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L'histoire des États-Unis
La nouvelle démocratie américaine
Histoire des Etats-Unis d'Amérique
Aperçu
Les règles du jeu changent
Le Nord et le Sud
L'entrée dans les années 1820 marqua la fin de la génération des Pères fondateurs et l'avènement d'une Amérique radicalement différente, portée par une vague démocratique, une expansion territoriale frénétique et une transformation économique qui bouleversait les rapports sociaux. Le compromis du Missouri avait momentanément apaisé la querelle sectionnelle sur l'esclavage, mais il avait tracé une ligne géographique qui devenait une ligne de fracture morale et politique. La période qui s'ouvrait allait voir la jeune république se métamorphoser en une démocratie de masse turbulente, tout en accumulant les forces explosives qui finiraient par la déchirer.

Le personnage qui domina et incarna cette nouvelle ère fut Andrew Jackson. Vainqueur de La Nouvelle-Orléans, planteur du Tennessee, homme de la frontière au caractère inflexible, Jackson était l'antithèse des présidents virginiens et bostoniens qui l'avaient précédé. L'élection présidentielle de 1824 avait pourtant vu sa défaite amère. Quatre candidats se partageaient les voix, tous se réclamant du parti Républicain-démocrate. Jackson arriva en tête du vote populaire et des grands électeurs, mais sans majorité absolue. Conformément à la Constitution, l'élection fut renvoyée à la Chambre des représentants. Là, Henry Clay, le grand manitou du Congrès, usa de son influence pour faire élire John Quincy Adams. Quand Adams nomma Clay secrétaire d'État, Jackson et ses partisans hurlèrent au « marché corrompu », une alliance des élites de l'Est contre la volonté du peuple. Pendant quatre ans, Jackson et son entourage, notamment le génie politique Martin Van Buren, tissèrent une organisation sans précédent, mobilisant les fermiers, les ouvriers des villes et les pionniers de l'Ouest contre les privilèges de l'establishment.

La campagne de 1828 fut d'une sauvagerie inédite. Les partisans d'Adams traitèrent la femme de Jackson, Rachel, d'adultère et de bigame; ceux de Jackson accusèrent Adams d'avoir été un proxénète pour le tsar de Russie. Jackson triompha dans un raz-de-marée électoral. Son investiture, le 4 mars 1829, ressembla à une révolution. Une foule immense, en habits grossiers, envahit la Maison-Blanche, piétinant les meubles et les tapis pour approcher leur héros, au point que le président dut être protégé de ses propres partisans. Pour ses adversaires, c'était le triomphe de la populace; pour ses partisans, l'avènement de la démocratie jacksonienne, l'ère de l'homme du commun. Jackson gouverna comme un commandant militaire. Il fit un usage massif du veto présidentiel, plus que tous ses prédécesseurs réunis, et n'hésita pas à défier frontalement les autres branches du gouvernement. Son grand combat fut la guerre de la Banque. La Banque des États-Unis, basée à Philadelphie, dirigée par l'austère Nicholas Biddle, représentait à ses yeux un monstre d'aristocratie financière, une institution qui concentrait un pouvoir immense sans aucun compte à rendre au peuple. Quand Henry Clay, candidat à la présidence en 1832, fit voter par anticipation le renouvellement de la charte de la Banque, Jackson y opposa son veto dans un message retentissant, dénonçant la Banque comme un instrument de privilège. Réélu triomphalement, il retira ensuite les fonds fédéraux de la Banque pour les disperser dans des banques d'État, les banques favorites, ce qui étrangla l'institution et provoqua une guerre économique féroce.

Un autre défi lancé par Jackson à l'autorité constituée fut la crise de la nullification. La Caroline du Sud, dont l'économie de plantation souffrait, avait déclaré nulles et non avenues dans l'État les lois douanières fédérales, jugées oppressives, et menaçait de faire sécession. Le vice-président John C. Calhoun, théoricien le plus brillant du Sud, avait articulé la doctrine de la nullification, selon laquelle un État souverain pouvait juger de la constitutionnalité d'une loi fédérale et la suspendre sur son territoire. Jackson, en vieux nationaliste intransigeant, réagit avec une fureur glaciale. Il fit voter par le Congrès le Force Bill l'autorisant à employer l'armée pour faire exécuter les lois fédérales, tout en menaçant personnellement de pendre Calhoun. La Caroline du Sud, isolée, battit en retraite, mais la crise avait mis à nu la tension latente entre le pouvoir fédéral et les droits des États, tension qui se confondait de plus en plus avec la défense de l'esclavage.

