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| Histoire de l'Amérique > L'Amérique précolombienne > L'Amérique du Nord |
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Les Indiens du Grand Bassin |
| Les
populations
autochtones du Grand Bassin (Great Basin) occupent un vaste territoire
intérieur de l'ouest de l'Amérique du Nord,
correspondant principalement à l'actuel Nevada,
à une grande partie de l'Utah, ainsi qu'à des portions de la Californie
orientale, de l'Oregon méridional, de l'Idaho
et du Wyoming. Cet espace se caractérise
par l'absence d'écoulement des eaux vers l'océan, d'où son nom de Grand
Bassin. Les conditions environnementales y sont particulièrement contrastées
: chaînes montagneuses, vallées arides, lacs salés, déserts et hauts
plateaux imposent des contraintes importantes qui influencent profondément
les modes de vie des communautés humaines qui y résident.
La majorité des peuples du Grand Bassin appartient au vaste ensemble linguistique uto-aztèque. Les groupes les plus nombreux comprennent les Shoshones, les Paiutes du Nord, les Paiutes du Sud et les Utes. D'autres populations, comme les Washos, parlent des langues distinctes sans parenté clairement établie avec les familles voisines. Les Goshutes, les Bannocks et plusieurs subdivisions régionales des Shoshones possèdent des identités propres, tout en partageant des caractéristiques culturelles communes. Les frontières entre les groupes restent relativement souples, car les échanges, les alliances matrimoniales et les déplacements saisonniers favorisent des contacts permanents. L'environnement du Grand Bassin ne permet généralement pas le développement d'une agriculture intensive comparable à celle des sociétés du Sud-Ouest ou des plaines fluviales de l'Est. Les habitants organisent donc leur subsistance autour d'une économie de chasse, de pêche et de cueillette extrêmement adaptée aux ressources locales. Chaque saison correspond à des déplacements vers des zones particulières afin d'exploiter les ressources disponibles. Au printemps, les familles récoltent les jeunes pousses et certaines racines. L'été favorise la collecte des graines sauvages et la chasse au petit gibier. L'automne constitue une période essentielle grâce à la récolte des pignons de pin, ressource particulièrement importante dans de nombreuses régions. L'hiver conduit souvent les groupes à se rassembler dans des zones plus protégées. Les pignons du pin pignon représentent l'un des aliments les plus précieux du Grand Bassin. Leur richesse nutritive permet de constituer des réserves pour les mois les plus difficiles. Les femmes jouent un rôle central dans la collecte et la transformation de ces ressources végétales. Elles utilisent des paniers élaborés et des meules de pierre pour broyer les graines et préparer différentes farines. Les hommes participent davantage aux activités de chasse, qui concernent aussi bien les lapins que les antilopes ou les cerfs. Des battues collectives sont parfois organisées pour capturer simultanément un grand nombre d'animaux. La mobilité constitue un trait fondamental de ces sociétés. Les groupes résident rarement dans des villages permanents de grande taille. La cellule de base se compose généralement de familles élargies qui se déplacent en fonction des ressources saisonnières. Cette organisation flexible permet d'éviter l'épuisement des réserves naturelles et de s'adapter aux fortes variations climatiques. Les rassemblements plus importants se produisent lors des périodes d'abondance, notamment pendant les récoltes de pignons ou certaines cérémonies. Les habitations reflètent cette mobilité. Beaucoup de communautés construisent des abris temporaires appelés wickiups, formés d'une armature de branches recouverte d'herbes, de roseaux ou d'écorces. Ces structures légères se montent et se démontent facilement. Dans certaines régions plus froides, les habitations deviennent plus robustes et utilisent davantage de matériaux isolants. Les ressources locales déterminent toujours les techniques de construction. La fabrication de paniers atteint un niveau remarquable de sophistication. Les femmes produisent des récipients adaptés au transport, au stockage ou à la cuisson des aliments. Certaines réalisations possèdent également une fonction cérémonielle. Les motifs géométriques et les techniques de tressage varient selon