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Georges Canguilhem

Georges Canguilhem est un philosophe nĂ© le 4 juin 1904 Ă  Castelnaudary (Aude), et mort Ă  Marly-le-Roi (Yvelines),  le 11 septembre 1995. Il a Ă©tĂ© l'une des figures majeures de l'Ă©pistĂ©mologie française du XXe siècle. Penseur de la vie, de la norme et de l'erreur, sa rigueur intellectuelle n'a jamais Ă©tĂ© sĂ©parĂ©e d'un engagement moral et politique profondĂ©ment ancrĂ© dans l'expĂ©rience vĂ©cue de la rĂ©sistance. 

Fils d'un tailleur sorti de sa condition paysanne par son artisanat, il grandit dans un foyer modeste et accomplit au lycĂ©e de Castelnaudary une scolaritĂ© brillante. Le baccalaurĂ©at passĂ© avec un an d'avance, il refuse une bourse pour une classe prĂ©paratoire Ă  Montpellier afin de se prĂ©senter au lycĂ©e Henri-IV, Ă  Paris, pour prĂ©parer le concours d'entrĂ©e Ă  l'École normale supĂ©rieure. 

En khâgne, il a pour professeur Alain (Émile Chartier), qui conforte l'engagement initial de son jeune Ă©tudiant dans l'antimilitarisme. En 1924, il intègre la section Lettres de l'École normale supĂ©rieure dans la promotion de Daniel Lagache, Raymond Aron, Jean-Paul Sartre et Paul Nizan. Ă€ l'ENS, il frĂ©quente le Centre de documentation sociale que dirige CĂ©lestin BouglĂ©, prĂ©curseur de la sociologie française, et soutient un mĂ©moire sur le positivisme en 1926. 

En 1927, il est reçu Ă  l'agrĂ©gation de philosophie, deuxième derrière Paul Vignaux, devant Jean Lacroix et Jean Cavaillès. Georges Canguilhem commence sa carrière d'enseignant Ă  la rentrĂ©e 1929, Ă  Charleville, puis enseigne Ă  Albi, avant de prendre une annĂ©e sabbatique pour s'essayer au journalisme. C'est alors qu'il Ă©pouse une collègue, Simone AnthĂ©riou (1905-2001), avec qui il aura trois enfants. De retour dans l'Éducation nationale, Ă  la suite de la fusillade du 6 fĂ©vrier 1934, il adhère au ComitĂ© de vigilance des intellectuels antifascistes. 

Pour la rentrée 1936, il obtient une khâgne au lycée Fermat de Toulouse. Il impose à ses classes une pédagogie directive et austère, interdisant la prise de notes et exigeant une exégèse argumentée. C'est à cette période qu'il envisage une reconversion professionnelle majeure en décidant d'entreprendre des études de médecine tout en continuant à enseigner la philosophie.

Suite Ă  l'invasion allemande, ce jeune professeur de philosophie qui dĂ©butait ses Ă©tudes de mĂ©decine prend immĂ©diatement parti. Refusant de relayer la morale de PĂ©tain, il demande dès 1940 son congĂ© de l'UniversitĂ© pour "convenance personnelle", affirmant n'avoir pas passĂ© l'agrĂ©gation de philosophie pour enseigner Travail, Famille, Patrie. Il rejoint le groupe LibĂ©ration créé Ă  la fin de 1940 par le journaliste Emmanuel d'Astier de la Vigerie et son ami le philosophe Jean Cavaillès. 

En fĂ©vrier 1941, il rĂ©pond Ă  un appel de Jean Cavaillès, maĂ®tre de confĂ©rences de philosophie Ă  l'UniversitĂ© de Strasbourg repliĂ©e Ă  Clermont-Ferrand, pour le remplacer, car Cavaillès est nommĂ© Ă  Paris. Ă€ la rentrĂ©e de septembre 1941, Georges Canguilhem s'inscrit Ă  la FacultĂ© de Strasbourg pour poursuivre ses Ă©tudes de mĂ©decine. Durant l'annĂ©e 1941-1942, il suit notamment le cours de son condisciple Daniel Lagache, qui lui fait dĂ©couvrir l'Ĺ“uvre du psychiatre Kurt Goldstein. Sa femme Simone, enseignante, assure l'ordinaire depuis que son mari a dĂ©missionnĂ©. 

En 1943, devant un jury prĂ©sidĂ© par le professeur de pharmacologie alsacien Alfred Schwarz, il soutient sa thèse de mĂ©decine intitulĂ©e Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique. Il y examine les concepts qui ont prĂ©sidĂ© Ă  la naissance de la mĂ©decine moderne, principalement Ă  travers les oeuvres d'Auguste Comte, de Claude Bernard, de RenĂ© Leriche et de Kurt Goldstein. La thèse est Ă©crite entre deux manoeuvres maquisardes, et un lien Ă©troit s'y tisse entre la rĂ©sistance et la mĂ©decine : la normativitĂ© y est conceptualisĂ©e comme une activitĂ© fondamentale du vivant, celle de rĂ©sister Ă  la stagnation des normes et de favoriser la crĂ©ation de nouvelles normes. 

