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Après
la déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776 et la victoire contre
la Grande-Bretagne, les États-Unis deviennent officiellement indépendants
en 1783. Le nouveau pays doit alors organiser son gouvernement et assurer
son unité. En 1787, une Constitution est adoptée. Elle établit
un régime fédéral fondé sur la séparation des pouvoirs entre le président,
le Congrès et la Cour suprême. Le premier Congrès se réunit en 1789,
et à l'unanimité des grands électeurs, George
Washington devint le premier président. Tout était à inventer. Chaque
geste, chaque cérémonial, chaque titre, le simple fait de savoir
comment s'adresser au chef de l'État, était un précédent. Washington
s'entoura d'hommes brillants mais déjà rivaux. Alexander
Hamilton, secrétaire au Trésor, et Thomas
Jefferson, secrétaire d'État, incarnaient deux visions du destin
américain. Hamilton, l'enfant des Caraïbes, croyait à une nation manufacturière,
centralisée, financièrement puissante, liée à la Grande-Bretagne
par le commerce. Il fit voter son programme en trois volets : la prise
en charge par le gouvernement fédéral des dettes de guerre des États,
la création d'une Banque des États-Unis, et un système de tarifs douaniers
pour protéger l'industrie naissante. Son Rapport sur les manufactures
était un hymne à la modernité industrielle. Jefferson, le planteur virginien,
voyait l'avenir dans une république agraire de fermiers libres et vertueux,
farouchement attachés aux droits des États et à une interprétation
stricte de la Constitution. Pour lui, la Banque était un monstre
constitutionnel, une menace pour la liberté. De ce choc idéologique naquirent
les premiers partis politiques de l'histoire américaine, les Fédéralistes
autour de Hamilton, les Républicains-démocrates autour de Jefferson et
Madison, bien que les contemporains y vissent
d'abord des factions dangereuses pour l'unité républicaine.
L'écho de la Révolution
française vint enflammer ces divisions. Quand la France
déclara la guerre à l'Angleterre en 1793, les sympathies américaines
se partagèrent. Jefferson et ses partisans voyaient dans les révolutionnaires
français les frères d'armes de 1778, continuant le combat contre la tyrannie
monarchique. Hamilton et les Fédéralistes étaient horrifiés par la
Terreur et considéraient le
lien commercial avec l'Angleterre comme vital. Washington, en 1793, prit
une décision fondatrice : la Proclamation de neutralité. Les États-Unis,
jeune et fragile, se tiendraient à l'écart des guerres de l'Europe. Mais
la neutralité était difficile à tenir. La Grande-Bretagne saisissait
les navires américains commerçant avec les Antilles françaises. Pour
éviter une guerre, Washington envoya le juge John Jay négocier à Londres
en 1794. Le traité Jay apaisa les tensions, mais à un prix que beaucoup
jugèrent humiliant : il ne mentionnait même pas les marins américains
enrôlés de force dans la Royal Navy. Sa ratification déchaîna une tempête
politique et consolida la fracture partisane.
À la fin de son second mandat, Washington
publia son Adresse d'adieu, un document quasi-testamentaire qui
allait résonner pendant des générations. Il y mettait en garde contre
"l'esprit de parti", cette "torche funeste" qui menaçait la liberté,
et contre les "alliances permanentes" avec les puissances étrangères
qui entraîneraient la jeune république dans les querelles du vieux monde.
Il se retira à Mount Vernon, laissant la place à une élection présidentielle
disputée en 1796. John Adams, le fédéraliste
austère et colérique, fut élu de justesse face à Thomas Jefferson,
qui devint, selon la règle de l'époque, son vice-président. Le gouvernement
fut ainsi coiffé d'un exécutif bicéphale et hostile. La présidence
Adams fut consumée par une quasi-guerre navale avec la France, qui, outrée
par le traité Jay, s'en prenait au commerce américain. L'affaire XYZ,
où des agents français demandèrent des pots-de-vin pour simplement ouvrir
des négociations, souleva une vague d'indignation. Dans cette atmosphère
fiévreuse, le Congrès fédéraliste vota les Actes sur les étrangers
et la sédition, qui permettaient d'expulser les étrangers suspects
et de réprimer les critiques contre le gouvernement. Ces lois liberticides
étaient une arme politique dirigée contre les Républicains-démocrates.
La riposte de Madison et Jefferson fut théâtrale et profonde : les Résolutions
du Kentucky et de la Virginie, adoptées par les législatures de ces
États, proclamèrent que les États avaient le droit de juger de la constitutionnalité
des lois fédérales, posant les germes de la théorie de la nullification
qui hanterait plus tard le Sud.