les groupes et constituent des marqueurs culturels importants. En revanche, la poterie reste peu développée dans une grande partie du Grand Bassin, car les paniers remplissent efficacement de nombreuses fonctions domestiques. L'organisation politique repose généralement sur des structures peu hiérarchisées. Les chefs exercent leur autorité davantage par leur expérience, leur générosité ou leurs qualités diplomatiques que par un pouvoir coercitif. Les décisions importantes font souvent l'objet de discussions collectives. Les liens de parenté et les obligations réciproques assurent la cohésion sociale. Cette organisation relativement égalitaire contraste avec les sociétés plus centralisées présentes dans d'autres régions d'Amérique du Nord. Les croyances religieuses accordent une place importante aux relations entre les êtres humains, les animaux et les forces invisibles du monde naturel. Les récits traditionnels mettent fréquemment en scène le Coyote, personnage ambigu et créateur présent dans de nombreuses traditions du Grand Bassin. Les chamans jouent un rôle essentiel dans la guérison, la médiation avec les puissances surnaturelles et l'interprétation des rêves. Les chants, les danses et les cérémonies contribuent au maintien de l'équilibre entre la communauté et son environnement. Les échanges avec les régions voisines demeurent constants. Les populations du Grand Bassin entretiennent des relations avec les peuples des Plateaux, du Sud-Ouest, de la Californie et des Grandes Plaines. Les coquillages provenant du Pacifique, certaines pierres de qualité ou des pigments circulent sur de longues distances. Ces réseaux favorisent également la diffusion d'idées, de pratiques religieuses et d'innovations techniques. À partir du XVIIe siècle, l'introduction du cheval par l'intermédiaire des Espagnols transforme certaines sociétés de la périphérie orientale du Grand Bassin. Les Utes et plusieurs groupes shoshones adoptent rapidement cet animal, ce qui facilite les déplacements et renforce leurs relations avec les peuples des Grandes Plaines. D'autres communautés, situées dans les régions les plus arides ou montagneuses, continuent néanmoins à conserver un mode de vie essentiellement pédestre. L'arrivée des explorateurs, des trappeurs, des colons et des missionnaires européens puis américains provoque de profondes perturbations. Les maladies introduites entraînent une forte diminution démographique. L'appropriation progressive des terres, la concurrence pour les ressources et les conflits armés bouleversent les équilibres traditionnels. Au XIXe siècle, la progression de la colonisation américaine conduit à la création de réserves et à la limitation des déplacements saisonniers qui structurent depuis longtemps la vie des populations du Grand Bassin. Malgré ces transformations, les peuples autochtones du Grand Bassin préservent une partie importante de leur patrimoine culturel. Les langues traditionnelles, les savoirs liés aux plantes, les techniques de vannerie, les cérémonies et les récits oraux continuent d'être transmis. Les communautés shoshones, paiutes, utes, goshutes et washos maintiennent aujourd'hui des identités distinctes tout en participant activement à la revitalisation de leurs cultures et à la défense de leurs droits territoriaux. Les peuples autochtones du Grand Bassin
Histoire et civilisationLe Grand Bassin est l'une des régions les plus austères et les moins généreuses que des populations humaines aient jamais occupées de manière continue en Amérique du Nord. Cette immense dépression intérieure, délimitée à l'ouest par la Sierra Nevada et les Cascades, à l'est par les Rocheuses, au nord par le plateau Snake et au sud par le plateau du Colorado et le désert de Mojave, couvre environ cinq cent mille kilomètres carrés d'un territoire dont les caractéristiques essentielles sont la sécheresse, l'extrême variabilité climatique et l'absence de tout drainage vers l'océan. Les rivières qui naissent dans les montagnes périphériques se perdent dans des plaines d'évaporation ou des lacs salés sans exutoire, laissant derrière elles des croûtes de sel et d'alcali qui rendent de vastes étendues impropres à toute végétation utilisable. Les précipitations annuelles moyennes ne dépassent pas 25 cm sur la plus grande partie de la région, et leur distribution saisonnière est suffisamment imprévisible pour