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L'histoire du Monténégro
jusqu'en 1887
Sous la domination romaine, le Monténégro faisait partie de la province d'Illyrie. Lorsque les Serbes s'établirent dans la péninsule balkanique, vers la première moitié du VIIe siècle, cette région prit le nom de Zéta ou Prévalitana et forma une principauté dépendante du royaume serbe; elle comprenait, outre le Monténégro actuel, le lac et la ville de Scutari avec tout le littéral de l'Adriatique entre la Boïana et Cattaro. Elle fut le berceau de la famille des Némanides, qui régna sur la Serbie de 1159 à 1367. A la mort du dernier souverain de cette dynastie, un seigneur serbe du nom de Balcha, suivant l'exemple des grands feudataires de l'Empire désorganisé, devint prince à peu près indépendant de la Zéta. Ses descendants gouvernèrent après lui la principauté jusqu'en 1421. L'un d'eux arriva trop tard avec son continent de troupes pour prendre part à la fatale bataille de Kosovo (Cassovie), qui fit passer la plupart des territoires serbes sous la domination ottomane (1389). A la mort du dernier des Balchitch, le despote serbe Lazare Brankovitch, tributaire des Turcs, tenta vainement d'établir son autorité dans la Zéta. Les Zetchani désignèrent pour les gouverner un parent des Balchitch, Étienne, surnommé Tserni ou Czerny (= le Noir). 

Étienne (Stéphane), allié à Scander-Beg, guerroya contre les Turcs; il mourut en 1471, laissant comme successeur son fils, Ivan Tsernoïévitch, auquel la tradition populaire a donné le nom d'Ivan Beg. Allié aux Vénitiens, Ivan Beg résista longtemps aux armées ottomanes. Plus tard, abandonné par Venise, il brûla sa résidence, Jabliak, pour ne pas la voir tomber aux mains des envahisseurs et, après avoir fait jurer à ses sujets une haine implacable et éternelle contre le Croissant, il se retira avec eux sur les hauteurs, jusqu'alors presque inhabitées, de la Tsernagore (= Montagne noire ou Monténégro). Il y fonda le monastère de Tsettinié en 1485. Il mourut en 1490, laissant deux fils, Georges et Stanicha. Ce dernier embrassa l'islam et disputa vainement, avec, l'appui de la Porte, la Tsernagore à son frère. Son armée, composée de Monténégrins également renégats et de Turcs, fut défaite à Liéchkopolié; et les vainqueurs permirent à leurs compatriotes, devenus musulmans, de rentrer dans le pays. 

N'ayant plus à redouter d'invasion, Georges s'occupa de réorganiser son petit État; il fonda à Obod (1494) la première imprimerie slave connue, qui édita jusqu'en 1566 de nombreux livres religieux en caractères cyrilliques. En 1499, cédant aux sollicitations de sa femme, une patricienne de Venise, il alla se fixer en Italie sans esprit de retour. Avant de partir, il désigna aux chefs de tribus, comme son successeur, le vladika (évêque) de Tsettinié, Vavila.

Dès ce moment, cantonnés dans leurs montagnes stériles sur une étendue à peine équivalente au tiers de la superficie du Monténégro actuel, privés de toutes communications avec la mer, dont le littoral était occupé par les Turcs, les Vénitiens et la république de Raguse (Dubrovnik), les Monténégrins eurent un gouvernement théocratique qui se prolongea jusqu'en 1852. Les premiers évêques souverains furent Vavila, German, Paul Basile, Pahomie Komanin (1568), Benjamin (1582), Roufin Niégouch (1631), Markarie Kornetchanine (1659), Roufin Boliévitch (1675), Basile Veliekraski, Visarion Baïtsa (1689), Sava Kaloudjéritch d'Otchinitch (1695). Durant le XVIe siècle, la Tsernagore n'eut guère à souffrir des Turcs, occupés à consolider leur puissance en Europe

A partir de 1604, des armées ottomanes tentèrent vainement, à plusieurs reprises, de s'emparer du pays avec l'appui secret des Monténégrins musulmans, les descendants des partisans de Stanicha Tsernoïévitch. En 1683, après le siège de Vienne, Venise s'allia à l'Autriche et à la Pologne contre la Porte et réclama le concours des Monténégrins. Ceux-ci répondirent à l'appel qui leur était adressé et tinrent campagne sept années durant. En 1690, quand Venise eut déposé les armes, le pacha de Scutari, Suleiman, réunit une armée considérable, pénétra jusqu'à Tsettinié, où il brûla le monastère édifié par Ivan Beg, et, en quittant le pays dévasté, laissa la petite forteresse d'Obod, la clef de la frontière, aux mains des Monténégrins renégats. Sur ces entrefaites, l'évêque Sava étant mort, le peuple réuni à Tsettinié désigna pour son successeur un jeune religieux, Danilo Pétrovitch Niégouch (1697).