La présidence de Jackson fut également celle de la déportation des nations autochtones. Fidèle à sa conviction que les Amérindiens étaient un obstacle à la civilisation et au progrès, il fit voter l'Indian Removal Act de 1830, qui autorisait le gouvernement à négocier des traités d'échange de terres avec les tribus de l'Est pour les déplacer à l'ouest du Mississippi. La résistance des Cherokees, qui avaient adopté l'agriculture, une constitution écrite, une presse, et qui gagnèrent leur cause devant la Cour suprême, fut balayée d'un mépris présidentiel. Jackson aurait dit, en apprenant l'arrêt du juge Marshall : 

« John Marshall a pris sa décision, maintenant qu'il la fasse appliquer ». 
La marche forcée des Cherokees, des Creeks, des Choctaws, des Chickasaws et des Séminoles vers le Territoire indien, ce qu'on nomma la Piste des Larmes, fut un long calvaire de faim, de froid et de maladie où périrent des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants. Une page sombre de l'expansion américaine s'écrivait en lettres de sang et de larmes.

Pendant que Jackson redessinait le paysage politique, une autre révolution, silencieuse et profonde, transformait l'économie, les paysages et les moeurs : la Révolution du marché. Des réseaux de canaux, dont le plus emblématique fut le canal Érié achevé en 1825, relièrent les Grands Lacs à l'Atlantique, faisant de New York le port impérial de la nation. Puis vint le chemin de fer, qui réduisit les distances et unifia un territoire immense. Des usines textiles surgirent en Nouvelle-Angleterre, à Lowell et Lawrence, employant des milliers de jeunes filles de ferme dans un système paternaliste qui fascina et inquiéta l'Europe. Le coton devint le roi absolu du Sud. L'invention de l'égreneuse à coton par Eli Whitney avait rendu possible, au tournant du siècle, la culture rentable du coton à fibres courtes. Désormais, les plantations s'étendaient comme une traînée de poudre de la Caroline du Sud au Texas, et la demande insatiable des usines textiles du Lancashire en Angleterre faisait du coton le principal produit d'exportation américain. Cette richesse reposait entièrement sur le travail forcé de millions d'hommes et de femmes asservis. L'esclavage, que beaucoup de Pères fondateurs pensaient voué à une extinction progressive, connut au contraire une expansion formidable et devint le pilier non seulement économique, mais social, culturel et psychologique du Sud. Une idéologie raciste de plus en plus rigide et agressive se développa pour justifier ce "système particulier", présenté non plus comme un mal nécessaire, mais comme un bien positif, la base d'une civilisation chrétienne et hiérarchique supérieure au matérialisme salarié du Nord.

Le Nord, lui, connut une explosion de réformes sociales et de ferveur religieuse, le Second Grand Réveil. Des prédicateurs itinérants enflammaient les campagnes et les villes, appelant à la conversion individuelle et à la régénération de la société. De ce bouillonnement naquirent des mouvements pour la tempérance, la réforme des prisons, les droits des femmes et, surtout, l'abolitionnisme. L'apparition de William Lloyd Garrison, qui fonda en 1831 le journal The Liberator, marqua une rupture radicale. Garrison ne prônait pas une émancipation graduelle ou la colonisation des Noirs libres en Afrique; il exigeait l'abolition immédiate et sans compensation de l'esclavage, qu'il qualifiait de péché national qu'il fallait extirper sur-le-champ. Les frères Grimké, filles d'un planteur de Caroline du Sud, témoignèrent des horreurs qu'elles avaient vues. Frederick Douglass, un esclave fugitif d'une éloquence foudroyante, devint la preuve vivante de l'humanité et de l'intelligence des Noirs. En 1831, la même année que le premier numéro du Liberator, la plus grande peur du Sud se matérialisa : la rébellion de Nat Turner en Virginie. Turner, un prédicateur esclave, mena une insurrection sanglante qui tua une soixantaine de Blancs avant d'être écrasée. La répression fut atroce, et dans tout le Sud, les législatures votèrent des lois renforçant le contrôle des esclaves et interdisant de leur apprendre à lire et à écrire. Le débat sur l'esclavage, que le compromis du Missouri avait voulu enterrer, ressurgissait avec une virulence accrue et transformait le Congrès en champ de bataille.