rendre toute planification agricole impossible. Les étés sont torrides, les hivers rigoureux, et le vent souffle presque sans discontinuer, amplifiant les effets de la chaleur comme du froid. C'est dans cet environnement que les Shoshones, les Paiutes du Nord et du Sud, les Bannocks, les Washos, les Utes et quelques autres, développent sur des millénaires des cultures d'une subtilité et d'une efficacité adaptative remarquables, longtemps méprisées par les observateurs européens et américains qui n'ont d'abord vu dans leur sobriété matérielle que pauvreté et primitivité.L'histoire humaine du Grand Bassin est extraordinairement longue. Des sites archéologiques comme celui de Danger Cave dans l'Utah révèlent une occupation humaine continue remontant à plus de onze mille ans avant le présent. Les vestiges accumulés dans ces abris sous roche (filets de chasse, paniers tressés, sandales de fibres végétales, fragments d'os calcinés) racontent l'histoire d'une adaptation progressive et inventive à un environnement qui n'a cessé de se modifier depuis la fin du Pléistocène. Le Grand Bassin d'il y a dix mille ans est un pays très différent de celui que les premiers Européens traversent au XIXe siècle : de grands lacs comme le lac Bonneville, dont le Grand Lac Salé actuel n'est que le vestige asséché, couvrent des centaines de kilomètres carrés et soutiennent des populations de poissons, d'oiseaux aquatiques et de mammifères qui permettent une occupation humaine plus dense et moins mobile. Le dessèchement progressif du Grand Bassin au cours de l'Holocène contraint les populations humaines à inventer de nouvelles stratégies de survie, à réduire la taille de leurs groupes sociaux et à développer une connaissance de plus en plus précise des ressources végétales disponibles dans un environnement dont la générosité décroissante exige une exploitation de plus en plus méthodique. Les populations qui occupaient le Grand Bassin à la période du contact parlaient des langues appartenant presque exclusivement à la famille numique, une branche de la grande famille uto-aztèque qui comprend également les langues des Hopis du plateau et, bien plus au sud, celle des Aztèques eux-mêmes. Les linguistes estiment que les langues numiques se sont répandues dans l'ensemble du Grand Bassin à partir d'un foyer d'origine situé probablement dans le sud de la Californie ou dans la région du Grand Bassin méridional, il y a environ deux mille ans, remplaçant progressivement des langues plus anciennes dont on ne sait presque rien. Cette expansion relativement récente des locuteurs numiques explique la relative homogénéité linguistique d'une région aussi vaste, et les ressemblances culturelles qui existent entre des peuples comme les Shoshones du Wyoming, les Paiutes du Nevada et les Utes du Colorado, qui partagent non seulement des structures linguistiques proches mais aussi de nombreuses pratiques techniques, sociales et cérémonielles. Les Numiques (Numic) du Grand Bassin se répartissent en trois branches principales correspondant à trois sous-groupes linguistiques distincts. La branche occidentale comprend les Paiutes du Nord, établis dans le Grand Bassin septentrional, dans les régions qui correspondent aux États actuels du Nevada septentrional, de l'Oregon méridional et de l'Idaho méridional. La branche centrale rassemble les Shoshones, peuple le plus étendu géographiquement de toute la région, dont le territoire s'étend du Nevada central jusqu'au Wyoming et à l'Idaho, et les Comanches, qui se séparent des Shoshones des Plaines au XVIIe siècle après l'acquisition du cheval pour devenir l'une des nations guerrières les plus redoutables des Grandes Plaines. La branche méridionale comprend les Paiutes du Sud, dont le territoire s'étend dans le désert de Mojave et les plateaux de l'Utah et de l'Arizona méridionaux, et les Utes, établis dans les régions montagneuses du Colorado et de l'Utah. Le groupe Washo constitue une exception notable dans cette homogénéité numique : établis autour du lac Tahoe et de la Sierra Nevada orientale, ils parlent une langue isolée sans parenté établie avec le numique ni avec aucune autre famille linguistique connue, ce qui suggère qu'ils sont peut-être les descendants de populations plus anciennes qui occupaient la région avant l'expansion numique. Leur territoire, centré sur le lac Tahoe et les rivières qui en