bat son plein aux États-Unis, Harlem s'impose
comme l'épicentre de la culture afro-américaine. C'est dans ce contexte
qu'Owney Madden, un puissant bootlegger new-yorkais, ouvre le Cotton
Club en 1923, Ã l'angle de la 142e rue
et de Lenox Avenue. L'établissement se transforme rapidement en l'endroit
le plus couru et le plus exclusif de New York. Le décor imite une plantation
du Sud avec des palmiers et des motifs tropicaux, créant une ambiance
que les propriétaires qualifient d'exotique pour plaire à leur clientèle.
Cependant, le Cotton
Club incarne une profonde contradiction sociale. Si la scène regorge des
plus grands talents noirs de l'époque, la salle, elle, reste strictement
réservée à un public blanc et fortuné. Les artistes afro-américains
entrent par la porte de service, répètent dans des logis exigus et n'ont
pas le droit de se mêler aux clients ou de consommer au bar. Cette politique
de ségrégation n'empêche pas l'élite blanche, y compris des célébrités
d'Hollywood, des politiciens et des figures de la pègre, de se presser
chaque soir pour s'encanailler et découvrir les dernières merveilles
du jazz.
Sur la scène du
Cotton Club, l'histoire de la musique américaine s'écrit en temps réel.
En 1927, Duke Ellington et son orchestre deviennent l'attraction principale
du club. C'est là qu'Ellington développe son fameux "jungle sound", caractérisé
par les growls des cuivres et les rythmes envoûtants qui définissent
l'identité sonore de l'établissement. Des paroliers comme Harold Arlen
écrivent des tubes spécialement pour les revues grandioses du club. Quelques
années plus tard, le flamboyant Cab Calloway prend la relève avec son
énergie explosive et son scat révolutionnaire, faisant vibrer
la salle au rythme de Minnie the Moocher. D'autres légendes, telles
que Lena Horne, Bill "Bojangles" Robinson et Ethel Waters, y font leurs
débuts ou y consolident leur gloire devant un parterre de stars.
Malgré ce succès
fulgurant, les tensions racistes couvent dans les rues de Harlem. La Grande
Dépression frappe durement le quartier et les violentes émeutes de 1935
rendent l'atmosphère trop dangereuse pour la clientèle nantie qui traverse
la ville pour venir s'y divertir. Les propriétaires décident alors de
fermer les portes du Cotton Club sur la 142e
rue. L'année suivante, l'établissement rouvre dans le quartier des théâtres
de Midtown, sur Broadway, abandonnant un peu de son âme originelle pour
s'adapter à un public new-yorkais plus large et moins aventureux.
L'âge d'or touche
bientôt à sa fin et le mythique Cotton Club de Harlem ferme définitivement
ses portes en 1940, laissant derrière lui l'héritage complexe d'un lieu
qui propulse les géants du jazz sous les projecteurs internationaux, tout
en les maintenant prisonniers des ombres d'une Amérique profondément
ségréguée. |
La Seconde
Guerre mondiale précipite la fin de l'ère des grands orchestres.
Les restrictions sur le caoutchouc et l'essence rendent les tournées difficiles,
et une taxe sur les dancings est instaurée. Des musiciens commencent Ã
se réunir après les concerts dans de petits clubs de la 52e
Rue à New York pour des jam sessions exploratoires. Le be-bop naît
de ces rencontres nocturnes, principalement sous l'impulsion du saxophoniste
alto Charlie Parker, du trompettiste Dizzy Gillespie et du pianiste Thelonious
Monk. Ils rejettent la fonction divertissante du swing pour créer une
musique complexe, virtuose, destinée à l'écoute. Les tempos sont extrêmement
rapides ou très lents, les mélodies anguleuses sont construites sur des
substitutions harmoniques sophistiquées.
Charlie Parker en
devient la figure centrale de ce courant. Surnommé Bird, il bouleverse
entièrement le vocabulaire du jazz. Ses improvisations associent une vitesse
vertigineuse, une extraordinaire complexité harmonique et une invention
mélodique permanente. Son langage devient rapidement la nouvelle grammaire
du jazz moderne. Charlie Parker incarne la figure de l'artiste maudit,
improvisateur de génie consumé par ses démons, qui repousse les limites
de l'harmonie jusqu'Ã sa mort en 1955. Son influence demeure immense sur
presque tous les saxophonistes qui lui succèdent.
