 |
Paul
Nizan
est un écrivain né le 7 février
1905 Ã Tours, dans une famille de la petite
bourgeoisie provinciale. Son père, Pierre Nizan, est ingénieur des chemins
de fer, une ascension sociale pour ce fils d'ouvrier d'origine bretonne
dont le parcours servira de modèle au personnage d'Antoine Bloyé. Sa
mère, Clémentine Métour, est issue d'un milieu royaliste. Après des
études secondaires au lycée de Périgueux
où il se distingue par ses talents scolaires, il descend à Paris
en 1917 et entre au lycée Henri-IV.
C'est là qu'il fait la rencontre décisive de Jean-Paul
Sartre, avec qui il se lie d'une amitié immédiate et profonde. De
1922 à 1924, il prépare le concours de l'École normale supérieure (ENS)
en hypokhâgne et khâgne au lycée
Louis-le-Grand, toujours aux côtés de Sartre, et se lie également
d'amitié avec Raymond Aron. Reçu à l'ENS en 1924,
il intègre cette "maison" où il partage sa vie d'étudiant avec Sartre,
entre travail acharné, discussions passionnées dans les bistrots et flâneries
parisiennes.
Durant ces années
de formation, Paul Nizan traverse une période de profondes incertitudes
et de recherches intellectuelles et politiques. Il est d'abord attiré
par les idées d'extrême droite, s'inscrivant même un temps aux Camelots
du Roi, la jeunesse de l'Action française, et adhère brièvement en 1925
au Faisceau de Georges Valois, premier mouvement fasciste français. Parallèlement,
il se passionne pour la littérature, écrit des poèmes et des contes
influencés par les surréalistes, et participe
à de petites revues comme La Revue sans titre ou Philosophies,
animée par son ami Georges Friedmann. Mais cette effervescence intellectuelle
cache un profond malaise. En proie à des crises de dépression et à un
sentiment de révolte contre l'institution universitaire et la société
bourgeoise, il interrompt brutalement sa scolarité à l'ENS en septembre
1926. Il s'embarque pour Aden, au Yémen,
où il devient le précepteur du fils d'Antonin Besse, un riche homme d'affaires
français.
Ce séjour de six
mois à la pointe sud de l'Arabie est un véritable choc. Il y découvre
la réalité brute du capitalisme colonial,
l'exploitation des indigènes et l'absurdité de la vie des expatriés,
qu'il décrit comme des "morts en sursis" au service d'un capital anonyme.
Aden agit pour lui comme un révélateur politique : il prend conscience
que son mal-être est indissociable de l'ordre social. Comme il l'écrira
plus tard, "Aden m'a enseigné que je comprendrais tout de mon pays natal".
Il rentre en France en mai 1927, la conscience politique désormais éclairée.
Il franchit alors le pas qui le hantait depuis des mois : il adhère au
Parti communiste français, parrainé par son camarade Jean Bruhat. Cette
même année, il épouse Henriette Alphen, une jeune femme issue de la
bourgeoisie juive, lors d'une cérémonie dont les témoins sont ses deux
inséparables amis, Jean-Paul Sartre et Raymond Aron.
L'année suivante,
en 1929, Nizan est reçu 5e à l'agrégation
de philosophie. Il entame alors une carrière de professeur, d'abord au
lycée de Bourg-en-Bresse, mais sa véritable
vie est ailleurs, dans le militantisme et l'écriture. Dès son retour
d'Aden, il se jette avec une énergie fébrile dans les activités du Parti.
Il collabore à la Revue marxiste, participe à la direction de
la Revue de psychologie concrète avec son ami Georges Politzer,
et devient critique littéraire à L'Humanité. En 1931, il publie
son premier livre, Aden Arabie, un texte enflammé contre la société
bourgeoise, le colonialisme et l'enseignement universitaire, qui s'ouvre
sur une phrase devenue légendaire :
"J'avais
vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de
la vie".
L'ouvrage passe relativement
inaperçu à sa sortie, mais Nizan poursuit son travail d'intellectuel
engagé. En 1932, il est candidat du Parti communiste aux élections législatives
dans l'Ain, sans succès, et publie Les Chiens
de garde, une violente charge contre les philosophes spiritualistes
de son temps, ses anciens maîtres, qu'il accuse de servir l'ordre établi.
• Aden
Arabie (1931), tient à la fois du récit autobiographique, de l'essai
politique et du pamphlet. Le livre s'ouvre sur une rupture violente avec
les illusions de la jeunesse bourgeoise et intellectuelle, formulée dans
une langue incisive et provocatrice. Le séjour du narrateur à Aden, poste
colonial aride et sans prestige, devient le révélateur d'un monde dominé
par l'ennui, l'injustice sociale et la logique impérialiste. Aden n'est
pas tant un décor exotique qu'un symbole du vide moral et psychologique
produit par le capitalisme et le colonialisme.
Nizan y dénonce l'hypocrisie des valeurs bourgeoises, la fausse universalité
de la culture occidentale et l'aliénation des intellectuels coupés du
réel. L'ouvrage est empreint d'une colère lucide, un refus de la résignation
et l'affirmation d'un engagement révolutionnaire encore en construction,
qui fait d'Aden Arabie un texte fondateur de la littérature engagée
des années 1930.
• Les Chiens
de garde (1932) est un essai polémique dirigé contre les philosophes
et intellectuels que Nizan accuse de servir objectivement l'ordre bourgeois.