descendent, est comparativement riche en ressources (poissons, gibier montagnard, glands des chênes de la Sierra Nevada) et leur permet de maintenir une densité de population et un degré de sédentarité relative supérieurs à ceux de la plupart de leurs voisins du bassin. La stratégie fondamentale de survie des peuples du Grand Bassin repose sur ce que les anthropologues appellent la mobilité résidentielle : le déplacement constant et minutieusement planifié de petits groupes à travers un territoire connu, en suivant la succession des ressources disponibles selon les saisons et selon les microenvironnements exploités. Cette mobilité n'est pas le vagabondage sans but que les premiers observateurs américains croient y voir; c'est au contraire le résultat d'une planification écologique extrêmement sophistiquée, fondée sur une connaissance intime des cycles de maturation des plantes, des habitudes des animaux et des variations climatiques locales accumulée sur des générations. Julian Steward, l'anthropologue qui a consacré l'essentiel de sa carrière à l'étude des populations du Grand Bassin dans les années 1930 et 1940, a été le premier chercheur occidental à analyser sérieusement la logique de leur système d'exploitation du milieu, qu'il a appellé le pattern de culture du Grand Bassin, même si son approche réductrice est depuis lors critiquée et enrichie par des recherches plus attentives à la complexité culturelle de ces sociétés. Le cycle annuel d'un groupe shoshone ou paiute typique suit une logique dictée par la disponibilité saisonnière des ressources. Au printemps, lorsque les neiges fondent dans les montagnes et que les premières pousses végétales apparaissent dans les vallées, les petits groupes familiaux qui ont passé l'hiver ensemble dans des abris abrités commencent à se disperser pour exploiter les ressources qui se font disponibles en altitude avec l'avance de la saison. Les racines printanières (camass, biscuitroot, oignon sauvage) constituent les premières ressources végétales importantes, et leur récolte exige une connaissance précise des sites où chaque espèce croît en abondance. L'été amène les baies (groseilles, serviceberries, chokecherries) et les graines des herbes des vallées, qui sont récoltées à l'aide de battoirs à graines, deux baguettes de bois entre lesquelles on bat les épis mûrs pour en faire tomber les graines dans un panier porté devant le corps. Cette technique, qui peut paraître rudimentaire, permet à une femme habile de récolter plusieurs kilogrammes de graines nutritives en quelques heures, et la productivité de cette activité dans les bonnes années dépasse ce que la chasse peut fournir en termes de calories par heure de travail investi. L'automne est la saison critique, celle de la récolte des pignons, graines du pin pinyon qui constituent de loin la ressource alimentaire la plus importante de la plupart des peuples du Grand Bassin. Les forêts de pinyons couvrent les flancs des montagnes à des altitudes de mille cinq cents à deux mille cinq cents mètres, et leurs cônes produisent des graines riches en graisses, en protéines et en glucides dont la valeur calorique est comparable à celle de nombreuses céréales cultivées. La récolte des pignons est une activité collective qui rassemble plusieurs familles, parfois des bandes entières, dans les zones de forêt à pinyons pendant plusieurs semaines d'affilée. Les cônes sont battus des arbres à l'aide de perches longues, ramassés et grillés sur des feux pour en extraire les graines par battage. Une récolte abondante peut fournir assez de graines pour nourrir une famille pendant plusieurs mois, et ces provisions constituent l'essentiel des réserves alimentaires qui permettent de traverser l'hiver. Une mauvaise année de pignons, en revanche, et les pinyons produisent abondamment en cycles irréguliers de deux à sept ans, peut signifier une saison d'hiver assombrie par la famine et exiger des stratégies d'urgence comme la dispersion des familles sur de vastes territoires pour exploiter des ressources de substitution moins riches. La chasse joue traditionnellement un rôle complémentaire et indispensable dans l'alimentation des peuples du Grand Bassin. Le grand gibier (pronghorn ou antilope d'Amérique, cerf mulet, bison dans les régions orientales) est chassé à l'occasion, mais les densités animales dans le Grand Bassin sont