L'expansion territoriale, moteur de la jeune nation, devint le détonateur permanent de la querelle sectionnelle. La révolution texane contre le Mexique en 1836, menée par des colons américains qui avaient importé l'esclavage dans une région où il était aboli, créa une république indépendante qui frappait à la porte de l'Union. L'annexion du Texas, réclamée par le Sud, fut bloquée pendant près d'une décennie par le Nord qui craignait de créer un immense empire de l'esclavage. C'est sous la présidence de James K. Polk, un expansionniste déterminé élu en 1844, que la poudrière s'enflamma. Polk fit annexer le Texas, puis, en 1846, poussa le Mexique à la guerre par une provocation délibérée dans une zone frontalière contestée. La guerre américano-mexicaine fut un triomphe militaire unilatéral. Les troupes du général Winfield Scott débarquèrent à Veracruz et marchèrent sur Mexico, pendant que le général Zachary Taylor écrasait les armées mexicaines dans le Nord. En 1848, le traité de Guadalupe Hidalgo amputa le Mexique de la moitié de son territoire : la Californie, le Nouveau-Mexique, l'Arizona et le reste du Sud-Ouest. La destinée manifeste, cette croyance messianique en un droit divin d'expansion des institutions américaines sur tout le continent, était accomplie.

Mais cette immense victoire posait la question qui hantait la République : l'esclavage s'étendrait-il à ces nouveaux territoires? Un obscur représentant démocrate de Pennsylvanie, David Wilmot, proposa en 1846 une clause interdisant l'esclavage dans tous les territoires conquis du Mexique. La clause Wilmot fut votée par la Chambre du Nord, bloquée par le Sénat du Sud, et déchaîna une tempête politique. L'élection de 1848 vit l'émergence d'un nouveau parti, le Free Soil Party, rassemblant les opposants à l'extension de l'esclavage au nom de la terre libre pour le travail libre. La découverte d'or en Californie en 1848 précipita une ruée mondiale et força le Congrès à agir. La Californie, dont la population avait explosé, demandait à entrer dans l'Union comme État libre, menaçant l'équilibre au Sénat. Le Sud parla ouvertement de sécession.

Ce fut le dernier grand compromis des vieux sages. Le compromis de 1850, bricolé par Henry Clay et poussé par le nouveau président Millard Fillmore, était un faisceau de lois. La Californie entrerait comme État libre; les territoires de l'Utah et du Nouveau-Mexique seraient organisés sans mention de l'esclavage, laissant la décision à la « souveraineté populaire » des colons; la traite des esclaves serait abolie à Washington D.C.; mais une loi sur les esclaves fugitifs, le Fugitive Slave Act, d'une rigueur draconienne, obligeait tous les citoyens du Nord à collaborer à la capture des esclaves en fuite, sous peine de lourdes amendes. Ce dernier aspect du compromis mit le feu au Nord. Des Noirs libres furent enlevés sur simple déclaration; des foules, à Boston comme à Syracuse, arrachèrent des fugitifs aux marshals fédéraux. Harriet Beecher Stowe, révoltée, publia La Case de l'oncle Tom en 1852, un roman sentimental qui fit pleurer des millions de lecteurs dans le Nord et dans le monde entier sur le sort des esclaves et la monstruosité morale du système, tout en dressant le Sud dans une indignation défensive.

Le fragile édifice du compromis de 1850 ne tint que quatre ans. En 1854, le sénateur Stephen A. Douglas de l'Illinois, dans l'espoir de construire un chemin de fer transcontinental et d'organiser le territoire du Nebraska, fit voter la loi Kansas-Nebraska. Celle-ci abrogeait de facto la ligne du compromis du Missouri de 1820 et instituait le principe de souveraineté populaire pour décider du sort de l'esclavage dans ces territoires du Nord où il avait été interdit depuis trente-quatre ans. L'effet fut volcanique. Des milliers de Nordistes, outrés, considérèrent cela comme une trahison de la cause de la liberté. Le parti Whig, déjà moribond, explosa littéralement. De ses cendres naquit, dans un élan de ferveur morale et de mobilisation populaire sans précédent, le Parti républicain, coalition d'anciens Whigs, de Free Soilers, d'abolitionnistes et de démocrates du Nord réunis par un principe unique : pas d'extension de l'esclavage dans les territoires. Au Kansas, la souveraineté populaire dégénéra en guerre civile ouverte. Des colons pro-esclavagistes du Missouri, les Border Ruffians, et des émigrants anti-esclavagistes armés de bibles de Beecher ( = des fusils) s'affrontèrent à feu et à sang, pendant que la violence gagnait jusqu'au Sénat, où le représentant de la Caroline du Sud, Preston Brooks, assomma sauvagement à coups de canne le sénateur abolitionniste du Massachusetts, Charles Sumner, en plein hémicycle, sous les yeux de ses collègues.