Georges Canguilhem opère sous le pseudonyme de Lafont au sein de la RĂ©sistance. La zone sud a Ă©tĂ© envahie depuis un an quand est dĂ©clenchĂ©e la rafle du 25 novembre 1943 dans les locaux mĂŞmes de l'universitĂ© de Strasbourg. Cent dix des personnes arrĂŞtĂ©es seront dĂ©portĂ©es. Canguilhem ne retournera pas Ă  l'universitĂ©. Il s'investit dans l'organisation d'un service de santĂ© pour les maquisards et met en place au dĂ©but de l'annĂ©e 1944, Ă  Maurines, petit village de l'Aubrac, une infirmerie clandestine. 

Il fait adopter une proposition de rĂ©organisation qui efface les divisions entre les groupes en regroupant les fonctions politiques d'une part, les fonctions militaires d'autre part. Henry Ingrand est Ă©lu prĂ©sident des deux Ă©tats-majors, Émile Coulaudon nommĂ© chef militaire rĂ©gional, Georges Canguilhem chef de l'Ă©tat-major politique. Lors de la bataille du Mont Mouchet, le 10 juin 1944, il assure avec le professeur Paul Reiss le service de santĂ©. L'opĂ©ration est un dĂ©sastre, avec plus de cent morts. Canguilhem organise sous le feu l'Ă©vacuation de dizaines de FFI vers l'hĂ´pital de campagne qu'il a prĂ©parĂ© la veille. Lors des combats qui suivent, il Ă©chappe au massacre en se cachant dans le ruisseau d'Arcomie. Il conduit ensuite les survivants jusqu'Ă  l'hĂ´pital psychiatrique de Saint-Alban, oĂą il participe aux rĂ©unions animĂ©es par François Tosquelles au cours desquelles se rĂ©invente une psychiatrie orientĂ©e par la psychanalyse, origine de la psychothĂ©rapie institutionnelle. 

Le ministre de la guerre lui attribue la Croix de guerre en 1945. À la rentrée 1945, Jean Cavaillès n'ayant pas survécu, Georges Canguilhem reprend son poste de maître de conférences, désormais à Strasbourg. Il prend la place du mort, position qui ne cessera de l'interroger sur le sens de l'héroïsme.

En 1948, il devient inspecteur général de philosophie, fonction qu'il exerce jusqu'en 1955. Ce poste de haut fonctionnaire lui laisse le loisir de préparer sa thèse de doctorat de philosophie. Âgé de cinquante et un ans, il la soutient en 1955 sous le titre La Formation du concept de réflexe aux XVIIe et XVIIIe siècles, aussitôt publiée. À partir de cette date, il succède à Gaston Bachelard à la Sorbonne et à l'Institut d'histoire des sciences et des techniques de l'université de Paris jusqu'à sa retraite en 1971.

Ă€ l'automne 1955, il soutient l'appel contre la poursuite de la guerre d'AlgĂ©rie, et cinq ans plus tard il souscrit Ă  la pĂ©tition de la FĂ©dĂ©ration de l'Éducation nationale appelant Ă  reconnaĂ®tre l'indĂ©pendance de l'AlgĂ©rie. Ă€ la suite du coup d'État du gĂ©nĂ©ral Jaruzelski en Pologne, il est l'une des figures de l'intelligentsia française appelant le gouvernement Ă  soutenir Solidarność. 

Son oeuvre philosophique est considĂ©rable. Le Normal et le Pathologique, publiĂ© en 1943 et complĂ©tĂ© lors d'une réédition en 1966, est une recherche approfondie sur la nature et le sens de la notion de normalitĂ© en mĂ©decine et en biologie, ainsi que sur la production et l'institutionnalisation des connaissances scientifiques. La Connaissance de la vie (1952) est une Ă©tude Ă  propos de la spĂ©cificitĂ© de la biologie en tant que science, la signification historique et conceptuelle du vitalisme, et la possibilitĂ© de concevoir l'organisme non pas sur la base de modèles mĂ©canistes, mais dans sa relation avec le milieu oĂą il vit. La rĂ©flexion qu'il conduit est, pour l'essentiel, une analyse historique et critique des questions Ă  portĂ©e gĂ©nĂ©rale : il part de l'erreur pour poser le problème philosophique de la vĂ©ritĂ© et de la vie. 

Son oeuvre a une influence fondamentale sur la génération qui a animé le mouvement contestataire dit de la French Theory et fait Mai 68, en particulier Michel Foucault et Pierre Bourdieu, dont Canguilhem fut le directeur de thèse. Michel Foucault lui demande d'être le rapporteur de sa thèse Folie et déraison : histoire de la folie à l'âge classique. Michel Foucault voit dans la démarche de Canguilhem "un des événements fondamentaux dans l'histoire de la philosophie moderne" Parmi ses autres élèves et disciples figurent François Dagognet, Gilles Deleuze, Dominique Lecourt et Donna Haraway.

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