généralement trop faibles pour constituer une ressource régulière et fiable. Les Shoshones et les Paiutes développent en revanche des techniques de chasse collective au lièvre qui constituent l'une des chasses communautaires les plus efficaces et les mieux organisées de l'Amérique du Nord. La chasse au lièvre à l'enclos (rabbit drive) mobilise des dizaines de participants, hommes, femmes et enfants, qui tendent de longs filets de fibres végétales en arc de cercle et battent les broussailles en formation pour pousser les animaux vers les filets. Des individus se tiennent à intervalles réguliers le long du filet pour assommer les lièvres pris dans les mailles. Une chasse réussie peut capturer des centaines d'animaux en quelques heures, fournissant viande fraîche, viande séchée pour l'hiver et fourrure pour les couvertures et les vêtements. Les couvertures de fourrure de lièvre, fabriquées en tressant des lanières de peau encore attachées à la fourrure en une sorte de résille souple et chaude, constituent l'un des vêtements les plus efficaces pour affronter les hivers rigoureux du Grand Bassin, avec un rapport poids-chaleur remarquable. La vannerie constitue, comme pour leurs voisins californiens, l'expression artistique et technique la plus développée des peuples du Grand Bassin. Les femmes shoshones, paiutes et washos produisent des paniers d'une finesse et d'une fonctionnalité remarquables, parfaitement adaptés aux besoins de populations nomades qui ne peuvent se permettre de transporter des contenants lourds ou fragiles. Les paniers servent à tout : récolte et transport des graines, cuisson des aliments par immersion de pierres chauffées dans l'eau contenue dans un panier imperméabilisé à la résine, stockage des provisions, portage des nourrissons sur le dos de leur mère dans des berceaux-paniers d'une conception ergonomique sophistiquée. Les paniers washos, en particulier, atteignent un niveau de perfection technique et d'élégance formelle qui les fait figurer parmi les chefs-d'œuvre de l'artisanat mondial. La vanière washo Dat So La Lee, dont l'oeuvre a été découverte et commercialisée par des marchands de Carson City à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, est aujourd'hui considérée comme l'une des plus grandes artisanes de l'histoire américaine. Ses paniers sont exposés dans les musées les plus prestigieux et atteignent des prix records dans les ventes aux enchères spécialisées. L'organisation sociale des populations historiques du Grand Bassin est dictée par les contraintes d'un environnement qui ne peut soutenir que de très faibles densités de population. L'unité sociale de base est la famille nucléaire ou étendue (un couple avec ses enfants, parfois enrichie de quelques parents proches) qui se déplace de manière relativement indépendante sur un territoire familier. Ces familles s'associent en groupes plus larges lors des grandes chasses collectives et des récoltes de pignons, mais ces regroupements sont temporaires et leur composition varie d'une saison à l'autre selon les besoins et les circonstances. Il n'existe pas, dans la plupart des groupes du Grand Bassin, de chefs permanents dotés d'une autorité coercitive : les décisions sont prises par consensus, et les individus dont l'expérience, le jugement et les connaissances écologiques sont reconnus par la communauté exercent une influence informelle sans détenir aucun pouvoir formel. Cette absence d'autorité centralisée, qui a conduit les premiers observateurs à qualifier ces sociétés de "sans gouvernement" et donc d'inférieures, est en réalité une adaptation efficace à un environnement qui punit la rigidité organisationnelle et récompense la flexibilité et la capacité de prendre des décisions rapides au niveau de l'individu ou de la famille. Cette structure sociale souple a des conséquences importantes sur la transmission et la propriété des connaissances. Dans les sociétés hiérarchisées à accumulation de richesses, comme celles de la Côte Nord-Ouest, les droits sur les ressources et les connaissances peuvent être monopolisés par des lignages nobles. Dans le Grand Bassin, où la survie dépend de la diffusion la plus large possible des informations sur les conditions écologiques, les droits de propriété sur les ressources naturelles sont généralement collectifs ou très limités, et les connaissances sont partagées aussi