À ses côtés, Dizzy
Gillespie révolutionne le jeu de trompette. Sa technique exceptionnelle,
son registre aigu spectaculaire et son imagination harmonique font de lui
l'autre grand architecte du bebop. Compositeur, pédagogue et ambassadeur
culturel, il contribue également à rapprocher le jazz des musiques afro-cubaines
grâce à sa collaboration avec des percussionnistes comme Chano Pozo.
Le jazz s'ouvre alors à de nouvelles influences rythmiques qui enrichissent
durablement son vocabulaire.
Thelonious Monk occupe
une place à part. Pianiste et compositeur profondément original, il développe
un univers harmonique immédiatement identifiable. Ses dissonances, ses
silences, ses accents imprévus et ses mélodies anguleuses déconcertent
d'abord le public avant d'être reconnus comme l'une des expressions les
plus singulières du jazz moderne. Ses compositions, telles que Round Midnight,
Straight, No Chaser ou Blue Monk, deviennent des standards incontournables.
Le batteur Kenny
Clarke, quant à lui, déplace le maintien du rythme de la grosse caisse
vers la cymbale ride, libérant la pulsation et ouvrant la voie aux polyrythmies
explosives de Max Roach. La musique se vit avec une intensité dramatique,
en marge de l'industrie du disque traditionnelle.
À la fin des années
1940, une réaction au be-bop se dessine. Un groupe de musiciens menés
par l'arrangeur Gil Evans et le trompettiste Miles Davis cherche à retrouver
une forme de lyrisme. Dans un appartement de la 55e
Rue, ils élaborent une musique plus posée, aux textures plus riches.
Les sessions de 1949 et 1950, publiées sous le titre Birth of the Cool,
introduisent un son orchestral feutré, intégrant le cor d'harmonie et
le tuba dans une esthétique impressionniste. Ce courant, nommé cool jazz,
trouve un écho puissant sur la côte Ouest où des musiciens comme le
saxophoniste Gerry Mulligan et le trompettiste Chet Baker cultivent une
musique aux sonorités feutrées et au lyrisme nonchalant. Le pianiste
Dave Brubeck, avec son album Time Out en 1959, expérimente des
signatures rythmiques asymétriques tout en rendant sa musique accessible
au grand public.
Le milieu des années
1950 voit émerger une nouvelle synthèse profondément enracinée dans
le blues et le gospel. Le hard bop, emmené par le batteur Art Blakey et
ses Jazz Messengers, ainsi que par le quintette du pianiste Horace Silver,
revendique une expression plus terrestre, plus soul. Le saxophoniste
Sonny Rollins développe une improvisation thématique monumentale, construisant
des solos entiers à partir de variations sur de courtes cellules mélodiques.
La trompette incandescente de Clifford Brown, Ã la technique parfaite
et au lyrisme généreux, illumine cette période avant sa mort dans un
accident de voiture à l'âge de vingt-cinq ans.
L'année 1959 marque
une fracture historique. Quatre albums majeurs redéfinissent les possibles
du jazz. Miles Davis enregistre Kind of Blue, une méditation modale
où les musiciens improvisent non plus sur des grilles d'accords complexes,
mais sur des gammes ou modes, libérant la mélodie des contraintes harmoniques
traditionnelles. Le pianiste Bill Evans y apporte une touche impressionniste
décisive. Le saxophoniste John Coltrane, qui participe à cette session,
grave la même année Giant Steps, un tour de force harmonique basé
sur des enchaînements d'accords inouïs, d'une logique implacable.
Charles Mingus, contrebassiste
et compositeur volcanique, sort
Mingus Ah Um, une musique de ferveur
et de révolte, profondément marquée par l'héritage d'Ellington et les
cris du gospel. Son oeuvre mêle blues, gospel, musique classique, free
jazz et traditions populaires. Son écriture orchestrale, volontiers complexe,
laisse pourtant une large place à l'improvisation. Artiste engagé, il
exprime dans plusieurs oeuvres sa colère contre les injustices racistes
et les discriminations qui frappent les Afro-Américains.
Enfin, Ornette Coleman,
avec The Shape of Jazz to Come, abolit purement et simplement la
grille harmonique : c'est le free jazz, une improvisation collective totale
où la mélodie, le timbre et l'énergie priment sur toute structure préétablie.
Il développe sa théorie de l'harmolodie, qui cherche à placer
mélodie, harmonie et rythme sur un plan d'égalité. Son oeuvre suscite
d'intenses controverses avant d'être reconnue comme l'une des grandes
innovations musicales du XXe siècle.