A partir de cette époque, le pouvoir suprême resta entre les mains de la famille des Pétrovitch Niéqouch. A son avènement, Danilo trouva une situation difficile : les Monténégrins renégats, appuyés par les Turcs d'Herzégovine et d'Albanie, étaient presque les maîtres du pays désorganisé. Pour détruire l'influence étrangère, le nouvel évêque fit massacrer les renégats la veille de Noël1702. En 1711, Pierre le Grand de Russie, en guerre contre la Porte, provoqua une prise d'armes des Monténégrins. C'est de cette année que datent les relations amicales qui ont presque toujours subsisté ensuite entre le Monténégro et la Russie. En 1712, une armée turque envahit la Tsernagore; Danilo la battit à Tsarev Laz, le 29 juillet, lui tuant 20000 hommes. Deux ans plus tard, une nouvelle armée fut plus heureuse, elle pénétra jusqu'à Tsettinié, ravageant tout sur son passage. En 1715, Danilo se rendit en Russie; il en rapporta un secours de 10000 roubles, grâce auquel il réorganisa le pays. En 1716, il remporta une nouvelle victoire sur les Turcs, contre lesquels il ne cessa pas de lutter jusqu'à sa mort (1737). Par la suite, les Monténégrins le révéreront comme un saint.

A Danilo succéda son neveu, Sava II; qui infligea également plusieurs sanglantes défaites aux Turcs. Sava II visita la Russie (1742) et en rapporta de riches présents. En 1750, il abandonna le pouvoir à son cousin, Basile, se retirant dans un monastère. Basile s'appliqua d'abord à rétablir l'ordre parmi les tribus; il visita la Russie en 1752; en 1755, il repoussa une attaque du vizir de Bosnie qui lui réclamait le tribut. Il retourna à Pétersbourg en 1766 et y mourut, désignant pour lui succéder son petit-neveu, Pierre Pétrovitch Niégouch. Le vieux Sava dut alors reprendre le pouvoir qu'il avait abdiqué vingt ans auparavant. En 1767 s'établit au Monténégro un aventurier bosniaque, Étienne le Petit (Stiépan Mali), qui se fit passer pour le feu tsar Pierre III de Russie. Le nouveau venu, soutenu par les adversaires du pouvoir théocratique, s'immisça dans la direction des affaires malgré l'évêque, qui dut tolérer cette usurpation. L'année 1768 fut marquée par une nouvelle invasion turque que les Monténégrins repoussèrent. A partir de cette époque et malgré des incidents divers, Étienne le Petit exerça un pouvoir absolu jusqu'au jour où il fut assassiné par son domestique (1778). 

Sava II mourut en 1782 et fut remplacé par Pierre Pétrovitch Niégouch, celui-là même que Basile, sur son lit de mort, avait désigné comme le futur évêque. Le nouveau vladika, Pierre Ier, se rendit immédiatement en Autriche et en Russie, pour y solliciter des secours contre la Porte. Durant sa longue absence, le pacha de Scutari pénétra jusqu'à Tsettinié et imposa un tribut aux Monténégrins. A son retour, en 1786, Pierre Ier s'employa à ramener l'ordre et à rétablir son autorité compromise. En 1788, il aida l'Autriche et la Russie dans leur guerre contre la Porte; en 1796, il battit le pacha de Scutari, prés de Spouj, et, le 22 septembre de la même année, il remporta une nouvelle victoire sur les troupes ottomanes : il reçut à cette occasion, du tsar Paul de Russie, l'ordre de Saint-Alexandre Nevski, avec un secours annuel de 1000 ducats. En 1798, il fit voter par une Skoupchtina la première loi fondamentale qui ait été appliquée dans le Monténégro. Vers la même époque, les habitants des Bouches de Cattaro se placèrent sous sa protection : de concert avec les Russes, il guerroya alors contre les troupes de Napoléon Ier en Dalmatie, et finit par occuper les Bouches de Cattaro. Mais en 1814, il dut abandonner ce territoire aux Autrichiens sur l'ordre du congrès de Vienne. A partir de 1814, le gouvernement russe supprima aux Monténégrins le subside annuel de 1000 ducats qu'il leur servait depuis 1796 et se désintéressa entièrement de ses anciens alliés. Ce subside ne fut rétabli qu'en 1825. En 1819, Pierre Ier soutint une nouvelle guerre contre les Turcs avec tant de succès que ceux-ci le laissèrent en paix jusqu'à sa mort (1830). 

Son neveu, Rado Tomov, qui avait été élevé en Russie, fut appelé à lui succéder sous le nom de Pierre II. En 1833, Pierre II reçut la consécration épiscopale à Saint-Pétersbourg. Il commença par expulser le gouverneur civil Vouko Radonitch, qui cherchait à substituer l'influence autrichienne à celle de la Russie et réunit définitivement entre ses mains le pouvoir civil qui n'avait cessé d'exister, depuis 1499, à côté de l'autorité théocratique. Il tenta les premiers essais d'une organisation régulière. Jusque-là le Monténégro n'avait été qu'une confédération de tribus gouvernées chacune par un chef héréditaire. Pierre Il réussit à placer ces chefs turbulents sous son autorité, en instituant un sénat composé démembres payés et recrutés parmi les principales familles. Les Turcs dirigèrent de nombreuses entreprises contre lui; de leur côté, les Monténégrins, en 1840, secondèrent les Herzégoviniens insurgés. Pierre II mourut presque subitement en 1851, désignant pour lui succéder son neveu Danilo.

