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Les
populations
autochtones de l'aire culturelle californienne occupaient, avant
la colonisation européenne, un territoire qui s'étendait de l'actuelle
frontière entre l'Oregon et la Californie
jusqu'aux déserts du sud-est de la région, en incluant la vallée centrale,
les chaînes côtières, les contreforts de la Sierra Nevada et plusieurs
îles du littoral. Cette aire présente une diversité écologique exceptionnelle
qui favorise le développement d'un très grand nombre de sociétés distinctes.
Plus d'une centaine de langues appartenant Ă plusieurs familles linguistiques
y sont parlées, ce qui fait de la Californie autochtone l'une des régions
les plus diversifiées du continent nord-américain.
Parmi les principaux
peuples figurent les Chumash du littoral méridional, les Pomo du nord
de la baie de San Francisco, les Miwok
de la Sierra Nevada et des plaines centrales, les Yokuts de la vallée
de San Joaquin, les Maidu des contreforts montagneux, les Wintun de la
vallée de Sacramento, les Yurok et les Karuk du nord-ouest forestier,
les Hupa des vallées intérieures, ainsi que les Cahuilla, les Luiseño
et les Kumeyaay des régions plus arides du sud.
La densité démographique
était particulièrement élevée pour une société de chasseurs-cueilleurs.
Les ressources naturelles abondantes permettent le maintien de populations
nombreuses sans recours généralisé à l'agriculture. Les habitants exploitent
les richesses maritimes, les rivières, les forêts de chênes et les prairies.
Le gland constitue l'aliment de base dans une grande partie de la région.
Après avoir été récolté, séché, décortiqué et débarrassé de
ses tanins grâce à un lavage prolongé, il est réduit en farine pour
préparer des bouillies ou des galettes. Les saumons, les cerfs, les lapins,
les oiseaux aquatiques, les graines sauvages et les coquillages complètent
l'alimentation.
Les techniques de
gestion de l'environnement jouent un rĂ´le essentiel. De nombreux groupes
pratiquent des brûlages contrôlés afin de favoriser la croissance de
certaines plantes, de maintenir les espaces de chasse et de réduire les
risques d'incendies incontrôlés. Cette connaissance approfondie des écosystèmes
contribue à la stabilité des ressources et façonne durablement les paysages
californiens.
Les habitations varient
selon les régions. Dans les zones côtières et forestières du nord,
les maisons sont construites en planches de séquoia ou en matériaux végétaux
solides. Dans les régions plus méridionales, des structures de branchages
recouvertes de roseaux ou de terre assurent une protection adaptée au
climat. Certains villages comptent plusieurs dizaines de bâtiments et
demeurent occupés durant de longues périodes.
L'organisation sociale
présente une grande variété. Plusieurs sociétés se structurent autour
de villages relativement autonomes dirigés par des chefs héréditaires
ou choisis en fonction de leur prestige. Le pouvoir politique reste généralement
limité et repose davantage sur l'influence personnelle, les alliances
familiales et la capacité à redistribuer les richesses que sur une autorité
coercitive. Les liens de parenté et les échanges matrimoniaux assurent
la cohésion entre les communautés.
Les réseaux commerciaux
couvrent de vastes distances. Les coquillages marins, l'obsidienne, les
pigments minéraux, les peaux, les plantes médicinales et certains objets
de prestige circulent entre les différentes régions. Les coquilles de
dentales et les perles fabriquées à partir de coquillages servent parfois
de moyen d'échange et de réserve de valeur. Les populations insulaires
et côtières entretiennent des relations régulières avec les groupes
de l'intérieur.
L'artisanat atteint
un niveau remarquable, notamment dans le domaine de la vannerie. Les femmes
fabriquent des paniers d'une grande finesse technique, utilisés pour le
stockage, la préparation des aliments, la pêche ou les cérémonies.
Certains récipients sont si étanches qu'ils permettent la cuisson des
aliments grâce à l'introduction de pierres chauffées. Les Chumash se
distinguent également par la construction de grandes embarcations en planches
cousues, appelées tomol, qui facilitent la navigation entre le continent
et les îles du littoral.