Les années 1960
sont celles de toutes les audaces. John Coltrane, après son virage modal,
dissout progressivement les cadres mélodiques et rythmiques. Son quartet
avec McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse et Elvin Jones
à la batterie, porte le jazz à un niveau d'intensité spirituelle inégalé.
Après des albums comme Giant Steps ou My Favorite Things,
son album A Love Supreme, en 1965, est une prière, une quête mystique.
Sa musique devient ensuite de plus en plus abrasive et free avec l'arrivée
de sa femme Alice Coltrane et du saxophoniste Pharoah Sanders, explorant
les confins du cri et du silence.
Pendant ce temps,
le free jazz se radicalise autour de l'AACM à Chicago, une coopérative
de musiciens noirs qui explorent l'improvisation non idiomatique. Le pianiste
Cecil Taylor construit des cathédrales sonores d'une violence percussive
extrême. Son jeu pianistique emprunte autant à la musique contemporaine
qu'au jazz. Les structures rythmiques deviennent extrêmement complexes,
les clusters remplacent souvent les accords traditionnels, et chaque concert
prend la forme d'une création spontanée. Le saxophoniste Albert Ayler,
quant à lui, plonge dans les racines primitives du son, entre fanfare
et hurlement.
La fin des années
1960 voit un autre Miles Davis opérer un virage radical, choquant les
puristes. Avec les albums In a Silent Way puis Bitches Brew,
il plonge le jazz dans l'électricité. Il branche ses claviers et sa trompette
sur des pédales d'effet, adopte la basse électrique et les rythmes binaires
du rock et du funk. Le jazz fusion est né. Ses anciens sidemen,
le pianiste Herbie Hancock, le claviériste Joe Zawinul et le saxophoniste
Wayne Shorter, fondent Weather Report et développent une fusion sophistiquée
aux textures électroniques mouvantes. Le guitariste John McLaughlin crée
le Mahavishnu Orchestra, mariant la furie du rock psychédélique à la
virtuosité du jazz et aux sonorités orientales. Le claviériste Chick
Corea, avec
Return to Forever, se tourne vers des mélodies d'inspiration
latine et développe un langage harmonique d'une grande richesse.
Parmi les grandes
voix féminines de la seconde moitié du XXe
siècle, Billie Holiday occupe une place majeure. Son timbre fragile, son
sens du phrasé et son extraordinaire capacité émotionnelle transforment
chaque chanson en récit profondément personnel. Son interprétation de
Strange
Fruit, qui dénonce les lynchages racistes dans le sud des États-Unis,
devient l'un des chants les plus puissants de l'histoire de la musique
engagée.
Ella Fitzgerald représente
une autre facette du chant jazz. Sa technique vocale exceptionnelle, sa
justesse parfaite, son étendue vocale impressionnante et son extraordinaire
maîtrise du scat font d'elle l'une des plus grandes chanteuses du siècle
siècle. Ses interprétations des grands compositeurs américains, notamment
George Gershwin, Cole Porter ou Irving Berlin, participent à la reconnaissance
du répertoire populaire américain comme patrimoine culturel majeur.
Sarah Vaughan impressionne
par la richesse de son timbre, sa maîtrise harmonique et sa virtuosité
vocale. Son chant associe puissance, souplesse et sophistication musicale.
Elle contribue à rapprocher davantage le chant jazz de l'improvisation
instrumentale.
Nina Simone dépasse
largement le cadre du jazz traditionnel. Pianiste classique de formation,
chanteuse à la personnalité unique et militante
des droits civiques, elle mêle jazz, gospel, blues, soul et musique
classique dans une oevre profondément personnelle. Des chansons comme
Mississippi
Goddam ou To Be Young, Gifted and Black font de son répertoire
un instrument de lutte politique autant qu'une expression artistique.
À l'aube des années
1980, un jeune trompettiste de La Nouvelle-Orléans, Wynton Marsalis, incarne
une contre-révolution. Il rejette la fusion et le free jazz au nom d'un
retour à la tradition acoustique du swing et du be-bop. Porté par une
institutionnalisation du jazz, symbolisée par la création du programme
Jazz at Lincoln Center, ce courant néo-traditionnaliste se fait le gardien
d'un héritage désormais patrimonial. Mais la scène demeure diverse :
le saxophoniste David Murray et le World Saxophone Quartet maintiennent
le souffle libertaire du free, tandis que des musiciens européens comme
Jan Garbarek impriment la marque des sonorités nordiques et des espaces
scandinaves sur une musique devenue planétaire. La pianiste et harpiste
Alice Coltrane poursuit sa voie mystique.