librement que possible au sein des réseaux de relations familiales et d'alliance. La générosité et le partage des ressources sont des valeurs morales fondamentales dont la violation est sévèrement sanctionnée par l'opprobre sociale : un chasseur qui garde pour lui seul sa prise sans la partager avec ses voisins dans le besoin se couvre d'un déshonneur durable. La religion des peuples du Grand Bassin s'organise autour de quelques thèmes fondamentaux communs à l'ensemble de la région. On notera seulement ici l'importance particulière du chamane ou homme médecine, qui possède en général plusieurs esprits auxiliaires de grande puissance, et ses capacités de guérison, de divination et de protection de la communauté dérivent de ces relations avec le Monde autre. La guérison chamanique dans le Grand Bassin implique généralement le diagnostic de la cause de la maladie (intrusion d'un objet pathogène dans le corps du patient, fuite de l'âme, violation d'une interdiction rituelle) et son traitement par extraction, chant, aspiration et autres techniques rituelles. Le peyotl, cactus hallucinogène originaire du nord du Mexique, a joué un rôle cérémoniel important dans plusieurs groupes du Grand Bassin méridional, notamment les Utes et certains groupes shoshones, bien avant que son usage ne se répande dans l'ensemble de l'Amérique du Nord à travers l'Église amérindienne au XXe siècle. Les cérémonies du peyotl, conduites la nuit autour d'un feu dans une tente ou sous un abri, combinent le chant, la prière, la méditation et l'ingestion de peyotl pour induire des états visionnaires dans lesquels les participants peuvent communiquer avec les esprits, guérir les maladies et chercher des orientations morales et spirituelles. Ces cérémonies constituent un contexte d'une importance capitale pour le maintien de la cohésion communautaire et la transmission des valeurs culturelles dans des sociétés dont la dispersion géographique rend difficile le rassemblement régulier. Le mythe du Coyote est la figure narrative centrale de toute la mythologie du Grand Bassin, et au-delà , de l'ensemble de la mythologie de l'Ouest américain. Le Coyote est, comme le Corbeau de la Côte Nord-Ouest, un trickster (un être à la fois créateur, bouffon, héros et fripon) dont les aventures mélangent la sagesse et la sottise, la générosité et l'égoïsme, la créativité et la destruction. Dans de nombreux récits, c'est le Coyote qui crée le monde dans sa forme actuelle, non par un acte de volonté divine délibéré mais souvent comme le sous-produit accidentel de ses tentatives de satisfaire ses désirs immédiats ( la faim, le désir sexuel, la curiosité, la vanité). Cette vision d'un monde créé par l'accident et le désir plutôt que par le dessein reflète une cosmologie profondément différente des traditions abrahamiques, et sa logique narrative a été analysée par des anthropologues, des philosophes et des critiques littéraires comme une métaphore particulièrement pertinente de la condition humaine dans un environnement imprévisible où les meilleures intentions produisent fréquemment des résultats inattendus. Les Utes méritent une attention particulière en raison de leur position géographique à la frontière entre le Grand Bassin et les Grandes Plaines, et de l'extraordinaire transformation de leur culture consécutive à l'acquisition du cheval au XVIIe siècle. Avant le cheval, les Utes sont un peuple du Grand Bassin parmi d'autres, vivant de la chasse, de la pêche et de la cueillette dans les montagnes et les plateaux du Colorado et de l'Utah. L'accès aux chevaux espagnols, d'abord par le commerce puis par la capture lors des soulèvements pueblo de 1680, transforme radicalement leur mode de vie. Les Utes montés deviennent rapidement des chasseurs de bison d'une redoutable efficacité, peuvent se déplacer sur des distances considérables, accumulent des richesses sous forme de chevaux et d'objets de prestige, et développent une organisation sociale militaire plus hiérarchisée. Ils deviennent également des commerçants et des intermédiaires dans les réseaux d'échange qui relient le plateau du Colorado à la côte pacifique et aux Grandes Plaines, et des partenaires commerciaux des Espagnols du Nouveau-Mexique avec qui ils entretiennent des relations ambiguës faites de commerce, d'alliance et de conflit. Les Shoshones de l'est, qui occupent le Wyoming et la plainde la