Les croyances religieuses
s'appuient sur une relation étroite avec le monde naturel. Les récits
mythologiques expliquent l'origine des humains, des animaux et des éléments
du paysage. Les cérémonies marquent les changements de saison, les passages
de la vie ou les besoins collectifs de la communauté. Dans plusieurs régions,
des sociétés religieuses spécialisées organisent des danses rituelles
complexes et entretiennent des traditions spirituelles transmises de génération
en génération.
Les premiers contacts
européens demeurent limités jusqu'au XVIIIe
siècle. L'expansion espagnole entraîne alors la création d'un réseau
de missions catholiques le long de la cĂ´te californienne. Les populations
autochtones sont progressivement intégrées de force au système missionnaire,
subissent des déplacements, des transformations culturelles profondes
et une forte mortalité due aux maladies introduites. Après la période
espagnole puis mexicaine, la conquête américaine et la ruée vers l'or
du XIXe siècle aggravent encore les pertes
démographiques, les expropriations et les violences.
Malgré ces bouleversements,
les peuples de l'aire culturelle californienne préservent une partie importante
de leur héritage. Les langues, les cérémonies, les savoirs écologiques
traditionnels et les pratiques artisanales continuent d'ĂŞtre transmis
et revitalisés au sein des communautés contemporaines. Ces populations
constituent aujourd'hui l'un des ensembles autochtones les plus diversifiés
d'Amérique du Nord et demeurent profondément attachées à leurs territoires
ancestraux et Ă leurs traditions culturelles.
Les peuples autochtones
de la Californie
L'aire culturelle californienne
est exceptionnelle par son extrême diversité linguistique. On y dénombre
historiquement une mosaĂŻque de petites familles linguistiques et d'isolats.
Voici les principales populations, rangées selon les classifications classiques
de l'ethnologie, notamment le Handbook of North American Indians,
vol. 8, California).
-
| Populations
hokanes (Hokan). La
super-famille linguistique hypothétique correspondante regroupe plusieurs
familles distinctes et isolats. |
Populations
pomo |
Pomo
du Nord, du Centre, du Sud, de l'Est, du Sud-Est, Kashaya, etc. |
| Palaihnihan |
Achumawi
(Pit River)
Atsugewi |
Shasta
Yana
Chimariko
Esselen
Salinan
: Salinan d'Antoniano et Migueleño
Karuk
Washo
(Washoe, isolat souvent rattaché au Grand Bassin mais présent en Sierra
orientale californienne) |
| Populations
pénutiennes (Penutian). Autre
regroupement fondé sur une macro-famille hypothétique, divisée en plusieurs
branches dans l'aire californienne. |
Wintuan |
Wintu
Nomlaki
Patwin |
| Maiduan |
Maidu
du Nord-Est (Mountain Maidu)
Konkow
Nisenan
(Maidu du Sud) |
Yokutsan
Populations
yokuts de la Vallée Centrale |
Yokuts
des plaines, de la rivière Kings, Tachi, Chukchansi, etc. |
Costanoan
(Ohlone)
Groupes
de la baie de San Francisco jusqu'Ă Monterey |
Ramaytush,
Chochenyo, Mutsun, etc. |
| Utian
(Miwok-Costanoan) |
Miwok
de la cĂ´te (Bodega)
Miwok
du lac
Miwok
de la baie
Miwok
des plaines (Plains Miwok)
Miwok
de la Sierra (Nord, Centre, Sud) |
| Populations
uto-aztèques (Uto-Aztecan).
Principalement au sud et Ă l'est de la Californie. |
Takique
(Takic,
branche nord) |
Serrano
Cahuilla
Cupeño
Luiseño
Gabrielino-Tongva
(Kizh)
Tataviam
(Fernandeño) |
| Numique.
Branche
du Plateau/Grand Bassin ayant débordé en Californie orientale |
Paiute
du Nord (autour d'Owens Valley)
Chemehuevi
(Paiute du Sud)
Shoshone
(groupes de la Vallée de la Mort et Californie orientale) |
Populations
algiques (Algic)
Deux
isolats linguistiques géographiquement éloignés de l'Est algonquien. |
Yurok
(cĂ´te nord-ouest, bas Klamath)
Wiyot
(autour de la baie de Humboldt) |
| Populations
na-dené / athapascanes (Athabaskan).