À travers des attaques ciblées contre des figures de la philosophie française
contemporaine, il dénonce une pensée qui se prétend universelle et désintéressée
tout en légitimant les rapports de domination sociale existants. Les chiens
de garde sont ceux qui veillent idéologiquement à la stabilité du système,
en détournant les masses des véritables enjeux politiques par l'idéalisme,
le moralisme ou l'abstraction philosophique. Nizan y affirme une conception
matérialiste
de la pensée : les idées ne sont jamais neutres, elles sont liées Ã
des intérêts de classe. Le style est agressif, ironique et sans concession,
assumant la fonction de scandale et de rupture. Ce texte constitue l'une
des prises de position les plus radicales de l'auteur en faveur d'un marxisme
militant et d'une responsabilité politique des intellectuels.
Les années 1930 sont
d'une productivité littéraire et journalistique intense. En 1933, il
publie Antoine Bloyé, parfois considéré comme le premier roman
français du réalisme socialiste, où il retrace la vie de son père,
un homme dont l'ascension sociale l'a coupé de sa classe d'origine et
a conduit à son aliénation. Il participe activement au lancement de la
revue Commune, organe de l'Association des écrivains et artistes
révolutionnaires. En 1934-1935, il effectue un long séjour en Union
soviétique avec sa femme. Il assiste au premier congrès de l'Union
des écrivains soviétiques et s'efforce, à travers ses articles, de propager
une image humaniste et heureuse de l'URSS stalinienne, sans voir ou sans
vouloir voir la réalité des famines et de la répression qui s'annonce.
De retour en France, il alterne entre ses fonctions de professeur (il est
nommé à Paris en 1936) et son travail de journaliste. Il devient correspondant
de politique étrangère pour Ce Soir, le grand quotidien du soir
dirigé par Louis Aragon, et couvre les
grands événements de l'époque, de la montée du Front populaire aux
prémices de la guerre d'Espagne. En 1938,
son dernier roman, La Conspiration, qui dépeint le monde des jeunes
intellectuels des années 1920 et leur désir d'absolu, reçoit le prix
Interallié, consacrant son talent de romancier.
• Antoine
Bloyé (1933) est un roman qui parcourt la trajectoire d'un individu
issu du monde ouvrier, devenu ingénieur puis cadre dans l'industrie ferroviaire.
À travers cette ascension sociale, Nizan analyse les mécanismes d'intégration
et de neutralisation de la classe ouvrière par la bourgeoisie. Antoine
Bloyé, en cherchant la reconnaissance et la sécurité, s'éloigne progressivement
de son milieu d'origine et de toute conscience collective. Le roman met
en lumière le prix psychologique et moral de cette promotion sociale :
solitude, renoncement, perte de sens. Contrairement aux pamphlets, le ton
est ici plus sobre et analytique, et laisse place à une critique sociale
incarnée dans un destin individuel. Nizan y montre comment le système
capitaliste transforme les individus en rouages dociles, même lorsqu'il
leur offre une apparente réussite, et comment l'aliénation peut prendre
la forme du confort et de la respectabilité.
• La Conspiration
(1938) s'intéresse au milieu des étudiants et jeunes intellectuels tentés
par l'action révolutionnaire dans l'entre-deux-guerres. Le roman met en
scène un groupe de jeunes gens qui rêvent de renverser l'ordre établi,
mais dont l'engagement demeure souvent abstrait, hésitant ou contradictoire.
Nizan y interroge la distance entre le désir de révolution et la réalité
de l'action politique organisée, en soulignant les illusions, les impasses
et parfois l'impuissance de ces révoltes individuelles ou groupusculaires.
Le livre est traversé par une tonalité plus désenchantée que les oeuvres
précédentes : l'enthousiasme révolutionnaire se heurte à la complexité
du réel, aux divisions internes et à la récupération idéologique.
La
Conspiration apparaît ainsi comme une oeuvre de maturité, où Nizan
réfléchit de manière critique à l'engagement, sans renoncer à ses
convictions, mais en en exposant les tensions et les limites concrètes.
Mais le monde politique
s'assombrit. En août 1939, la signature du pacte germano-soviétique entre
l'URSS de Staline et l'Allemagne
nazie plonge Nizan dans une crise profonde. Antifasciste convaincu, engagé
aux côtés des républicains espagnols, il ne peut accepter ce revirement.
En septembre 1939, il quitte le Parti communiste français, non pas par
une condamnation morale de l'URSS, mais parce qu'il reproche au PCF son
"cynisme politique" et son incapacité à tirer son épingle du jeu dans
cette opération diplomatique dangereuse. Sa rupture est mal vécue par
le Parti, qui l'accuse rapidement d'être un traître et même, plus tard,
un policier à la solde de la bourgeoisie.
Dès la déclaration
de guerre, Paul Nizan est mobilisé. Il est affecté comme interprète
auprès du corps expéditionnaire britannique dans le nord de la France.
Le 23 mai 1940, lors de l'offensive allemande vers Dunkerque, il est tué
au combat, d'une balle en plein front, au château de Cocove à Recques-sur-Hem,
dans le Pas-de-Calais. Il est enterré au cimetière national de La Targette
à Neuville-Saint-Vaast.
Sa mort précoce
fige son image en celle d'un "jeune homme éternel" pour son ami Sartre,
qui écrira plus tard :
"Qu'ils
s'éloignent, les vieux, qu'ils laissent cet adolescent parler à ses frères".
Pendant vingt ans, cependant,
son oeuvre est mise à l'index et sa mémoire diffamée par le Parti communiste,
qui ne lui pardonne pas sa défection. Il faut attendre 1960 et la réédition
d'Aden Arabie préfacée par Sartre pour que Nizan soit "réhabilité"
et redécouvert par une nouvelle génération. Sa célèbre phrase d'ouverture
devient alors l'un des slogans les plus repris par les étudiants en mai
68, et consacre définitivement Paul Nizan comme l'une des figures
majeures de l'intellectuel révolté du XXe
siècle. |
|