ricière Snake de l'Idaho, connaissent une transformation similaire à celle des Utes après l'acquisition du cheval. Les Shoshones des Plaines, comme on les appelle parfois, deviennent des chasseurs de bison à cheval et adoptent certains traits culturels des peuples des Plaines, comme le tipi portable et les sociétés guerrières, tout en maintenant des liens culturels avec leurs proches shoshones restés dans le Grand Bassin et fidèles au mode de vie traditionnel de chasseurs-cueilleurs pédestres. Cette différenciation culturelle à l'intérieur d'un même groupe linguistique illustre la rapidité avec laquelle l'environnement et les nouveaux débouchés économiques peuvent transformer des cultures, et le fait que les identités culturelles des peuples autochtones ne sont pas les entités figées et immuables que les observateurs extérieurs ont souvent voulu y voir mais des réalités dynamiques en constante évolution. Sacagawea, la femme shoshone dont la contribution à l'expédition Lewis et Clark de 1804-1806 est inestimable, illustre à la fois la position géographique charnière des Shoshones de l'est et la place centrale que peuvent occuper les femmes dans les dynamiques d'interaction entre peuples autochtones et explorateurs américains. Enlevée enfant par des guerriers hidatsas lors d'un raid et vendue comme épouse au trappeur franco-canadien Toussaint Charbonneau, Sacagawea accompagne l'expédition depuis le fort Mandan jusqu'à l'océan Pacifique et en retour, servant d'interprète, de guide et de signe de paix (la présence d'une femme avec un nourrisson signalant aux peuples rencontrés que le groupe n'est pas une expédition guerrière). Sa connaissance du territoire shoshone et sa capacité à négocier avec les chefs shoshones l'acquisition des chevaux nécessaires pour traverser les Rocheuses sont directement déterminantes pour la survie et le succès de l'expédition. Les Paiutes du Nord, établis autour de la région du Grand Lac Pyramide et des rivières Humboldt et Truckee dans le Nevada et l'Oregon méridional, jouent un rôle central dans les premières années de l'expansion américaine dans la région en raison de leur position sur les routes de migration vers la Californie. La piste de l'Humboldt, suivie par des dizaines de milliers de migrants en route vers la Californie dans les années 1840 et 1850, traverse le cœur du territoire paiute et constitue une source de conflits répétés. Les migrants dévastent les ressources végétales et animales dont dépendent les Paiutes, abattent leurs forêts de pins pignons pour le bois de chauffage et leur bétail broute les prairies de graines sauvages. Les Paiutes répondent à ces agressions par des attaques sur les convois, ce qui provoque des expéditions punitives de l'armée américaine. La guerre des Bannocks et des Paiutes du Nord en 1878, déclenchée par l'empiètement des colons blancs sur les terres de chasse et de cueillette des Paiutes et par la famine qui en résulte, constitue l'un des conflits les plus significatifs entre l'armée américaine et les peuples autochtones du Grand Bassin. La figure de Sarah Winnemucca, fille du chef paiute du Nord Winnemucca et petite-fille du chef Truckee, constitue l'une des plus remarquables de toute l'histoire des peuples autochtones de l'Ouest américain. Éduquée dans des familles blanches, maîtrisant parfaitement l'anglais, Sarah Winnemucca parcourt les États-Unis dans les années 1870 et 1880 en donnant des conférences sur les conditions de vie de son peuple, les injustices subies et les abus commis par l'administration des affaires indiennes. Son livre, Life Among the Piutes : Their Wrongs and Claims, publié en 1883, est le premier livre écrit par une femme autochtone en anglais et constitue un document d'une valeur historique et littéraire exceptionnelle. Sa carrière d'activiste, qui l'amène jusqu'au Congrès et au Cabinet du Président pour plaider la cause de son peuple, préfigure les mouvements de droits autochtones du XXe siècle d'une manière saisissante. La danse des Esprits, mouvement religieux prophétique qui se répand dans toute l'Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle, est intimement liée aux peuples du Grand Bassin et trouve son origine dans cette région. Le premier mouvement de la Danse des Esprits est initié en 1869 par un prophète paiute nommé Wodziwob, qui annonce après une expérience de mort apparente que