Danilo fit approuver du Sénat son intention de renoncer aux fonctions épiscopales qu'avaient exercées ses prédécesseurs et de régner comme chef civil et militaire du pays. Il partit ensuite pour la Russie, et se fit reconnaître par le tsar. La Porte, irritée des changements survenus, prit prétexte d'un incident de frontière pour envahir la Tsernagore. Danilo remporta une brillante victoire sur les Turcs, dans la vallée de la Moratcha (15 décembre 1852). En 1853, Omer Pacha, à la tête d'une armée de 56000 hommes, envahit la principauté de trois côtés à la fois; les Monténégrins allaient être écrasés sous le nombre lorsqu'une intervention des cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg arrêta les hostilités. En 1855, Danilo épousa Darinka Kvekitch, de Trieste. Cette même année, il fit approuver de la Skoupchtina et du Sénat un nouveau statut relatif au mode de transmission du pouvoir, ainsi qu'une nouvelle loi civile et pénale. A partir de 1856, les Monténégrins eurent avec la Porte plusieurs démêlés qui aboutirent à la sanglante défaite de Grahovo, infligée à Hussein Pacha (1858). L'année suivante eut lieu la délimitation des frontières monténégrines par une commission européenne. Le 13 août 1860, Danilo fut assassiné à Cattaro, où il se trouvait en villégiature, par un Monténégrin exilé.

Le Sénat éleva aussitôt à la dignité princière, sous le nom de Nicolas Ier, le neveu de Danilo, Nikita (Nicolas) Pétrovitch Niégouch, jeune homme de dix-neuf ans, qui avait fait ses études à Trieste et à Paris. L'insurrection herzégovinienne amena en 1862 une nouvelle guerre entre la Principauté et la Porte. L'armée monténégrine, commandée par le père du prince, l'héroïque Mirko Pétrovitch, soutint plus de soixante combats contre un ennemi trois fois supérieur; elle allait succomber lorsque la diplomatie européenne intervint. Le Monténégro dut souscrire aux dures conditions du vainqueur (1862). En 1867, le prince Nicolas visita Paris. A son retour, il perdit son père. En 1868, il promulgua une nouvelle loi réorganisant les finances du pays. En 1868, et 1869, il visita la Russie, l'Allemagne et l'Autriche. En 1875, le gouvernement monténégrin appuya secrètement les insurgés d'Herzégovine. Le 1er juin 1876, de concert avec, la Serbie, il déclara la guerre à la Porte : 15 000 Monténégrins marchèrent sur Névésinié. Obligé de se retirer devant les forces ottomanes, supérieures en nombre, le prince Nicolas infligea une défaite sérieuse à Mouktar Pacha; le 21 octobre la même année, il s'empara de Medun. 
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Nicolas Ier, roi du Monténégro.

L'intervention diplomatique de la Russie suspendit alors les hostilités. La conférence des grandes puissances, réunie à Istanbul dans les premiers mois de 1877, proposa en faveur du Monténégro une importante cession de territoire que refusa la Porte (La Question d'Orient). La guerre reprit en juin 1877. Suleiman Pacha envahit le Monténégro du côté du nord, pénétrant par la passe de Douga; mais les troupes ottomanes ne tardèrent pas à se retirer, appelées à défendre la Bulgarie que l'armée russe menaçait. Le prince Nicolas put donc reprendre l'offensive : il s'empara de Nikchitch le 8 septembre 1877, puis de Spitch et d'Antivari en janvier 1878. La Russie stipula pour son allié, à San Stefano, un agrandissement territorial que le traité de Berlin (13 juillet 1878) réduisit sensiblement. Par ce dernier traité, la Porte reconnut enfin formellement l'indépendance du Monténégro, et la Principauté obtint un débouché sur l'Adriatique, entre Dulcigno et Antivari, débouché dont elle était privée depuis plus de trois siècles.

La délimitation des nouvelles frontières ne fut définitivement résolue qu'en 1887. En 1879, le Sénat, institué par Pierre II, a été remplacé par un conseil d'État et un ministère. Les relations avec la Turquie prirent un caractère plus cordial que par le passé : en 1883, le prince Nicolas visita Istanbul. Par son histoire, par l'opiniâtreté irréductible avec laquelle il avait défendu en tout temps son indépendance, le Monténégro occupait alors une place importante dans le monde yougoslave. A partir de 1878, on le considérait comme l'agent avéré de la politique russe dans les Balkans. Une de ses filles épousa un grand-duc; l'autre épousa le prince héritier d'Italie, le futur Victor-Emmanuel III. (A. Giron).

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