Arrivés
plus tardivement dans la région, principalement sur la côte nord. |
Tolowa
Hupa
(Hoopa)
Whilkut
(Redwood Creek)
Chilula
Mattole
Nongatl
Sinkyone
Wailaki
Kato
(Cahto) |
| Population
yukiane (Yukian). Nord de la cĂ´te californienne. |
Yuki
Huchnom
(Yuki de la cĂ´te)
Wappo
(isolat yukian en région viticole, vallée de Napa) |
| Autres
populations isolées du point de vue linguistique |
Chumash.
Parlent
des langues chumash du sud cĂ´tier |
Barbareño,
Ventureño, Ineseño, Obispeño, etc. |
| Yuman |
Kumeyaay
(Diegueño, Ipai/Tipai)
Quechan
(Yuma, frontière californienne)
Mojave
Cocopa
(extrĂŞme sud) |
Populations algiques.
Yurok.
Les Yurok, établis
à l'embouchure de la rivière Klamath et sur la côte nord, forment l'un
des peuples les plus nombreux et les plus prospères de la région. Leur
civilisation repose sur l'exploitation du saumon,
qui remonte chaque année les rivières côtières en quantités prodigieuses.
Ils construisent des pirogues creusées dans des troncs de séquoias côtiers,
embarcations d'une solidité et d'une maniabilité remarquables qui leur
permettent de naviguer aussi bien en rivière qu'en mer. La richesse matérielle
joue chez eux un rôle social considérable : les peaux de daim blanc albinos,
les grands lits de dentalia (ces coquillages allongés qui servaient de
monnaie d'échange sur toute la côte nord-ouest) et les obsidiennes cérémonielles
constituent des marqueurs de prestige et d'honneur. Ils développent un
système juridique élaboré, fondé sur la compensation matérielle des
offenses et des torts, qui régule les relations entre individus, familles
et villages avec une efficacité remarquable.
Wiyot.
Plus au sud le long
de la cĂ´te, les Wiyot occupent la baie d'Humboldt et ses environs,
tirant leur subsistance de la pêche, de la chasse aux mammifères marins
et de la cueillette des ressources littorales.
Populations na-dené
/ Athapascanes.
Les Hupa, voisins
immédiats des Yurok et des Wiyot, vivent dans la vallée de la rivière
Trinity selon des modalités culturelles très proches, bien qu'ils parlent
une langue athapascane, appartenant donc à une famille radicalement différente
de celle des Yurok. Ce phénomène de convergence culturelle entre peuples
linguistiquement distincts est fréquent en Californie : les conditions
matérielles similaires engendrent des solutions sociales et techniques
comparables, indépendamment des origines des populations.
Populations hokanes.
L'intérieur nord
de la Californie est dominé par des peuples de langues hokanes comme les
Shasta ou les Yana. On y rencontre également des populations comme les
et les Wintu, qui parlent une langue pénutienne.
Yana.
Les Yana occupent
les contreforts occidentaux de la Sierra Nevada et les terres escarpées
qui bordent la vallée du Sacramento au nord. Leur organisation sociale,
fondée sur de petites bandes semi-nomades, contraste avec la sédentarité
relative des peuples côtiers. Les Yana développent une particularité
linguistique unique : deux formes distinctes de la langue, l'une utilisée
exclusivement par les femmes et les hommes lorsqu'ils s'adressent aux femmes,
l'autre réservée aux hommes entre eux. Cette distinction grammaticale
et lexicale va bien au-delĂ des simples registres de politesse que l'on
trouve dans d'autres langues; elle constitue un système dual complet,
reflet d'une organisation sociale qui sépare strictement les sphères
masculine et féminine. Le nom de l'individu Ishi, dernier survivant de
la sous-tribu Yahi des Yana, est tristement célèbre : il sort de la forêt
en 1911, épuisé et seul, ultime témoin d'un peuple anéanti par la violence
coloniale.
Populations pénutiennes.
La grande vallée
centrale, drainée par le Sacramento au nord et le San Joaquin au sud,
est peuplée par de nombreux groupes parmi lesquels les Patwin, les Maidu,
les Miwok et les Yokuts. Ces peuples vivent dans un environnement d'une
générosité exceptionnelle : les prairies humides foisonnent de gibier,
les rivières regorgent de poissons, et les forêts de chênes fournissent
des glands en abondance. Le gland constitue en effet la base alimentaire
de la majorité des peuples californiens. Sa préparation exige un travail
long et précis : les femmes broient les glands séchés pour en extraire
une farine, qu'elles lessivient ensuite abondamment avec de l'eau pour
en éliminer les tanins amers. Cette farine sert à préparer une bouillie
(le mush) qui constitue l'aliment de base de la plupart des repas.