Le jazz contemporain,
depuis les années 1990, échappe à toute tentative de définition univoque.
La chanteuse Cassandra Wilson, le pianiste Brad Mehldau ou le guitariste
Bill Frisell digèrent le rock, la pop et la folk américaine en les réinventant
par le prisme de l'improvisation. Le saxophoniste Joshua Redman et le pianiste
Robert Glasper abolissent les frontières entre le jazz, le hip-hop
et le néo-soul. À Londres, une scène dynamique
autour de Shabaka Hutchings et de Sons of Kemet mêle l'énergie du punk,
les rythmes caribéens et la puissance du free jazz dans une fureur dansante
et politique. À Chicago, le batteur Makaya McCraven pratique ce qu'il
appelle le beat science, assemblant des sessions enregistrées en
studio pour créer des montages à la fois organiques et ancrés dans l'esthétique
du sample. Le pianiste Vijay Iyer et la harpiste Brandee Younger continuent
de prouver que le jazz est une matière vivante, un dialogue jamais figé
avec les sons du présent. Partout, les musiciens maintiennent allumée
une flamme plurielle, une conversation commencée dans les rues de La Nouvelle-Orléans,
poursuivie dans les caves enfumées de New York, et qui, désormais, s'invente
de Tokyo à Johannesburg, de Paris
à São Paulo.
Les formes de
jazz.
Avec son histoire
longue de plus d'un siècle, le jazz s'est diversifié en une vaste famille
de musiques issues. Chaque période a vu apparaître de nouvelles esthétiques
qui n'ont jamais remplacé totalement les précédentes mais ont coexisté
avec elles. Au fil du temps, les différentes formes prises par le jazz
vont se distinguer principalement par leur instrumentation, leur rapport
à l'improvisation, leur traitement du rythme, leur langage harmonique,
leur conception de la mélodie et leur relation aux autres traditions musicales.
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| •
Le
jazz de La Nouvelle-Orléans constitue la première forme historiquement
reconnue. Il se développe dans un environnement où se rencontrent les
traditions africaines, européennes et caribéennes. Les fanfares militaires,
les chants religieux afro-américains, le blues, le ragtime et les musiques
créoles contribuent à son émergence. L'instrumentation comprend généralement
une section mélodique composée de trompette ou cornet, clarinette et
trombone, soutenue par une section rythmique réunissant piano, banjo ou
guitare, tuba ou contrebasse et batterie. L'improvisation collective représente
l'une de ses caractéristiques majeures : plusieurs instruments improvisent
simultanément autour de la même mélodie en produisant une texture polyphonique
complexe. Le répertoire privilégie des marches, des blues et des standards
populaires interprétés avec une grande liberté expressive.
• Le style de
Chicago apparaît durant les années 1920 lorsque de nombreux musiciens
de La Nouvelle-Orléans migrent vers le nord des États-Unis. Les formations
accordent davantage d'importance aux improvisations individuelles, notamment
celles du saxophone et de la trompette. Le tempo devient plus rapide, les
arrangements plus élaborés et l'influence de la musique urbaine s'affirme.
Les premiers grands solistes acquièrent une notoriété nationale et contribuent
à faire de l'improvisation personnelle un élément central du jazz.
• Le Dixieland
constitue une évolution largement inspirée du jazz de La Nouvelle-Orléans,
mais il est principalement popularisé par des orchestres blancs. Son répertoire
met l'accent sur les mélodies traditionnelles, les improvisations collectives,
les rythmes entraînants et une atmosphère festive. Au cours du XXe
siècle, il connaît plusieurs renaissances grâce aux mouvements de préservation
du jazz traditionnel. Aujourd'hui encore, il demeure associé aux festivals
consacrés aux premières formes historiques du jazz.
• Le boogie-woogie
représente essentiellement une forme pianistique dérivée du blues, mais
on la mentionnera ici car elle entretient des liens étroits avec le jazz.
La main gauche du pianiste exécute des figures rythmiques répétitives
tandis que la main droite improvise librement. Cette énergie rythmique
influence profondément le swing puis le rhythm and blues.