La révolution de 1800, comme Jefferson
lui-même la nomma, fut un tournant pacifique et démocratique. L'élection
présidentielle opposa de nouveau Adams à Jefferson. Ce fut une campagne
d'une rare violence verbale, où les fédéralistes accusaient Jefferson
d'être un athée jacobin, et les républicains voyaient en Adams un monarque
en devenir. Jefferson l'emporta, mais se retrouva à égalité de voix
avec son colistier Aaron Burr, par un défaut du système électoral. Ce
fut la Chambre des représentants qui, après trente-six tours de scrutin,
départagea les deux hommes dans une atmosphère de crise constitutionnelle.
Jefferson prêta serment en mars 1801 dans
la nouvelle capitale fédérale, Washington, une cité encore à l'état
de chantier boueux. Son discours inaugural fut un appel à l'apaisement
: "Nous sommes tous républicains, nous sommes tous fédéralistes", murmura-t-il,
tout en posant les piliers d'un gouvernement frugal, attaché aux libertés
et à la paix.
L'occasion de réaliser son rêve agraire
vint de façon inespérée. La Louisiane, cet immense territoire à l'ouest
du Mississippi, venait d'être rétrocédée par l'Espagne
à la France napoléonienne. La Nouvelle-Orléans,
verrou du commerce fluvial, était désormais entre les mains de l'expansionniste
Bonaparte. Jefferson, l'avocat d'une interprétation
stricte de la Constitution, fit taire ses scrupules juridiques pour saisir
l'opportunité géopolitique du siècle. Il envoya James
Monroe à Paris avec l'ordre d'acheter la Nouvelle-Orléans et la Floride.
Contre toute attente, Talleyrand, sur ordre
de Bonaparte, proposa de vendre la totalité de la Louisiane pour quinze
millions de dollars. L'expédition de Saint-Domingue
avait tourné au désastre, et Napoléon, tournant le dos au rêve américain,
avait besoin d'argent pour la guerre à venir en Europe. En 1803, le traité
fut signé. D'un trait de plume, les États-Unis doublaient leur superficie,
acquérant le contrôle total du Mississippi
et une revendication vague mais prometteuse sur les grandes plaines de
l'Ouest jusqu'aux Rocheuses. Pour
connaître ce nouveau monde, Jefferson dépêcha l'expédition de Meriwether
Lewis et William Clark, qui, de 1804 Ã 1806,
remonta le Missouri, franchit les montagnes
et atteignit le Pacifique, ouvrant une voie mythique et établissant un
précédent de souveraineté sur l'Oregon.
La réélection triomphale de Jefferson
en 1804 fut le chant du cygne de la paix et de la prospérité. La guerre
reprit en Europe, opposant la Grande-Bretagne de Nelson
et Wellington à l'Empire
napoléonien. Les États-Unis, en tant que puissance commerçante neutre,
se trouvèrent pris entre le marteau et l'enclume. Les Britanniques, par
leurs Ordres en Conseil, et les Français, par les décrets de Berlin
et de Milan, s'efforcèrent d'étrangler le
commerce de l'autre, confisquant les navires américains qui commerçaient
avec l'ennemi. Plus humiliant encore, la Royal Navy, Ã court d'hommes,
arraisonnait les navires américains pour y capturer des déserteurs présumés,
enrôlant de force des citoyens américains à tour de bras. La crise atteignit
son paroxysme en 1807. La frégate britannique HMS Leopard ouvrit
le feu sur l'USS Chesapeake au large de la Virginie,
tuant trois marins et en saisissant quatre autres. L'Amérique réclama
le sang et la guerre. Jefferson, profondément hostile à la guerre, chercha
une solution de rechange. Il fit voter l'Embargo de 1807, qui interdisait
à tout navire américain de commercer avec l'étranger. Il s'agissait
de soumettre les belligérants européens par la privation de matières
premières américaines. La coercition pacifique de Jefferson fut un échec
économique colossal, dévastant le commerce de la Nouvelle-Angleterre,
ruinant les ports et jetant le discrédit sur le parti républicain sans
faire fléchir ni Londres ni Paris.
L'échec de l'embargo empoisonna la présidence
de James Madison, élu en 1809. La pression en faveur de la guerre devint
irrésistible. Une nouvelle génération de responsables politiques, les
War Hawks, menée par le bouillant Henry Clay du Kentucky,
réclamait les armes pour venger l'honneur national, mater la résistance
amérindienne dans l'Ouest et s'emparer du Canada britannique. La guerre
anglo-américaine de 1812 fut déclarée en juin, dans une nation profondément
divisée. Le conflit tourna vite à la confusion et au fiasco pour les
Américains. Les tentatives d'invasion du Canada furent repoussées de
façon humiliante. La petite armée régulière américaine était mal
commandée, et les milices, indisciplinées, refusaient parfois de franchir
la frontière. La marine américaine, en revanche, remporta quelques duels
navals, l'USS Constitution gagnant son surnom de Old Ironsides
en voyant les boulets britanniques rebondir sur sa coque, mais la puissance
maritime britannique était écrasante et imposa un blocus étouffant.