La maîtrise technique de cette transformation, transmise de mère en fille
au fil des générations, représente un patrimoine culinaire et culturel
d'une importance capitale.
Yokut.
Les Yokuts, qui
occupent la vallée du San Joaquin central, forment une exception remarquable
dans le paysage californien par leur nombre et leur degré d'organisation.
Ils constituent une nation d'une cinquantaine de tribus
distinctes, unies par des langues mutuellement intelligibles appartenant
à la même famille, et reliées entre elles par des réseaux d'échanges,
d'alliances matrimoniales et de cérémonies communes. Certaines de leurs
communautés comptent plusieurs centaines de membres vivant dans des villages
permanents, ce qui est rare en Californie. Leurs cérémonies religieuses,
notamment le Kuksu, un culte à mystères impliquant des initiations et
des danses masquées, rassemblent des participants venus de communautés
éloignées et renforcent la cohésion sociale à une échelle inter-tribale.
Costanoans
(Ohlone).
La cĂ´te centrale,
des rivages de l'actuelle région de San Francisco jusqu'aux environs de
l'actuel Morro Bay, est occupée par les Ohlone, aussi appelés Costanoans.
Ces peuples, divisés en une quarantaine de langues et dialectes distincts,
vivent en petites communautés villageoises exploitant méthodiquement
toutes les ressources de leur environnement : les mollusques et les crustacés
des zones littorales, les poissons des estuaires, les cerfs et les élans
des plaines intérieures, les graines des prairies et les glands des forêts
de chĂŞnes. Les immenses amas coquilliers (les middens) qui jalonnent
encore la côte de la baie de San Francisco témoignent de millénaires
d'occupation intensive et d'une exploitation raisonnée des ressources
marines. Certains de ces amas atteignent plusieurs mètres de hauteur et
des centaines de mètres de long, archives silencieuses d'une civilisation
qui y dépose, siècle après siècle, les restes de ses repas mais aussi
ses morts et ses objets rituels.
Populations uto-aztèques
.
Tongva.
Plus au sud encore,
les Tongva, que les Espagnols appellent Gabrielinos du nom de leur mission,
occupent le bassin de Los Angeles et les îles Santa Catalina et San Clemente.
Proches culturellement des Chumash, ils maintiennent des relations commerciales
intenses avec de nombreux peuples de la Californie méridionale et du Grand
Bassin. Leur religion, centrée sur le culte du toloache, une préparation
à base de datura, plante hallucinogène puissante, leur permet d'entrer
en contact avec le monde des esprits lors de cérémonies initiatiques
d'une grande intensité. Cette pratique se retrouve chez de nombreux peuples
du sud de la Californie et constitue une caractéristique culturelle distinctive
de cette sous-région.
Cahuilla.
Les peuples du désert,
comme les Serrano, les Cahuilla et les Luiseño, occupent les terres arides
qui s'étendent à l'est des chaînes côtières. Les Cahuilla, en particulier,
développent une adaptation remarquable aux conditions du désert de Sonora
et de Mojave. Ils exploitent avec une précision étonnante les ressources
végétales du désert : les fruits du saguaro, les graines de mesquite,
les fleurs d'agave, les baies de juniper. Leur connaissance de plus de
150 plantes comestibles et médicinales témoigne d'une science botanique
d'une sophistication extraordinaire, accumulée et transmise sur des millénaires.
Leur organisation en clan patrilinéaires, chacun
associé à un territoire défini, à des chants et à des récits mythologiques
particuliers, leur confère une identité collective solide qui résiste
mieux que d'autres Ă la pression coloniale.
Chumash.
Les Chumash occupent
la côte méridionale, des environs de Malibu jusqu'à San Luis Obispo,
ainsi que les îles du Canal. Ils constituent l'un des peuples les plus
sophistiqués sur le plan technologique de toute la Californie précolombienne.
Leur chef-d'œuvre est la tomol, une embarcation à planches cousues unique
en son genre sur la côte pacifique nord-américaine. Construite à partir
de planches de bois découpées, assemblées à l'aide de chevilles et
rendues étanches avec du goudron naturel récolté sur les côtes, la
tomol permet aux Chumash de traverser les dangereux canaux qui séparent
le continent des îles et de commercer sur des distances considérables.