• Le swing
domine les années 1930 et la première moitié des années 1940. Il repose
sur de grands orchestres (big bands), comprenant plusieurs sections
de cuivres, de saxophones et une section rythmique complète. Les arrangements
écrits prennent une importance considérable, même si des espaces restent
réservés aux improvisations solistes. Le rythme se caractérise par une
pulsation souple et dansante, produite notamment par la contrebasse jouant
en walking bass, la guitare rythmique et la batterie. Le swing devient
une véritable musique populaire, diffusée par la radio, les salles de
danse et les enregistrements commerciaux. Les orchestres développent une
orchestration sophistiquée, les contrechants et les jeux de questions-réponses
entre sections instrumentales.
• Le Kansas
City Jazz constitue une variante du swing fondée sur les riffs
répétitifs, les longues improvisations et une grande liberté accordée
aux musiciens. Les arrangements sont moins strictement écrits que dans
les grands orchestres de New York. Le blues y occupe une place essentielle,
tandis que la section rythmique développe un groove particulièrement
puissant.
• Le bebop
apparaît au milieu des années 1940 comme une réaction contre la dimension
commerciale du swing. Les petites formations remplacent les grands orchestres.
Les tempos deviennent extrêmement rapides ou, au contraire, très lents.
L'harmonie se complexifie grâce à l'utilisation intensive des accords
enrichis, des substitutions harmoniques et des modulations rapides. Les
mélodies sont anguleuses, les phrases longues et virtuoses, exigeant une
maîtrise technique exceptionnelle. Le bebop transforme profondément le
rôle du jazz, qui devient davantage une musique d'écoute qu'une musique
de danse. L'improvisation repose désormais sur une connaissance approfondie
des structures harmoniques.
• Le cool jazz
se développe à la fin des années 1940 et durant les années 1950. Il
privilégie un jeu plus retenu, des dynamiques plus nuancées et une recherche
de clarté sonore. Les tempos sont généralement modérés et les arrangements
particulièrement raffinés. Les influences de la musique classique européenne
se manifestent dans les orchestrations, les contrepoints et les timbres.
L'improvisation conserve une place essentielle mais recherche davantage
la continuité mélodique que la démonstration virtuose.
• Le West Coast
Jazz constitue une branche importante du cool jazz. Développé principalement
sur la côte ouest des États-Unis, il se distingue par des arrangements
très élaborés, un équilibre entre écriture et improvisation, ainsi
qu'une esthétique sonore particulièrement transparente. Les formations
explorent fréquemment des instrumentations originales intégrant cors,
tuba ou bois rarement employés dans le jazz traditionnel.
• Le hard bop
apparaît au milieu des années 1950 comme une réaffirmation des racines
afro-américaines du jazz. Il réintroduit les influences du blues, du
gospel et du rhythm and blues dans le langage harmonique hérité du bebop.
Les improvisations deviennent plus expressives, le rythme plus énergique
et la section rythmique développe un accompagnement plus interactif. Les
compositions alternent thèmes puissants, solos développés et passages
collectifs.
• Le soul jazz
prolonge le hard bop en accentuant encore davantage les influences du gospel,
des musiques religieuses afro-américaines et du rhythm and blues. L'orgue
Hammond occupe une place importante, souvent accompagné de guitare électrique
et de batterie. Les grooves répétitifs, les harmonies accessibles et
les mélodies chantantes rendent cette forme de jazz particulièrement
populaire. |
•
Le
jazz modal constitue une évolution majeure de la fin des années 1950.
Au lieu de suivre des progressions harmoniques rapides, les improvisateurs
développent leurs idées sur un ou plusieurs modes qui demeurent stables
pendant plusieurs mesures. Cette approche offre une plus grande liberté
mélodique et favorise des improvisations plus contemplatives, explorant
les couleurs sonores et les variations rythmiques plutôt que les changements
d'accords incessants.
• Le third stream
naît de la rencontre entre le jazz et la musique classique contemporaine.
Les compositeurs cherchent à intégrer les procédés d'écriture savante
(contrepoint, fugue, orchestration symphonique, formes développées) avec
l'improvisation propre au jazz. Il s'agit de créer un véritable langage
hybride où les deux traditions dialoguent sur un pied d'égalité.