L'épreuve la plus terrible survint en
août 1814. Une armée britannique, vétéran des guerres napoléoniennes,
débarqua dans le Maryland, balaya une milice
américaine à Bladensburg et marcha sans opposition sur Washington. La
Maison-Blanche, le Capitole et les bâtiments publics furent incendiés.
Le président Madison et son gouvernement s'enfuirent dans les bois du
Maryland, et les flammes illuminant le ciel de la capitale furent une humiliation
cuisante. Mais le désastre galvanisa la résistance. Quelques semaines
plus tard, la flotte britannique bombarda Baltimore,
mais les défenseurs du fort McHenry tinrent bon toute la nuit. Un jeune
avocat détenu sur un navire britannique, Francis Scott Key, assista Ã
l'aube au spectacle du drapeau étoilé flottant encore sur le fort, et
griffonna les vers qui deviendraient l'hymne national. Au même moment,
dans le Sud, le général Andrew Jackson, un
homme de la frontière dur et inflexible, écrasa la nation Creek à la
bataille de Horseshoe Bend, brisant la résistance amérindienne alliée
aux Britanniques et arrachant d'immenses cessions de terres. L'apothéose,
ironique et magnifique, fut la bataille de La
Nouvelle-Orléans, le 8 janvier 1815. Ignorant qu'un traité de paix
avait été signé à Gand deux semaines plus tôt, Jackson et sa troupe
hétéroclite de réguliers, de pirates de la baie de Barataria, d'hommes
libres de couleur et de miliciens du Tennessee,
écrasèrent les tuniques rouges en une victoire défensive qui fit plus
de deux mille morts britanniques pour une poignée d'Américains. Cette
bataille inutile sur le plan diplomatique forgea une légende nationale
et fit de Jackson un héros.
Le traité de Gand,
signé le 24 décembre 1814, était un retour au statu quo ante bellum.
Aucune frontière ne changeait, les griefs maritimes n'étaient même pas
mentionnés. Pourtant, la guerre de 1812 fut ressentie comme une seconde
guerre d'indépendance, une victoire psychologique contre la plus grande
puissance du monde qui forgea un sentiment national inédit. Les Fédéralistes
de Nouvelle-Angleterre, qui avaient flirté avec la sécession lors de
la Convention de Hartford, furent balayés par un vent de nationalisme
et leur parti disparut de la scène politique. La nation entra dans ce
que l'on nomma l'Ère des bons sentiments, sous la présidence de
James Monroe, élu en 1816. L'effondrement des Fédéralistes laissa le
parti Républicain-démocrate sans opposition, mais le consensus masquait
des tensions régionales croissantes sur l'esclavage et le pouvoir fédéral.
Cette ère de renouveau national fut aussi
celle d'une consolidation juridique et territoriale. La Cour suprême,
sous l'autorité du juge en chef John Marshall, affirma dans des arrêts
majeurs comme McCulloch v. Maryland la suprématie du gouvernement
fédéral et la doctrine des pouvoirs implicites. Le pays pansait ses plaies
et tournait son regard vers l'ouest. La question de l'expansion de l'esclavage
dans les nouveaux territoires surgit avec brutalité en 1819, lorsque le
territoire du Missouri demanda son admission dans l'Union en tant qu'État
esclavagiste. La perspective de rompre l'équilibre entre États libres
et esclavagistes au Sénat déchaîna une crise existentielle. Durant des
mois, le Congrès fut le théâtre de débats enflammés où l'on entendit
pour la première fois des parlementaires du Nord dénoncer l'immoralité
de l'esclavage. La crise fut résolue par le compromis du Missouri de 1820,
orchestré par Henry Clay. Le Missouri entrerait comme État esclavagiste,
le Maine comme État libre, et une ligne de
démarcation, le parallèle 36°30', serait tracée à travers les territoires
de l'achat de la Louisiane : au nord, l'esclavage serait à jamais interdit;
au sud, il serait permis. Le vieux Thomas Jefferson, depuis sa retraite
de Monticello, écrivit que cette affaire avait retenti comme " une cloche
de feu dans la nuit". Ce compromis achetait la paix civile, mais la question
de l'esclavage, cette contradiction originelle au coeur de la République,
était désormais posée dans toute sa violence contenue, et le fragile
édifice de l'Union savait désormais que le temps des esquives touchait
à sa fin. L'année 1820 refermait une époque de fondation héroïque
et ouvrait une ère où la démocratie jacksonienne, l'expansion continentale
et l'inévitable conflit sur l'esclavage allaient écrire les chapitres
suivants. |
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