Les Chumash développent également un système pictographique remarquable,
laissant sur les parois des cavernes de l'arrière-pays des peintures rupestres
d'une complexité et d'une beauté saisissantes, dont l'interprétation
reste partiellement mystérieuse pour les chercheurs contemporains. Leur
organisation sociale est hiérarchisée, avec des chefs héréditaires
(les wot) qui contrôlent les échanges commerciaux et redistribuent
les richesses au sein de la communauté. Ils utilisent des perles de coquillage
comme monnaie dans un réseau d'échanges qui s'étend bien au-delà de
leur territoire immédiat.
Civilisation et histoire
L'aire culturelle californienne
constitue l'une des régions du monde les plus remarquables sur le plan
de la diversité humaine. Avant l'arrivée des Européens, elle abrite
une mosaïque extraordinaire de peuples dont la densité démographique
dépasse celle de n'importe quelle autre région de l'Amérique du Nord
précolombienne.
La géographie explique
en grande partie cette fragmentation. La Californie offre une succession
de microenvironnements d'une richesse exceptionnelle : la cĂ´te pacifique
et ses ressources marines inépuisables, les grandes vallées fluviales
du Sacramento et du San Joaquin, les forêts de chênes et de séquoias,
les zones humides du delta, les déserts du sud-est, les hauteurs de la
Sierra Nevada. Chaque groupe humain s'adapte avec une précision remarquable
à son environnement immédiat, développant des savoirs écologiques d'une
finesse qui impressionne encore aujourd'hui les ethnobotanistes et les
biologistes.
Civilisation.
La vannerie représente
sans doute la forme d'art la plus universellement développée en Californie.
Pratiquée par les femmes dans la quasi-totalité des groupes, elle atteint
dans certaines communautés, notamment chez les Pomo et les Maidu, un niveau
de perfection technique qui stupéfie les collectionneurs et les muséologues
du monde entier. Les Pomo, établis autour des comtés de Lake et Mendocino
au nord de la baie de San Francisco, produisent des paniers d'une finesse
extraordinaire, parfois décorés de plumes de colibri, de têtes de pics-verts
et de coquillages de dentalia. Certains de ces paniers comptent jusqu'Ă
soixante points de couture par centimètre carré et sont considérés
comme parmi les objets tissés les plus fins jamais produits par l'humanité.
Ces paniers ne sont pas de simples ustensiles : ils servent de cadeaux
cérémoniels, d'objets rituels, de marqueurs d'identité culturelle et
d'oeuvres d'art à part entière.
Le commerce et les
échanges constituent un ciment social essentiel de l'ensemble de l'aire
californienne. Des routes commerciales relient les peuples cĂ´tiers aux
peuples de l'intérieur et des montagnes, permettant la circulation de
l'obsidienne des volcans du nord, du sel des marais cĂ´tiers, des coquillages
des rivages, des plumes de perroquet venues du sud, des peaux tannées
des chasseurs du plateau. Cette circulation des biens s'accompagne d'une
circulation des idées, des rituels et des innovations techniques, faisant
de la Californie non pas une mosaïque de groupes isolés mais un espace
d'échanges et d'interactions intenses.
La vie religieuse
et cérémonielle de l'ensemble de ces peuples présente une richesse et
une diversité considérables. Le chamanisme
constitue la forme universelle de médiation entre le monde humain et le
monde des esprits : le chamane, homme ou femme, acquiert au terme d'une
initiation souvent douloureuse la capacité d'entrer en transe et de voyager
dans les mondes invisibles pour guérir les malades, assurer le succès
de la chasse et de la pêche, ou écarter les mauvais sorts. Certains chamanes
sont des spécialistes de la guérison, d'autres des manipulateurs de pluie
ou des gardiens des traditions mythologiques. La cérémonie du Kuksu,
répandue dans la vallée centrale et une partie de la côte, met en scène
des danseurs masqués incarnant des êtres surnaturels et constitue l'occasion
de transmettre les récits fondateurs et les valeurs morales de la communauté.
La danse des Esprits, qui se répand dans les années 1870 comme une réponse
spirituelle à la destruction coloniale, puise dans ces traditions préexistantes
pour proposer une vision de renaissance culturelle et de résurrection
des ancĂŞtres.