• Le free jazz
apparaît au début des années 1960. Les musiciens remettent en question
les conventions traditionnelles concernant l'harmonie, la métrique, la
tonalité et même la structure des morceaux. L'improvisation devient totalement
libre ou organisée selon des principes très ouverts. Les instruments
explorent des techniques étendues, des timbres inédits, des effets de
souffle, de multiphoniques ou de percussion. Cette musique privilégie
souvent l'expression immédiate et la spontanéité collective plutôt
que la conformité à une grille harmonique.
• L'avant-garde
jazz englobe plusieurs courants expérimentaux proches du free jazz
mais s'étend également à des recherches sur l'électronique, les structures
ouvertes, les influences contemporaines et les formes orchestrales nouvelles.
Les compositeurs explorent des concepts empruntés à la musique contemporaine,
à l'improvisation libre européenne ou aux traditions extra-occidentales.
• Le jazz latin
désigne l'ensemble des formes résultant de la rencontre entre le jazz
et les musiques d'Amérique latine. Les rythmes afro-cubains, la clave,
les congas, les bongos, les timbales et d'autres percussions enrichissent
considérablement la palette rythmique. Les harmonies du jazz se combinent
aux structures rythmiques complexes héritées des traditions cubaines,
portoricaines ou caribéennes.
• L'afro-cuban
jazz constitue la branche historique la plus importante du jazz latin.
Les improvisations jazzistiques s'appuient sur des rythmes organisés autour
de la clave, véritable structure fondamentale de cette musique. Les cuivres
jouent un rôle essentiel dans les arrangements, alternant passages écrits
et improvisations.
• La bossa nova
jazz résulte de la rencontre entre le jazz américain et la musique
brésilienne. Le rythme devient plus souple, plus intimiste et moins accentué
que dans la samba traditionnelle. Les harmonies sophistiquées, les mélodies
délicates et les tempos modérés créent une atmosphère élégante qui
influence durablement le jazz moderne.
• La samba jazz
développe davantage l'énergie rythmique propre à la samba tout en conservant
les principes d'improvisation du jazz. Les percussions brésiliennes y
occupent une place beaucoup plus importante que dans la bossa nova.
• Le jazz fusion
apparaît à la fin des années 1960 avec l'intégration des instruments
électriques, des synthétiseurs, des effets électroniques et des influences
du rock. Les rythmes deviennent souvent plus puissants, les structures
plus longues et les improvisations utilisent aussi bien les ressources
du jazz que celles du rock psychédélique ou progressif. Les métriques
complexes et les textures électroniques caractérisent de nombreuses productions
de cette période.
• Le jazz-rock
représente une variante de la fusion mettant particulièrement l'accent
sur l'énergie du rock, les guitares électriques saturées et les batteries
puissantes. Les improvisations demeurent essentielles mais s'inscrivent
dans des climats sonores plus proches des musiques amplifiées.
• Le jazz-funk
associe les harmonies du jazz aux grooves répétitifs du funk. La basse
électrique, les claviers électroniques et les cuivres construisent des
textures rythmiques très marquées. Les improvisations reposent souvent
sur des ostinatos et des progressions harmoniques relativement stables.
• L'acid jazz
apparaît dans les années 1980 et 1990. Il mêle jazz, funk, soul, hip-hop
et musique électronique. Les DJs, les échantillonnages et les rythmes
dansants jouent un rôle important, tout en conservant des éléments d'improvisation
instrumentale.
• Le smooth
jazz privilégie des sonorités très soignées, des mélodies immédiatement
accessibles et une production raffinée. Les improvisations restent présentes
mais sont généralement plus courtes et plus lyriques. Cette esthétique
emprunte à la pop, au rhythm and blues et à la musique instrumentale
contemporaine.
• Le jazz contemporain
correspond à une multitude de démarches. Les musiciens actuels
intègrent librement les héritages du swing, du bebop, du free jazz, des
musiques du monde, du hip-hop, des traditions africaines, orientales ou
asiatiques, ainsi que de la musique électronique. Les frontières stylistiques
deviennent de plus en plus poreuses, les formations instrumentales extrêmement
variées et les procédés de composition combinent écriture détaillée,
improvisation collective, traitement numérique du son et influences multiculturelles.
• Le jazz européen,
sans rompre avec les fondements afro-américains du jazz, incorpore des
traditions folkloriques locales, des influences de la musique classique
contemporaine, de l'improvisation libre et parfois des musiques médiévales
ou populaires régionales. Cette diversité conduit à une grande richesse
de langages où la recherche de nouvelles couleurs sonores occupe une place
centrale. |
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