les morts vont bientôt ressusciter et rejoindre les vivants dans un monde renouvelé d'où les Blancs auront disparu. Ce message, adapté aux désespoirs et aux espoirs des peuples dévastés par la conquête, se répand rapidement parmi les peuples du Nevada et de la Californie avant de s'éteindre faute d'accomplissement de ses promesses. Vingt ans plus tard, un autre prophète paiute du Nevada, Wovoka, connu des Blancs sous le nom de Jack Wilson, reçoit en 1889, lors d'une éclipse de soleil, une vision similaire qui donne naissance au second mouvement de la Danse des Esprits. Ses enseignements, qui prônent la paix, l'honnêteté, le travail et l'abandon de l'alcool, en plus de la pratique d'une danse en cercle censée accélérer la venue du monde nouveau, se répandent avec une vitesse stupéfiante dans toutes les directions, atteignant les Sioux des Grandes Plaines, les Arapahos du Colorado et des dizaines d'autres peuples en quelques mois. C'est l'adoption de la Danse des Esprits par les Sioux Lakota et la crainte qu'elle inspire aux autorités militaires américaines qui conduit directement au massacre de Wounded Knee en décembre 1890, dans lequel des soldats américains tuent quelque trois cents hommes, femmes et enfants lakota. La politique américaine
à l'égard des peuples du Grand Bassin au XIXe
siècle combine le déplacement forcé, la concentration dans des réserves
inadaptées et la destruction délibérée des bases économiques de leur
mode de vie traditionnel. Au siècle suivant, lLa politique dite de terminaison,
mise en oeuvre dans les années 1950 sous l'administration Eisenhower,
affecte particulièrement durement les Utes et les Paiutes de l'Utah, dont
les réserves sont supprimées et les membres déclarés citoyens ordinaires
sans plus aucune reconnaissance de leurs droits collectifs. Cette politique,
qui repose sur la conviction que les Autochtones seraient mieux intégrés
dans la société américaine s'ils étaient traités comme des individus
plutôt que comme des membres de nations distinctes, cause des ravages
dans des communautés qui perdent d'un coup les maigres protections que
leurs statuts collectifs leur conféraient, sans bénéficier des ressources
économiques et sociales qui auraient été nécessaires pour réussir
une telle transition.
Les Paiutes du Sud, dont le territoire s'étend dans le désert de Mojave, le sud de l'Utah et le nord de l'Arizona, ont la particularité d'être l'un des rares peuples du Grand Bassin à avoir pratiqué une forme limitée d'horticulture dans les zones où la proximité de sources ou de rivières le permettait. Cette agriculture de subsistance rudimentaire, fondée sur la culture du maïs, du tournesol et de quelques courges dans des jardins irrigués par dérivation d'eau, complète mais ne remplace pas les activités de chasse et de cueillette qui restent la base de leur alimentation. Cette pratique agricole partielle distingue les Paiutes du Sud de la plupart de leurs voisins et témoigne de la diversité des stratégies d'adaptation développées au sein de l'aire culturelle du Grand Bassin. Aujourd'hui, les Utes, grâce à la présence de pétrole et de gaz naturel sous leur réserve de l'Uintah-Ouray dans l'Utah, disposent de ressources économiques significatives qui leur ont permis de développer des programmes de préservation culturelle et linguistique d'une certaine ampleur. Les Shoshones de la réserve de Duckwater dans le Nevada et plusieurs communautés paiutes maintiennent des programmes d'enseignement des langues numiques qui constituent l'espoir d'une revitalisation linguistique dans des communautés où ces langues sont sérieusement menacées d'extinction. Les revendications territoriales des peuples du Grand Bassin, fondées sur le fait que les traités qui ont dépossédé leurs ancêtres de leurs terres l'ont fait dans des conditions de coercition et de fraude, continuent d'être portées devant les tribunaux américains avec des résultats inégaux. La Commission des revendications indiennes, établie en 1946, a accordé depuis des compensations financières à plusieurs nations du Grand Bassin pour des terres prises illégalement, mais ces compensations monétaires, universellement jugées insuffisantes, n'ont jamais restitué les terres elles-mêmes dont la perte reste au coeur du sentiment de dépossession que vivent les communautés contemporaines. |
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