Histoire.
L'arrivée des Espagnols
en 1769, avec la fondation de la mission de San Diego par le padre JunĂpero
Serra, inaugure une période de destruction sans précédent. Le système
des missions, vingt et une au total rĂ©parties le long du Camino Real jusqu'Ă
San Francisco Solano de Sonoma, repose sur la concentration forcée des
populations indigènes dans des établissements agricoles où elles sont
converties de gré ou de force au christianisme et astreintes au travail.
Les conditions sanitaires catastrophiques qui règnent dans ces enclos
(promiscuité, malnutrition, maladies introduites contre lesquelles les
Autochtones n'ont aucune immunité) entraînent une mortalité dévastatrice.
La rougeole, la variole, la syphilis et la pneumonie font des ravages parmi
des populations qui n'ont jamais été exposées à ces pathogènes. On
estime que la population indigène de la Californie
côtière passe de quelque 300 000 individus en 1769 à moins de 100 000
en 1830, un effondrement dĂ©mographique d'une brutalitĂ© comparable Ă
celui des grandes épidémies médiévales.
L'indépendance mexicaine
de 1821 et la sécularisation des missions en 1833 ne changent guère la
situation des populations indigènes, qui passent du contrôle ecclésiastique
à celui des grandes familles de propriétaires terriens californios. La
découverte de l'or en janvier 1848 à Sutter's Mill, sur l'American River,
déclenche une catastrophe d'une ampleur inédite. En l'espace de quelques
années, des centaines de milliers de chercheurs d'or venus de tous les
horizons déferlent sur la Californie. Cette ruée détruit les écosystèmes
des rivières, chasse les peuples de leurs territoires de chasse et de
pêche, et s'accompagne d'une violence exterminatrice d'une brutalité
rarement égalée dans l'histoire de l'Amérique du Nord. Des milices organisées
et financées en partie par l'État de Californie
massacrent des villages entiers, kidnappent des enfants pour les vendre
comme domestiques et empoisonnent des points d'eau. Le gouverneur Peter
Burnett déclare publiquement en 1851 qu'une guerre d'extermination se
poursuivra jusqu'à ce que les "races indiennes" soient éteintes. La population
indigène californienne, qui comptait encore peut-être 150 000 individus
en 1848, tombe Ă environ 30 000 en 1870. Certains groupes disparaissent
entièrement en l'espace d'une ou deux décennies.
Les survivants sont
parqués dans des réserves minuscules et souvent situées sur des terres
sans valeur agricole, dépossédés de leurs territoires ancestraux, interdits
de pratiquer leurs langues et leurs cérémonies, et soumis à une politique
d'assimilation forcée qui vise à effacer toute trace de leur identité
culturelle. Les pensionnats indiens, où les enfants arrachés à leurs
familles sont punis pour avoir parlé leur langue maternelle, constituent
l'instrument le plus brutal de cette politique. Malgré ces tentatives
d'éradication, les cultures indigènes de Californie résistent, se transforment,
s'adaptent et survivent. Des langues sont parlées en secret dans les familles,
des cérémonies sont pratiquées à l'abri des regards, des savoirs botaniques
et médicinaux sont transmis de génération en génération par des voies
détournées.
Le XXe
siècle voit progressivement s'affirmer un mouvement de renaissance culturelle
et politique. Le mouvement des droits civiques des années 1960 galvanise
les communautés indigènes de Californie, qui font entendre leur voix
sur la scène nationale et internationale. L'occupation d'Alcatraz par
des militants amérindiens entre 1969 et 1971, menée par le Mouvement
amérindien et des étudiants des universités californiennes, attire l'attention
mondiale sur les conditions de vie des populations indigènes et sur leurs
revendications territoriales. Des programmes d'immersion linguistique sont
mis en place pour revitaliser des langues qui ne comptent parfois plus
qu'une poignée de locuteurs âgés. Des artistes, des enseignants et des
activistes travaillent Ă reconstituer et Ă transmettre les traditions
de vannerie, de chant, de danse et de récit mythologique.
Aujourd'hui, les
populations autochtones de Californie, qui comptent environ 700 000 personnes
selon les recensements récents, constituent des communautés vivantes
qui négocient en permanence entre l'héritage de leurs ancêtres et les
exigences du monde contemporain. |
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