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Trickster

Le trickster ( = le filou, en anglais) est une figure récurrente dans les mythes, les contes populaires et les traditions orales du monde entier. Il incarne une ambivalence fondamentale : il est à la fois créateur et destructeur, sage et fou, subversif et conservateur. Ce personnage échappe aux catégories binaires habituelles; il trouble l'ordre établi non pas seulement par malice, mais souvent pour révéler des vérités cachées, provoquer des transformations nécessaires ou exposer l'hypocrisie des normes sociales. Sa nature polymorphe le rend insaisissable : il peut être un dieu, un esprit, un animal anthropomorphique ou un mortel doté d'une intelligence démesurée et d'une capacité à manipuler les codes du monde (langage, règles sociales, lois cosmiques) à son avantage ou au détriment des autres.

Dans les mythologies amérindiennes, notamment chez les peuples algonquiens ou navajos, Coyote est sans doute l'un des tricksters les plus célèbres. Il n'est pas seulement un bouffon ou un voleur, mais une force cosmique ambivalente : c'est lui qui vola le feu aux dieux pour le donner aux humains, mais aussi celui qui provoque le chaos par orgueil ou appétit sexuel démesuré. Ses échecs sont aussi pédagogiques que ses réussites : ils illustrent les limites de la ruse sans sagesse, les dangers de l'excès, ou la nécessité d'une humilité face aux forces supérieures. Chez les Inuits, Corbeau joue un rôle similaire : il libère la lumière emprisonnée dans une boîte pour illuminer le monde, mais aussi dérobe, ment et se métamorphose. Son ego et sa curiosité déclenchent à la fois la création et la confusion.

En Afrique de l'Ouest, Anansi, l'araignée ashanti (aujourd'hui largement répandue dans les Caraïbes via la diaspora), incarne l'intelligence rusée face à la force brute. Souvent petit, faible physiquement, il triomphe grâce à des stratagèmes complexes, des histoires trompeuses, des alliances opportunes. Anansi n'est pas un héros moral au sens occidental; il ment, trahit, manipule, mais ses actes permettent également la transmission du savoir, la fondation de coutumes, ou la redistribution du pouvoir. Il est aussi le détenteur des contes eux-mêmes : selon le mythe, il obtint du dieu Nyame le droit de posséder toutes les histoires du monde après avoir accompli des tâches impossibles, grâce à sa ruse, ce qui fait ainsi du trickster le gardien même de la narration, du langage et de la mémoire culturelle. Un autre exemple célèbre de trickster en Afrique est le Renard pâle des mythes dogons.

Dans la mythologie nordique, Loki est peut-être la figure la plus complexe et tragique du trickster. Associé aux dieux d'Asgard, il n'en est pas l'un d'eux par filiation stricte (il est fils de géants), ce qui accentue son rôle de perturbateur interne. Il sauve les dieux à plusieurs reprises (en récupérant le marteau de Thor dérobé par les géants, ou en aidant à construire les murailles d'Asgard) mais c'est aussi lui qui précipite leur perte lors du Ragnarök : ayant orchestré la mort de Baldr, le dieu aimé, il devient l'ennemi irréductible des Ases. Loki incarne l'instabilité inhérente à toute société : son humour corrosif, ses travestissements, ses accouchements monstrueux (il donne naissance, métamorphosé en jument, au cheval à huit jambes Sleipnir) témoignent d'une puissance de transformation qui dépasse la morale conventionnelle. Son châtiment symbolise à la fois la répression du chaos et la persistance silencieuse de ce dernier : il est ligoté sous un serpent dont le venin lui brûle le visage, tandis que sa femme Sigyn recueille les gouttes dans un bol.

Dans la Grèce antique, Hermès, dès sa naissance, vole le troupeau d'Apollon et invente la lyre Ă  partir d'une carapace de tortue. Des actes qui ne suscitent pas la colère divine, mais l'admiration. Il est le dieu des voleurs, des marchands, des voyageurs, des orateurs et des passages, des carrefours (partout oĂą l'on peut se perdre). Contrairement Ă  Loki, Hermès intègre la ruse au service de l'ordre cosmique : il devient le messager des dieux, le psychopompe qui guide les âmes vers l'Hadès. Sa nature de trickster est civilisĂ©e, rationalisĂ©e , mais elle reste fondamentalement subversive, puisqu'elle repose sur la transgression initiale, la nĂ©gociation, l'ambiguĂŻtĂ© du sens. Il est l'inventeur de l'hermĂ©neutique ( = l'art de l'interprĂ©tation)  ce qui fait de lui le patron de toutes les formes de langage dĂ©tournĂ©, codĂ©, ironique.

En Asie, notamment dans le bouddhisme tibétain, des figures comme Mi-la-ras-pa ou certains yogis fous (les nyönpa) reproduisent les traits du trickster : comportements scandaleux (ivresse, sexualité ouverte, provocation sociale), discours absurdes, et pourtant détenteurs d'une sagesse profonde. Le rire, le paradoxe, la provocation sont ici des moyens pédagogiques pour briser les illusions et les attachements. De même, en Chine, le Roi-Singe, Sun Wukong, dans Le Voyage en Occident, combine bravoure, arrogance, puissance surnaturelle et espièglerie. Il défie l'ordre céleste, se proclame Grand Saint Égal au Ciel, est puni, puis rédimé par la quête religieuse. Sa nature de trickster n'est pas éradiquée, mais canalisée au service de l'éveil.

Ce qui unit toutes ces figures, au-delà des différences culturelles, est leur capacité à créer par la perturbation. Le trickster ne détruit pas pour le plaisir du néant : il désorganise pour réorganiser, il ridiculise pour révéler, il trahit pour libérer. Il met à nu les contradictions des systèmes de pouvoir, expose l'arbitraire des conventions, et souvent, permet, par accident ou par calcul, l'émergence d'un nouvel ordre. Il est le dieu du seuil, du passage, de la métamorphose. Dans les sociétés traditionnelles, il joue un rôle cathartique : en incarnant ce qui est refoulé (le désir, l'absurde, la mort, la sexualité), il préserve l'équilibre global. En psychologie jungienne, il représente l'ombre, cette part inconsciente, inavouable, mais indispensable à l'individuation.

Aujourd'hui, le trickster persiste sous des formes modernes : le hacker, le satiriste, le clown tragique, le marginal visionnaire, le personnage de fiction qui renverse les attentes (comme le Joker ou Bart Simpson). Il rappelle que la vérité n'est jamais univoque, que l'ordre contient toujours le germe du chaos, et que parfois, seule la ruse (ou la folie apparente) permet de voir le monde tel qu'il est, et non tel qu'on nous dit qu'il devrait être. Sa présence constante à travers les âges et les continents suggère que l'humanité a toujours su que pour survivre, il faut parfois désobéir, rire dans le temple, voler le feu, et danser sur les ruines, tout en sachant que, demain, il faudra peut-être reconstruire, avec les mêmes mains qui ont tout renversé.

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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