L'arrêt Dred Scott de la Cour suprême, en 1857, poussa la crise à son point de non-retour. Le Chief Justice Roger Taney, un Sudiste, déclara au nom de la majorité de la Cour qu'un Noir, esclave ou libre, n'était pas et ne pouvait jamais être citoyen des États-Unis, et que le Congrès n'avait pas le pouvoir d'interdire l'esclavage dans les territoires, rendant le compromis du Missouri anticonstitutionnel. Pour le Sud, c'était une victoire juridique totale. Pour le Nord et le Parti républicain, c'était une abomination qui ouvrait la porte à la légalisation de l'esclavage partout dans l'Union. La figure d'Abraham Lincoln, un avocat de l'Illinois, ancien Whig, monta alors en puissance. Lors des débats retentissants qui l'opposèrent à Stephen Douglas pour l'élection sénatoriale de 1858, Lincoln articula la position républicaine avec une clarté et une force morale inégalées. Il ne prônait pas l'abolition immédiate dans le Sud, mais il déclara que la nation ne pouvait pas survivre "à moitié esclave et à moitié libre", qu'une maison divisée contre elle-même ne pouvait tenir debout, et que l'esclavage devait être placé dans la voie de l'extinction ultime. Douglas défendait la souveraineté populaire comme la solution démocratique, mais Lincoln le força à admettre, dans la doctrine de Freeport, que cette souveraineté populaire ne valait rien si l'arrêt Dred Scott autorisait le propriétaire d'esclaves à s'installer partout avec son bien. Lincoln perdit l'élection sénatoriale, mais il gagna une stature nationale.

L'étincelle finale jaillit d'un homme à la barbe de prophète et au regard de feu, John Brown, un abolitionniste qui avait trempé ses mains dans le sang de la guerre du Kansas. Le 16 octobre 1859, à la tête d'une petite troupe comprenant des Blancs et des Noirs, il s'empara de l'arsenal fédéral de Harpers Ferry, en Virginie, dans l'espoir de déclencher un soulèvement général des esclaves. La rébellion échoua; Brown fut capturé par le colonel Robert E. Lee et les Marines, jugé et pendu. Mais son calme, son courage, ses paroles sublimes durant son procès et avant sa mort firent de lui un martyr pour le Nord, un symbole de la sainteté de la cause abolitionniste. Le Sud, horrifié, vit dans la glorification de Brown par les républicains la preuve que le Nord voulait allumer une guerre génocidaire contre ses familles et son mode de vie.

C'est dans ce climat de peur, de méfiance et de ferveur apocalyptique que se prépara l'élection présidentielle de 1860. Le Parti démocrate se brisa en deux sur la question de l'esclavage dans les territoires, les délégués du Sud quittant la convention de Charleston et présentant leur propre candidat, John C. Breckinridge. Les républicains, unis, présentèrent Abraham Lincoln, un modéré, mais dont la plateforme d'interdiction de l'extension de l'esclavage était inacceptable pour le Sud. La division démocrate rendit l'élection de Lincoln inévitable, bien qu'il n'obtînt que 39 % du vote populaire et pas un seul grand électeur du Sud. Pour la Caroline du Sud, c'en était trop. Le 20 décembre 1860, six semaines après l'élection, une convention réunie à Charleston vota à l'unanimité une ordonnance de sécession, déclarant que l'Union qui l'avait liée aux autres États était désormais dissoute. Le Mississippi, la Floride, l'Alabama, la Géorgie, la Louisiane et le Texas suivirent dans les semaines suivantes. Le 4 février 1861, les délégués de ces sept États se réunirent à Montgomery, en Alabama, et fondèrent les États confédérés d'Amérique, avec Jefferson Davis pour président. Le vieux compromis était mort. Le long conflit de quatre-vingts ans sur la nature de la République américaine, une union perpétuelle ou une ligue révocable d'États souverains, une nation fondée sur la liberté ou un empire de l'esclavage, arrivait à son terme. Les canons étaient chargés. Ils n'attendaient plus que le lever du jour sur un fort en brique au milieu du port de Charleston, nommé Sumter.

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